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Utopie
Bâtisseurs de rêve
Par Nicolas Janssens (paru dans Khimaira
n°5, janvier 2000)
Nulle part, il n'existe d'entité,
de ville ou de groupement de population capable de rejeter au
loin tout problème qu'ils soient de l'ordre social, culturel
ou politique. En même temps que la démographie grimpe,
les problèmes s'accumulent, bien souvent contre notre volonté.
La vie dans les grandes de villes devient insoutenable. Ceci a
poussé grand nombre de théoriciens, d'architectes
ou urbanistes, maîtres de grandes idées, critiques
de la société existante, à se lancer dans
la recherche d'un idéal pour la ville. Cette recherche
d'une représentation imaginaire d'un idéal social
est définie comme étant l'utopie. Ils tenteront
au cours des années passées à ces recherches
de résoudre les problèmes et de mettre en place
un schéma de la cité idéale. Bien souvent
ces intentions sont restées à l'état de rêve
mais ont permis de réaliser combien il était difficile
de passer de la théorie à la pratique afin de trouver
un idéal de vie. Si ces projets n'ont pas aboutis, reste
que les idées nous aident encore à réfléchir
sur notre monde et ses quelques dysfonctionnements.
Parmi les grands architectes qui
ont fait parler d'eux dans un contexte utopique, signalons d'abord
Charles Edouard Jeanneret, plus connu sous le nom de "Le
Corbusier" qui s'est longtemps attardé sur l'analyse
des difficultés réelles de l'urbanisme des grandes
métropoles et dans l'élaboration d'un programme
pour y remédier. Il proposait notamment, pour une ville
de trois millions d'habitants, après avoir effectué
l'apurement des grandes villes, qui par leur croissance précipitée
sont dans un chaos total, la construction du centre, des quartiers
urbains et des cités jardins. Le centre de la ville serait
voué aux affaires et devrait être de forte densité.
Il devrait donc être construit de gratte-ciel, mais largement
espacé, contrairement à de grandes villes telles
que New York, qui par son manque d'espace apporte le désordre.
De plus, ces tours ne doivent pas être filiformes, mais
massives et larges, de soixante étages de haut et de plan
cruciforme. Quarante à soixante mille employés s'y
côtoieraient Les façades seraient le plus vitré
possible afin de capter la pleine lumière. Chaque gratte-ciel
disposerait de sa station métro. Les véhicules se
déplaceraient sur des axes de 50 à 120 mètres
de larges, quant à la circulation rapide, elle serait canalisée
sur des autodromes, c'est à dire des passerelles de 40
mètres de large surélevées de 6 à
8 mètres . La majorité du centre des grandes villes
serait couvert de surfaces plantées et dépourvue
de toute vie de famille. En ce qui concerne les quartiers urbains,
les transformations seraient semblables mis à part qu'un
lotissement s'élèverait sur 12 étages et
serait espacé par des parcs plus grands que celui des Tuileries.
La ville deviendrait un parc immense.
Ainsi
Le Corbusier nous a fait part de sa vision quant à la ville
idéale. Une ville qui ne manque pas d'espaces verts et
qui, par la hauteur de ses édifices, permet de concevoir
une ville dense. Ces idées sont nées d'une analyse
purement théorique du problème, c'est peut-être
une des raisons pour laquelle les cités-jardins sont restées
à l'état de projet. Entre 1938 et 1952, trois uvres
marqueront plus notre attention . Plus concrètes, elles
sont fondées sur des projets éminemment prospectifs.
Il s'agit du plan d'urbanisme pour Saint-Dié en 1945, de
l'habitation de Marseille entre 1945 et 1952, et du centre gouvernemental
de Chandigârgh, en Inde, commencé en 1951.
L'éducation des enfants
serait confiée à des spécialistes afin de
casser le système social de l'époque, pour mettre
sur pied des hommes nouveaux, un nouveau mode de vie et une nouvelle
morale. En architecture, cela va surtout se traduire dans le logement.
Dans tous ces projets, on remarque
que l'audace de cette entreprise ne réside pas dans le
fait de loger un grand nombre de personnes pour une superficie
réduite mais réside plutôt dans le développement
très poussé des services collectifs. Ceci n'est
pas nouveau. En effet, quelques temps avant, Karl Marx critiquait
les ségrégations sociales rencontrées en
Allemagne. Le problème se situait au niveau de la ville,
mais également au niveau de la famille, qui est l'image
de la ville à plus petite échelle. La ville est
pour Marx, le lieu produisant des besoins qui aliènent
l'homme. Elle cherche continuellement à accélérer
la production. Pour cela, elle spécialise et, ce faisant,
elle engendre une interdépendance matérialiste des
hommes. Aussi, elle gère, alors que la campagne produit.
Ceci a poussé Marx à se révolter et à
écrire le Manifeste constructiviste en 1911. Il ne sera
pas pour rien, en ce qui concerne la révolution prolétarienne
et ni pour ce qui est de l'édification socialiste du régime
soviétique. Il évoque l'idée d'un "condensateur
social", qui change la nature de l'homme comme un condensateur
électrique change la nature du courant. Ce condensateur
social serait de 3 types: le logement, le club ouvrier, la ville
socialiste. Il imaginait donc des clubs ouvriers qui seraient
comme des écoles supérieures. Ceci dans le but d'apprendre
à se sentir membre d'une collectivité(en dehors
de la famille et de l'église). Le logement est restreint
au rôle de lieu de repos individuel tandis que tout le reste
de la vie doit se dérouler dans des locaux collectifs.
Dans leur architecture, l'utilisation du verre veut manifester
la non séparation de la "culture" et du reste
de la vie. La ville socialiste serait le condensateur général.
La population serait homogène: fin des différentiations-ségrégations
sociales par quartier, mise en place d'équipements qui
soient au service de la collectivité et qui se substituent
aux fonctions jusque là, remplies par la famille.
Deux
propositions de logement seront rencontrées. D'une part
les urbanistes proposeront de créer des villes nouvelles
avec des immenses maisons communes, et d'autre part, les désurbanistes
quant à eux proposeront des maisons légères
et mobiles, intégrées totalement dans la nature.
Ces deux projets de logements tant celui super collectiviste que
celui décentralisant ne vont guère se traduire dans
la réalité. Les quelques maisons communes qui seront
construites, le seront selon de mauvais plans et, la crise du
logement s'accentuant, les cellules, conçues pour être
individuelles se transformeront en chambres surpeuplées.
Les recherches d'un idéal, que ce soit par Le Corbusier,
par Marx ou d'autres mènent toutes sur le plan social,
au collectivisme et à la suppression des ségrégations.
Malheureusement, même si les difficultés sociales
sont en partie traitées, la richesse architecturale et
la diversité des uvres sont réduites à
néant.
Pour terminer cet article dont
la visée est de donner quelques aperçus de visions
utopiques liées à l'architecture, jetons un petit
coup d'il du côté du 18ème siècle
français qui vaut le détour. Avec l'idée
que tout édifice doit ressembler à sa fonction des
architectes comme Etienne-Louis Boullée (1728-1799) projettera
dans cette optique un amphithéâtre pour trois cent
mille spectateurs ! Exemple stupéfiant du droit à
l'instruction pour tous. Nombreux seront les architectes de l'époque
qui proposeront des constructions similaires pour tout citoyen,
reflétant ainsi le droit à l'égalité.
Mais l'utopie la plus remarquable reste sans doute le projet de
Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) : faire exister une ville autour
de la saline royale qui sera érigée en 1774. Le
point le plus souligné de son uvre étant la
stratégie de surveillance de l'activité des ouvriers
que permettait l'architecture du lieu. Le "temple de la surveillance",
bâtiment central permettait de par sa position de tout voir,
tout entendre et donc, tout surveiller. Le big Brother d'Orwell
n'est pas loin!
Cette idée de transparence dans les constructions utopiques
sera bientôt facilitée par l'emploi d'un matériau
totalement adéquat: le verre.
Les projets architecturaux liés à l'utopie sont,
on le voit, basés sur des idéaux souvent respectables,
égalité pour tous, équité, bien-être
social, etc. Mais les détournements faciles qu'ils permettent
sont bien trop dangereux. Ainsi, l'architecture illustre bien
ce danger de voir "déraper" les idéaux,
de voir transformer ceux-ci en contre-utopies
Il est beau
de rêver de pierres qui nous protègent, nous abritent,
mais lorsque le rêve devient cauchemar, ce sont ces mêmes
pierres qui deviennent nos cachots et nous emprisonnent... Il
faut parfois se méfier des rêves
Nicolas Janssens
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