Les vampires au cinéma:
du sang dans les enceintes !

L'histoire des vampires au cinéma correspond à peu près à celle du film fantastique depuis 1920 jusqu’à aujourd’hui: à chaque décennie sa mode et ses préférences cinématographiques et musicales, ses obsessions, ses interprétations du mythe, avec de grandes tendances aisément identifiables. Depuis le roman-culte de Bram Stoker (1897), le vampire a connu quelques grands visages: celui de Nosferatu, de Max Schreck à Klaus Kinski; celui de Dracula, de Bela Lugosi à Christopher Lee, des productions Universal à celles des Hammer Studios, jusqu’au monument gothique de Francis Ford Coppola. Mais les vampires ont également été immortalisés par les romans d’Anne Rice et leurs adaptations, et remis au goût du jour par des pastiches et des parodies (Roman Polanski, Mel Brooks), ou encore par des visions originales dues à des artistes ou à des fans tels que Mario Bava, John Carpenter, Quentin Tarantino et Stephen Sommers. Un tel sujet, de telles images, ne pouvaient qu’appeler des musiques à la fois grandioses et terrifiantes, intimistes et mystérieuses, audacieuses et surprenantes, et c’est à ces musiques que nous nous intéresserons ici.

Un charme suranné mais tellement puissant
C’est désormais avec le sourire et non la peur que l’on entend les accords grandiloquents des musiques accompagnant les Dracula de Ted Browning (1931) ou de Terence Fischer (1958-66): en effet, le plaisir de se trouver en terrain connu, familier, porté par la pompe et le luxe de l’orchestre symphonique, est immédiat. Dans le Dracula de 1931, les canons sont encore ceux de la musique classique, Tchaikovsky et Wagner en particulier, tout comme dans le Nosferatu de 1922, où le piano qui accompagne les premières scènes est peu à peu remplacé par un orchestre wagnérien lorsque le personnage s’aventure en Transylvanie. Le rôle de la musique est avant tout très dramatique: omniprésente (surtout dans un film muet), elle souligne presque excessivement chaque émotion du film, et bombarde lors des moments de tension. Il en est de même dans les films produits par la Hammer dans les années 60, à savoir les Dracula avec Christopher Lee: James Bernard, compositeur attitré de la série mais également du Nosferatu de Werner Herzog (1978), s’inscrit dans la plus pure tradition romantique. Orchestre sombre et sévère chargé de cuivres et de percussions, atmosphère gothique et solennelle, marches funèbres, rien ne manque à la caractérisation de l’univers du vampire, jusqu’aux mélodies élégiaques d’une grande pureté, confiées aux cordes, qui évoquent le potentiel sentimental et romanesque du personnage.

Changements d’orientations
Lorsque Christopher Lee commence à se faire trop vieux et son château à devenir trop poussiéreux, les vampires changent de cap(e) et de pays, passant de l’Angleterre à l’Italie, dont le cinéma s’avère très prolifique dans les genres du fantastique et de l’horreur dans les années 60-70. On pense bien sûr à Mario Bava et à son Baron Vampire (1972): si le vieux château y renvoie à tout un univers gothique traditionnel, en revanche l’action a lieu dans l’Italie des "sixties", et la bande originale de Stelvio Cipriani se met au diapason, entre synthétiseurs et musique pop, à la manière d’un John Barry et surtout d’un Ennio Morricone. Le résultat, très kitsch, a malheureusement plutôt mal vieilli, à l’instar de beaucoup d’autres scores synthétiques de cette période. On sera libre de préférer l’incursion, anachronique mais savoureuse, de John Carpenter dans l’univers des Princes de la Nuit, avec son néo-western Vampires (1998): entre rock bien trempé et musique country, le réalisateur d’Halloween compose une partition qui lui ressemble, tantôt dynamique et percutante, tantôt planante et atmosphérique, là encore à grand renfort de synthétiseurs. Mais auparavant, d’autres jalons ont été posés: si les années 70 sont encore balbutiantes (même Andy Warhol s’attaque aux vampires en 1974 avec Blood for Dracula; quant à John Williams, il compose en 1979 la musique d’un Dracula bien anecdotique), les années 80 sont vraiment celles du renouveau. Juste après Anne Rice et peu avant Poppy Z. Brite, le réalisateur Joel Schumacher change les vampires en jeunes gens branchés et sexy, façon stars du rock: ainsi, la musique du très sympathique The Lost Boys (1987) stigmatise toute une génération, celle des "eighties", entre musique horrifique expérimentale signée Thomas Newman, et tubes planétaires allant de The Doors à Lou Gramm en passant par Elton John.

Retour aux sources
Pendant de longues années, la grande tradition symphonique s’est trouvée délaissée par les vampires, jusqu’au célèbre Bram Stoker’s Dracula de Coppola (1992). En réaction totale face au relookage schumacherien, ce nouveau film renoue avec le grand gothique, la terreur, et le romantisme exacerbé. La partition splendide de Wojciech Kilar est devenue, après les musiques de James Bernard, la référence ultime, l’étalon-mètre à l’aune duquel tous les autres scores de films de vampires seront jugés: portée par des thèmes d’amour envoûtants, par une voix féminine obsédante, par des chœurs et un orchestre diaboliques, cette musique est assurément un chef-d’œuvre. Deux ans plus tard nous parvient l’autre grande partition des années 90: celle d’Interview with the Vampire, composée par un Elliot Goldenthal en état de grâce, nominé aux Oscars pour l’occasion. Sa musique, au carrefour du baroque, du romantique et du contemporain (conformément aux trois époques qui se superposent dans le film de Neil Jordan), est une perle de lyrisme comme on n’en fait plus, sombre et tourmentée, violente et poignante, marquant longtemps l’auditeur. Pour les vampires comme pour le reste du bestiaire fantastique, il devient vite indéniable que c’est la personnalité du compositeur, son style et son originalité, qui vont laisser leur empreinte sur le film, et non l’inverse.

Les tendances actuelles
Depuis la fin des années 90, le vampire a repris du poil de la bête (ou du sang neuf, c’est comme on veut !), donnant lieu à toutes sortes de films aux partis-pris esthétiques et musicaux les plus divers. D’une façon générale néanmoins, on peut dégager deux grandes tendances, a priori antagonistes mais finissant par se rejoindre: la tendance au symphonique, et le recours à des genres plus contemporains tels que le rock, le hard rock, le metal, la techno, etc. Des films comme From Dusk Till Dawn (1995) de Robert Rodriguez et Queen of the Damned d’après Anne Rice (2001) présentent exactement la même structure: une abondance de tubes rock et métaleux, compensée par une intervention sporadique de la composition originale, signée respectivement Graeme Revell et le tandem Jonathan Davis / Richard Gibbs, qui optent tous pour une synthèse assez brouillonne d’orchestre et de synthés, mêlée à des chœurs samplés stridents.

Plus intéressant peut-être, le film d’Antoine de Caunes, Les Morsures de l’Aube (2001), explore un univers vampirique groovy et lancinant, dans une ambiance très "boîte de nuit". Passé une brève incursion par la télévision avec la série Buffy: The Vampire Slayer (1999), qui mêle également tubes pour ados et musique symphonique dénuée de toute inventivité, due au fade Christophe Beck, on en arrive à la revisitation du mythe par Marco Beltrami, qui va marquer le genre de sa patte si particulière. Ses partitions pour Dracula 2000 (film très médiocre) et pour Blade II (2002) sont de grandes réussites, à mi-chemin entre orchestre symphonique furibond et débordant d’énergie, et apports ethniques, électroniques, synthétiques. La voix féminine planante, marque de fabrique du compositeur, permet quant à elle d’établir un lien avec les chefs-d’œuvre de Kilar et de Goldenthal. Après un Van Helsing au symphonisme explosif signé Alan Silvestri en 2004, on peut se dire, malgré tous les errements que peut connaître la musique de film de vampires, que le genre a encore de la ressource !

Grégory Bouak

 

 

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