Les Ch'tits hommes libres

Pratchett, Terry, 2006

L'Atalante

 
Le Disque-Monde est un univers riche et foisonnant dans lequel Terry Pratchett peut, à loisir, développer ses idées, installer ses angoisses et mettre en place des intrigues plus étranges les unes que les autres. Au fil des évolutions narratives, il laisse apparaître des endroits plus ou moins étonnants qui ressemblent pas si étrangement que cela à notre monde. Dans Les Ch'tits hommes libres, le pays qu'explore le lecteur est appelé le Causse et s'étend dans une région crayeuse et montagneuse où vivent des gens simples, des bergers, qui ne descendent que rarement à la ville et qui n'ont de contacts avec le monde extérieur qu'à travers les colporteurs, les professeurs ambulants et les conteurs qui viennent de temps en temps au village voisin.
 

Les Patraque n'étaient pas très croyants, mais Tiphaine pensait savoir comment les choses se passaient en principe et ça commençait par l'idée qu'on était vivant et pas encore mort.

(p. 124)

Dans ce pays à l'écart du monde, les gens vivent simplement, sans s'intéresser à ce qui se passe d'étrange autour d'eux, tout simplement parce que cela fait partie de la nature. Pourtant, une petite fille va déroger à la règle et s'exposer à des révélations qu'elle n'attendait pas. Faussement destiné aux enfants, si l'on tient compte de la jeunesse du personnage principal, ce roman installe une quête initiatique liée à la magie qui va mener Tiphaine à découvrir qu'il existe un monde inconnu coexistant à côté du sien, tout en se rendant compte qu'elle possède un petit frère auquel elle ne faisait jusque alors pas attention. Avec la verve que l'on lui connaît, Pratchett entraîne le lecteur à la suite de ses personnages dans un monde pas si loufoque que cela, si l'on gratte un peu. Il y mêle les Feegles des personnages de contes qu'il réinvente, un monde des rêves prenant peu à peu possession de la réalité à travers des créatures terrifiantes et des paysans incapables de se rendre compte que le monde change autour d'eux. Pourtant, au milieu de tout cela, Tiphaine, aidée d'un crapaud qui parle, d'une poêle à frire et du vieux livre de mémé Patraque, Les Maladies du mouton, va tout faire pour sauver son frère enlevé par la méchante reine.
 
Construit sur les bases du roman initiatique anglais (qui existait bien avant Harry Potter!), Terry Pratchett revisite les archétypes du conte, en y injectant une bonne dose de Neverland et un peu de sa folie débridée. Il inverse ainsi les rôles, en mettant en scène une fillette qui part sauver son frère. Le chevalier n'est plus tout en hormones et en muscles, il n'est plus armé d'une épée, mais se ballade dans une robe, une poêle à frire à la main, un crapaud sur l'épaule et un ancien livre de médecine populaire sous le bras. La magie, si elle est présente, arrive souvent par hasard, non pas comme un argument imparable, mais plutôt comme la résultante d'une réflexion presque scientifique. Tiphaine, perçu comme une "michante sorcieure" par les Feegles, n'est rien d'autres qu'une fillette débrouillarde, impulsive avec un petit côté Sherlock Holmes sur les bords. Elle agit tantôt par instinct, tantôt en demandant à quelqu'un de plus compétent, se posant sans cesse des questions sur le monde qui l'entoure, sur sa famille, sur l'univers du rêve qu'elle doit affronter. On la sent grandir et progresser au fur et à mesure de sa quête, s'ouvrant un peu plus aux autres, comme si cette aventure n'était finalement destinée qu'à lui faire percevoir un univers sur lequel elle fermait les yeux.
Le style de Pratchett, parfaitement rendu par Patrick Couton, s'adapte à son récit, devenant plus touchant, moins grossier contrairement aux aventures mettant en scène le guet et sa troupe de joyeux lurons. Si les Feegles apportent une touche plus vulgaire, c'est surtout au sens étymologique du terme: populaire. Cette troupe de petits hommes bleus dont la tête sert à frapper plutôt qu'à réfléchir sont attachants tant ils ressemblent à des personnes que l'on connaît.
Au final, ce roman se lit d'une traite, avec un sourire aux lèvres et un peu de nostalgie au cœur. Car le talent de Pratchett semble se bonifier avec l'âge, comme si la fougue de ses premiers romans laissait peu à peu la place aux questions d'un homme mûr qui regarde le monde qui l'entoure en se demandant ce qu'il y a à sauver.

 

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