Acide Organique

Calvo, David, 2005

Les Moutons Electriques

 
Petit préambule : lire cet ouvrage est une sacré claque !!! S'aventurer dans ce recueil de David Calvo, parcourir ces onze nouvelles ciselées au scalpel, c'est plonger dans un univers connu (le nôtre), mais aussi y perdre ses attaches, ses repères, ses habitudes. Ainsi, chaque objet que l'on croit connaître, un avion, un frigo, une console de jeux vidéos, nous ouvre les portes d'un monde noir, parfois malsain, parfois drôle, mais toujours décalé et surprenant : une photocopie de notre environnement peut-être à peine déformée par le cerveau de l'auteur.
 

"Ils m'appellent Sauron, j'ai seize ans, ils ont teIIement peur de moi. Je siège seul dans une tour noire, mon œil est une sentinelle. Ils n'ont jamais essayé de m'approcher, ils se contentent de ma bouche au téléphone, un messager si loin de moi, qui pourtant parle avec ma voix, un mot à la fois, sans transition, des instructions pour les compétitions, des menaces quand ils s'égarent. Les derniers rebelles ont plié devant la toute-puissance de ma volonté, ils se sont inclinés, leur front baisant le sol quand ils ont réalisé qu'ils ne me battraient jamais. J'ai soumis tous leurs clubs, tous leurs châteaux dans les arbres, j'ai baisé toutes leurs petites copines, qu'ils n'osaient qu'embrasser du bout des lèvres, sans la langue. J'ai prouvé qu'il était possible d'imposer un royaume sur les ruines du monde connu, ces adultes obsédés par l'argent, les derniers hommes qui finiront pas tomber, quand ils comprendront qu'il ne suffit plus de se battre, qu'aucune alliance sacrée ne me renversera plus. Ils m'appellent Sauron, j'ai seize ans."

Scomark Telesport 10, David Calvo, p. 45

Le lecteur aventureux y rencontrera un rescapé de catastrophe aérienne qui sera marqué sur son lit d'hôpital par les événements d'un tristement célèbre onze septembre. Mais c'est aussi la dérive meurtrière de ce poète moderne, nourrie de textes de spam et autres slogans publicitaires. Ou ce fan de Kate Bush, qui disserte sur l'oeuvre de la chanteuse et perd pied dans un délire végétarien. Et encore la Jabule, cet ancien et mystérieux oracle qui participe maintenant à un show télévisé. Ce sont des textes sur la perte des repères, mais aussi sur celle d'êtres chers, ou de substituts d'êtres de chair, tel Kei, ce rat dont le "départ" est aussi douloureux que celui d'un enfant.
 
Bref, des textes fous, délirants, imaginatifs, souvent très référentiels, qui interrogent le monde, questionnent le lecteur, et apportent des bribes de réponses (?). Des récits drôles, sauvages, désespérés et parfois presque malsains, témoins de la déliquescence du monde dans lequel nous vivons. Nous nous trouvons bien ici devant un livre de SF : à prendre au sens de la Fiction Spéculative qui, partant des points d'achoppement de notre quotidien, extrapole un brin, puis enfonce le clou en frappant bien fort, et écrase les doigts au passage. Il faut donc avoir l'esprit quelque peu entreprenant, aimer les Objets Littéraires Non Identifiés, pour apprécier pleinement ce recueil... Mais la curiosité est dans ce cas largement récompensée.

 

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