Le
récit fantastique
dans la littérature et le cinéma
Un genre, une technique discursive, une
frontière ambiguë
La description
par l'effet de peur caractérise donc le Septième Art et particulièrement le film
d'épouvante : "Dans le fantastique, la peur n'est pas un effet
secondaire accessoire, comme on a parfois voulu le faire croire.
Elle est dramatiquement au cœur du film, puisque le spectacle
tout entier tend vers elle" [Lenne (G.), Histoire
du cinéma fantastique, Paris, 1989, p.8]. Par exemple,
le travelling avant permet d'accompagner le protagoniste à l'intérieur
d'un lieu étrange ou hanté. La gradation dans l'horreur se manifeste
avec la perte progressive de la lumière. Dans Psychose d'Alfred
Hitchcock, les futures victimes pénètrent dans la
maison de Norman Bates filmée en contre-plongée. L'obscurité du
grand escalier, qui mène à la chambre mortuaire de la mère du
psychopathe, offre aux spectateurs une illusion quasi expressionniste.
La réalité s'évanouit au profit de l'ombre, du mystère et de
l'angoisse. Le public attend l'irruption de l'événement surnaturel
qui se situe souvent hors cadre. L'utilisation du hors champ
au cinéma est un poncif du genre. Le meurtrier de La
nuit des masques est d'autant plus inquiétant
qu'on ne le voit jamais tout comme le camionneur de Duel de Spielberg.
De surcroît, le susbtantif "masque" peut être aussi pris au sens
figuré : "C'est alors le masque de l'âme ou l'âme masquée" [Jacquemin
(G.), Littérature fantastique, Paris, 1974, p. 88].
Derrière le déguisement se cache ce qui ne doit pas être révélé.
Comment exprimer
l'événement surnaturel
sans le formuler explicitement ? Le cinéma a plus de difficultés à suggérer
qu'à montrer l'irrationnel. La plupart du temps, le film à caractère
fantastique rend les faits plus spectaculaires et par conséquent
ils deviennent visibles et interprétables. La littérature insinue
le surnaturel grâce aux pouvoirs des mots qui alimentent l'imaginaire
du lecteur. A l'inverse, le récit filmique ne cache rien ou peu.
Néanmoins, la caméra arrive quelquefois à appréhender l'irrationnel
sans le montrer grâce à l'utilisation de l'ellipse. Celle-ci
se définit: "comme une omission volontaire d'un fragment de l'histoire,
d'un moment où d'un détail particulier; omission que le lecteur
où le spectateur peut compléter mentalement" [Vanoye
(F.), Récit écrit, récit filmique, Paris, 1983, p. 183].
L'ellipse accélère le rythme, l'anime tout en refusant d'exhiber
la totalité des actions qui composent logiquement une scène.
Dans La bête aux cinq doigts de Robert
Florey, la main n'est jamais visualisée; cependant,
le spectateur découvre les meurtres qu'elle aurait perpétués.
Grâce à l'ellipse, il est difficile de savoir si le crime est
commis par la main (thèse surnaturelle) ou bien par un protagoniste
(thèse rationnelle). Cette même ambiguïté interprétative subsiste
dans La main de Maupassant.
L'après
fantastique: Un flou sensitif
Ces récits inquiétants bouleversent
les cadres habituels de la perception et de la pensée. L'impossibilité d'expliquer
les événements crée le malaise, ce que Freud appelait "l'inquiétante étrangeté",
tout en passant par "la séduction de l'étrange", pour reprendre
les propos de Louis Vax.
La fascination devient si forte que le sujet sombre souvent dans
la folie. Que reste-t-il au lecteur ou au spectateur après l'intervention
du surnaturel et cette sensation de démesure ? Il y a tout d'abord
des indices du passage de l'irrationnel. L'extraordinaire, l'incroyable
laissent parfois des traces visibles et palpables, rendant plus
difficile l'interprétation rationnelle de l'événement. Avec la
littérature, la présence du fantastique peut être rappelée par
des descriptions brèves et ponctuelles. A la fin de La
main, le narrateur précise rapidement que le squelette
d'un doigt a été retrouvé sur la tombe de celui qui aurait été assassiné par
cette main. Dans, Les oiseaux d'Alfred
Hitchcock, de gros plans sur les corbeaux évoquent
potentiellement toutes les attaques à caractère surnaturel. Ils
sont des indices, voire des leitmotiv du passage de l'irrationnel
: "Hitchcock tient aussi à ce que l'histoire se produise avec
des oiseaux de tous les jours - moineaux, corbeaux et mouettes
- et non avec des oiseaux extraordinaires [...] afin de renforcer
l'inquiétude du spectateur. Ce dernier est vite conduit à se
poser diverses questions" [Brion (P.), Le cinéma
fantastique, Paris, 1994 p.328].
Tout repose sur
l'empire de l'hésitation
et de l'incertitude. Todorov explique
que la force du fantastique est donc : "l'hésitation éprouvée
par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement
en apparence surnaturel" [Todorov (T.), Introduction à la
littérature fantastique, Paris, 1970, p. 29]. En littérature,
l'hésitation se traduit par une modalisation discursive qui sert à exprimer
le doute. Tout repose sur le jugement qui expose la manière dont
le locuteur situe l'énoncé par rapport à la vérité. Dans le fantastique,
le vraisemblable devient l'invraisemblable. Il s'agit d'un véritable
discours de la subjectivité floue qui repose sur une modalisation
aléthique: la dite vérité d'un contenu événementiel se réalise
en terme de possible ou d'impossible, voire de probable ou d'improbable.
Le
narrateur du Majorat nuance
ses affirmations, il modalise ses énoncés en introduisant le
champ lexical de la perception tronquée dès les premières lignes: "Il écoutait
le mugissement des flots comme s'il eût entendu l'esprit des
mers" [Le Majorat...op. cit., p. 58].
L'incertitude sensorielle est renforcée par l'utilisation du
conditionnel passé deuxième forme et du subjonctif imparfait:
modes de l'hypothèse et du virtuel. "Il semblait qu'ils redoutassent
plus que leur ancêtre, la solitude effrayante de R...bourg" [Ibid.,
p. 58]. Le lieu est d'autant plus insolite qu'il n'est
cité que par la lettre "R": la toponymie réduite au signifiant
minimum est une métaphore de la dépersonnalisation de l'individu.
Les repères s'évanouissent et l'irréel rend déjà l'atmosphère étrange
: "le château ou nous nous rendîmes, ne nous parut que plus sombre
et plus désert" [Ibid., p. 61]. Le verbe "paraître" contribue à la
rhétorique de l'incertain propre à l'écriture fantastique. Il
s'agit d'une écriture piégée avec la perte du sens et de la raison.
De surcroît, l'apparition "d'une quatrième
dimension", reposant sur l'inexpliqué et l'inexplicable, donne
au discours fantastique une contradiction en profondeur. En effet,
le rôle du surnaturel est de lancer un défi à notre raison et
de déranger l'ordre naturel du monde reposant sur les trois dimensions
traditionnelles (temps, espace, action). Le surnaturel est un
mystère qui ne peut être résolu avec des explications contradictoires.
Celles-ci entraînent le flou sensoriel, l'égarement du moi, voire
la folie associé au double : "Reste que la littérature avait
vu dans le double, sujet à construire des histoires où le fantastique
se teintait d'angoisse" [Couty (D.), Le fantastique,
Paris, 1990, p. 13]. Ce thème dans Le
Horlà met en scène le rapport de l'homme à lui
même, sans que soit assuré, par avance, le triomphe de la raison
mais plutôt celui du doute.
Au
cinéma, les outils de la perception sensible tels que la musique
ou bien la lumière peuvent renforcer cette hésitation. Durant
La nuit des masques de John
Carpenter, une petite musique étrange, composée d'ailleurs
par le réalisateur sur un air lancinant, alimente le climat fantasmagorique.
Celle-ci apparaît entre chaque meurtre. Elle contribue au suspense
et rend encore plus floue l'identité du serial killer: être humain
au démon ? "Le talent dramatique de la musique peut aller très
loin car, s'adressant à l'émotion plus qu'à l'intellect, il peut
imprégner l'esprit du spectateur sans exiger de lui aucune attention,
et agir ainsi directement sur un plan souterrain, sur son intuition,
si ce n'est sur son inconscient" [Litwin (M.), Le
film et sa musique, Paris, 1992, p.14]. Contrairement
aux mots et aux images, la musique affiche, d'une part, une très
faible épaisseur sémantique car, dans l'absolu, elle ne signifie
rien; d'autre part, elle se sert uniquement du canal sonore.
Cependant, inséré dans le film, "le musical" prendra toute sa
signification part le jeu relationnel qu'il entretiendra avec
l'ensemble des composantes. M.
le maudit n'existerait pas, si dès le début du
film, il n'y avait pas eu la présence de cette petite-fille chantant
sa comptine. Celle-ci anime le crime et pousse le meurtrier pédophile
dans ces derniers retranchements: ceux qui ne peuvent être montrés.
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