Le
récit fantastique
dans la littérature et le cinéma
Un genre, une technique discursive, une
frontière ambiguë
Ce type de voix
caractérise une sorte
de commentateur qui peut être à l'intérieur ou à l'extérieur
de la diégèse (l'univers fictif de l'histoire racontée). En effet, Christian Metz distingue
deux types de voix off. D'abord, celle du narrateur intra-diégétique
[Metz (C.), L'énonciation
impersonnelle ou le site du film, Paris, 1991, p. 53] à travers
laquelle le récit est évoqué par un personnage du film. Il s'agit
de la voix-je qui correspond à la narration à la première personne
en littérature. Dans le film de science-fiction Blade
runner de Ridley Scott,
l'agent Deckard narre à la première séquence la raison qui l'a
poussé à traquer les répliquants (les humanoïdes). Ensuite, un
deuxième type de voix représente le narrateur extra-diégétique
[Metz (C.), L'énonciation impersonnelle ou
le site du film, Paris, 1991, p. 54]. Cette fois-ci,
le récit s'octroie un personnage externe qui n'a aucun point
commun avec l'histoire du film. Il s'agit d'un commentateur extérieur
dont le discours sert simplement de guide. Dans Le
testament du docteur Cordelier, Jean
Renoir nous dévoile en personne l'incroyable récit
de ce médecin qui tenta de déjouer les règles de la nature (remake
du Docteur Jekyll et Mr Hyde).
A l'aide de ces deux catégories de voix, le texte filmique, peu
ou prou fantastique, acquiert sa crédibilité.
Le Septième Art se sert également
de la construction en abîme. Cette technique reste très utilisée
dans le film à caractère merveilleux. Généralement, le premier
récit n'a rien de surnaturel alors que le second se traduira
par un univers magique. Bien souvent la transition est gérée
habilement. Dans Edward aux mains
d'argent de Tim Burton,
une vieille dame raconte à une petite fille l'étonnante existence
du protagoniste. Grâce à un fondu enchaîné, le spectateur bascule
d'un premier récit en apparence réaliste au deuxième récit merveilleux,
présentant dès le premier plan un château digne de "la belle
au bois dormant". Si le discours fantastique tire sa légitimité du
crédible et laisse suinter la peur, le merveilleux dans le film
de Burton s'efforce au contraire
d'en faire disparaître la trace pour susciter l'enchantement
du spectateur. D'autre part, le cinéma maîtrise parfaitement
le procédé de la caméra subjective. La technique demeure très
simple : le spectateur voit à travers les yeux du protagoniste.
Elle permet l'identification du public au héros et à la situation.
Dans La
nuit des masques de John
Carpenter, dès la première séquence nous prenons
la place du meurtrier Michael Meyers. Un masque posé directement
sur l'objectif de la caméra, ne laissant que l'emplacement
des yeux pour observer le champ, implique le public dans
l'action terrifiante. Le protagoniste pénètre dans le domicile
familial et assassine sa sœur à coups de couteau, et le
fait que le spectateur soit intégré au cœur du drame sous-tend
un climat insupportable. Il devient en quelque sorte le
meurtrier. Rendre les événements efficaces est l'un des
points forts du fantastique. Il s'agit de préciser de manière
réaliste les repères spatio-temporels : "Ils explicitent
le plaisir qu'éprouve le lecteur à découvrir une aventure
qu'il maîtrise (qu'il croît maîtriser...) de son commencement
jusqu'à son terme" [Grojnowsky (D.), Lire
la nouvelle, Paris , 1993, p.77]. L'émergence
du surnaturel et de l'improbable acquiert d'autant plus
de relief qu'elle s'insère dans une temporalité explicite
et un espace précis. L'ensemble renvoie au monde cohérent
et normal.
Dans
La main de Maupassant,
l'affaire rapportée par le juge appartient au passé. Elle
a un caractère achevé et définitif grâce à l'emploi du
passé simple [contrairement à l'imparfait, le passé simple
est un temps non déictique: ce n'est plus le temps du discours
mais tout simplement le temps du récit]. De surcroît, les
marqueurs temporels permettent de reconstituer la chronologie
du drame: "Une année entière s'écoula" [Maupassant
(G.), La main, Paris, 1984, p. 154], "Or,
une nuit, trois mois après le crime, j'eus un affreux cauchemar" [Ibid.,
p. 156], "Le lendemain, on me l'apporta, trouvé dans
le cimetière" [Ibid., p. 156]. Le
surgissement de l'extraordinaire est configuré dans une
situation classique et déterminée: "J'étais alors juge
d'instruction à Ajaccio, une petite ville blanche couchée
au bord d'un admirable golfe qu'entourent partout de hautes
montagnes" [Ibid., p. 150].
Au cinéma, l'image parle d'elle-même.
Les décors sont montrés par toute une échelle de plans, d'angles,
de mouvements de caméra. Le spectateur sait immédiatement si
l'action se déroule à l'intérieur ou à l'extérieur. En ce qui
concerne le problème du temps, il suffit d'observer les costumes,
les habitations pour appréhender une époque; tandis que la littérature
doit s'exprimer par tout un arsenal descriptif. De plus, la littérature
est souvent racontée au passé tandis que le Septième Art représente
le temps du présent et de l'actualisation, donnant plus de force
au discours fantastique. Parfois et pour simplifier, quelques
intertitres ou des gros plans sur une pendule donnent la chronologie
du récit.
Dans Les
oiseaux d'Alfred
Hitchcock, la clarté matinale et diaphane caractérise
l'instant présent et la quiétude de la petite ville californienne
Bodega Bay. Une succession de plans d'ensemble dévoile
tour à tour le port de pêche, la station-service, l'école
et le café du coin. L'attaque des oiseaux, qui présuppose
le surnaturel, transforme ce décor réaliste en cauchemar
jusqu'à l'explosion de la station-service : point culminant
de l'horreur et du mystère.
Le
surnaturel: Apparition et mystification
La description
de l'événement surnaturel
commence par la perte progressive de la réalité au profit de
l'irrationnel. Le fantastique enlève à nos repères leurs pouvoirs
d'ancrage dans la réalité; le monde nous échappe et nous rejette.
En littérature, comment d'écrire l'extraordinaire, l'inconnu
? Il est courant d'utiliser un certain nombre de procédés qui
permettent d'entretenir la sensation de flottement tout en caressant
l'imaginaire du lecteur. Il existe d'abord la description par
l'effet de peur. Celle-ci se manifeste par une gradation qui
va de la simple crainte à l'horreur. "La main" chez Maupassant est
décrite comme une anomalie noire et desséchée. Ensuite, le récit
devient plus angoissant : "les doigts démesurément longs, étaient
attachés par des tendons énormes qui retenaient des lanières
de peau par plaques" [Ibid., p. 153].
En
second lieu, les métaphores et les comparaisons jalonnent la
narration: autre technique de l'angoisse. Elles permettent de
donner une existence verbale à ce qui ne peut être nommé directement,
c'est-à-dire l'événement fantastique. Outre leurs valeurs explicatives,
ces effets de ressemblances établissent des liens avec la connaissance
du monde. Ils nous permettent de découvrir un nouvel aspect de
l'irréel suggéré. Il s'agit de comparaisons et de métaphores
cognitives qui ont une fonction capitale dans le discours fantastique:
elles expriment l'ineffable, le mécanisme hyperbolique de l'horreur.
Chez Maupassant, Le
Horlà est associé à une brume, à un corps liquide
: "comme à travers une nappe d'eau" [Maupassant
(G.), Le Horlà et autres nouvelles, Paris, 1986, p. 53].
Il ne faut pas oublier l'importance du vocabulaire du regard.
Le champ lexical de la vision accrédite dans l'esprit du lecteur
l'idée de la présence visible et perceptible du phénomène surnaturel.
Le narrateur dans Le Horlà répète
: "on y voyait comme en plein jour, [...] je ne me vis pas dans
la glace, [...] je regardais cela avec des yeux affolés" [Ibid.,
p. 53].
Le rapt de l'image
transcrit à la
fois le surgissement du surnaturel et la disparition de l'identité.
L'irrationnel mystifie les règles optiques : "On comprends que
le narrateur ait l'impression que son image a été non pas interceptée
mais dévorée par le Horlà, dont il avait senti déjà à plusieurs
reprises la volonté de se substituer à la sienne" [Milner
(M.), La fantasmagorie, Paris, 1982, p. 108]. L'angoisse
qu'éprouve le héros est sans aucune mesure avec la constatation,
si surprenante soit-elle, qu'il vient de faire. A l'image du "portrait
de Dorian Gray" dans le film d'Albert
Lewin, le protagoniste ressent l'effroi car il ne
peut agir sur le surnaturel: la déformation de son portrait est
inéluctable.
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