Clos Lothar (Le)

Héaume, Stéphane, 2009

Points

 
Il aura fallu sept ans pour que le premier roman de Stéphane Héaume Le Clos Lothar passe du grand format de chez Zulma au format poche de chez Points, et sept ans pour que je le découvre. Honte à moi. On se demande d'ailleurs comment il est possible de passer à côté d'un tel roman, d'une telle plume, d'un tel style. Le fandom des littératures de l'imaginaire auquel appartient www.lefantastique.net est d'ailleurs lui aussi passé totalement à côté de cet auteur de talent à classer quelque part entre la prose de Julien Gracq et celles de la Nouvelle Fiction (Hubert Haddad et Georges-Olivier Chateaureynaud en tête), autant dire des références littéraires en la matière. Les plus avertis penseront également au premier roman d'Alain Delbe, Les Îles Jumelles puisqu'on retrouve dans ces deux récits des thèmes et des motifs identiques: l'insularité, l'altérité, une certaine forme d'exotisme et d'uchonie, mais surtout une volonté de soigner sa prose, de la ciseler, comme un maître verrier de Baccarat. Les similitudes ne s'arrêtent pas là, puisque tous deux cherchent à nous faire partager leur amour d'une littérature riche, qui se veut respectueuse des grands stylistes et qui cherche à nous prévenir contre toute forme d'oppression et de dictature.
 

Si cette oppression est religieuse chez Delbe, elle est politique chez Héaume qui nous présente un pays du sud aux prises avec une junte militaire qui interdit les arts, la libre pensée, l'encre et même les couleurs, conduisant quelques artistes à entrer en résistance. Le lecteur suit ainsi trois personnages dans leur retraite perchée en haut d'une ancienne île et construite dans les restes fossilisés de vieux galions remontés à la surface suite à l'assèchement d'une mer. Cet étrange trio amoureux, composé d'une femme, d'un danseur à qui son père a cassé les jambes et d'un écrivain qui n'a plus d'encre pour écrire et que l'inspiration a quitté, va nouer et dénouer des liens sur fond de menace guerrière. On touche alors au sublime via des évocations fantastiques et oniriques, qui se cristallise dans l'inventivité presque surréaliste de l'auteur.
 
Au cœur d'un décor foisonnant qui renvoie par de nombreux côtés à ceux du Rivage des Syrtes et du Château d'Argol, les personnages évoluent au cœur de vignes qui ne donnent pas du vin mais de l'encre. Décalé dans l'espace et le temps, Le Clos Lothar offre une plongée fantasmatique dans l'âme humaine, tout en proposant une mise en abyme littéraire et philosophique qui nous renvoie à de passionnantes introspections aux marges desquelles surgissent les fantômes de Rimbaud, de Noureev, de Moussorgski voire de la Carmen de Bizet ou de Mérimée délaissée par l'homme qu'elle aime. Comme dans un film de David Lynch, la réalité frissonne et vibre, jouant aux marges d'un univers merveilleux qui ne se révèle jamais totalement. On y perçoit les ombres de loups qui passent en meutes, la silhouette du Clos Lothar construit dans les dépouilles fossilisées de vieux galions remontées à la surface d'une mer asséchée, les chants et les danses de bohémiens détenteurs de secrets et de vérités inaccessibles au commun des mortels et le fantôme d'une femme du monde chère aux deux personnages masculins. Au milieu de ce télescopage de mondes que tout oppose, le lecteur est entraîné sur un chemin habilement balisé par une écriture fine, au style déjà affirmé pour un premier roman, qui puise à la fois dans une imagination fertile et dans des références littéraires et musicales de premier ordre. Cette richesse culturelle alliée à la puissance d'évocation de la narration font de ce roman un rare chef d'œuvre, emprunt de finesse et de classe où se côtoient les ombres de Chateaureynaud, Gracq et Kafka, avec un soupçon de Voltaire pour faire bonne mesure. Comme surgissant du limon fertile de notre histoire littéraire, Le Clos Lothar révèle une plume trempée à l'encre d'une vigne qui s'est depuis affirmée notamment grâce aux parutions d'Orkhidos et du plus récent La Nuit de Fort-Haggar.

 

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