Le Diable en gris

Masterton, Graham , 2006

Bragelonne

 
La collection "L'Ombre" amène chez Bragelonne des auteurs de romans fantastiques et de terreur moderne. Après la fantasy et la science-fiction, la maison d'édition boucle les genres de l'imaginaire, offrant à la "paralittérature" une réelle ouverture sur le grand public et à ses auteurs la possibilité de toucher sans doute d'autres lecteurs. S'il existe un réflexe d'achat Bragelonne, nul doute que cela va profiter à tout le monde. Certains lecteurs, plutôt nombreux, n'ont-ils pas acheté les romans de Graham Joyce sans réellement aimer le fantastique? Espérons que cela relance le genre en France et conduise les lecteurs à enfin reconnaître qu'ils lisent du fantastique, souvent sans le savoir. Le succès d'un Marc Levy en atteste, la littérature fantastique possède un public qui pourrait se tourner vers des auteurs de qualité.
 

Il rêva qu'il courait de nouveau à travers les ronces, nu-pieds. Les feux étaient bien plus proches maintenant, et il sentait la chaleur dans son dos, comme un four ouvert. Des flammèches pleuvaient au-dessus de sa tête et tombaient sur le sous-bois devant lui, à tel point qu'il était obligé de se frayer un chemin à travers des taillis qui s'embrasaient déjà

(p. 93)

Bragelonne inaugure sa collection avec l'un des derniers romans en date de Graham Masterton. Intitulé Le Diable en gris. Dès le titre, on retrouve des éléments déjà présents dans l'œuvre du romancier anglais et le lecteur semble se trouver en terrain connu. Le décor est planté dans une ville du sud des Etats-Unis qui poursuit une existence paisible en surface et met en scène un policier qui enquête sur une série de meurtres horribles perpétrés la plupart du temps dans des lieux clos. Le thème a déjà été abordé, notamment par Poe : "Double assassinat dans la Rue Morgue" ou Conan Doyle : "Le Ruban moucheté". Le récit débute en effet par d'étranges et terribles meurtres, bien dans l'esprit de Masterton. Le sang gicle, la chair est déchirée, les mutilations se multiplient. Cela commence par une jeune femme, se poursuit par un jeune homme dans sa baignoire puis par un retraité de l'armée prenant sa douche. Mais ici, le propos est différent des nouvelles précitées car nous nous trouvons non pas face à l'étrange, mais bien au surnaturel puisque le meurtrier, invisible, semble suffisamment consistant pour martyriser ses victimes et se sauver sans que personne ne le voit. Ou presque.
 
La confrontation entre le policier chargé de l'investigation, anti-héros torturé par l'assassinat de sa femme par un ponte de la mafia locale et ces innocents éviscérés ravive finalement un passé peu glorieux pour la Virgine et des souvenirs douloureux chez lui. Alcoolique, utilisant des méthodes peu orthodoxes et l'esprit toujours hanté par un désir de vengeance, Decker part à la recherche de ce qu'il pense être un maniaque, avant de se rendre compte qu'il se heurte à la santeria, l'ancêtre du vaudou.
La force de ce roman est justement de faire ressurgir le passé américain, car à travers la santeria, son dieu Chango et la magie, c'est toute l'Afrique qui est convoquée, mais aussi toute son histoire et celle de l'esclavage, de la ségrégation et du racisme. Le lecteur plonge en effet à la fois dans l'histoire de peuples déportés, arrachés à des racines qu'ils ne voulaient pas abandonner et qui les ont maintenues en vie dans le plus grand secret. Cette volonté de conserver un passé identitaire se heurte dans le roman à son rejet par la civilisation, incarnée par Hicks, le coéquipier de Decker, un Afro-américain, plus Américain qu'Américain, mais dont la femme est médium. Ce rejet remonte aussi à travers un passé difficile, celui de la Guerre de Sécession qui a vu des frères s'entretuer et des trahisons marquer à jamais les familles et la mémoire de quelques-uns.
Dans son roman, Graham Masterton a su développer une intrigue poignante, dont le suspens est parfaitement maîtrisé par une utilisation intelligente du contrepoint, de l'analepse et des portraits hauts en couleur de certains personnages. Les scènes d'action et de meurtres sont nombreuses, mais elles sont contrebalancées par des portraits psychologiques plus détaillés et plus nombreux que d'habitude. Si Decker est bien présenté avec toutes ses failles et toutes ses interrogations, les personnages secondaires sont également bien dessinés, ce qui n'est pas toujours le cas chez l'auteur. Hicks, mais aussi le personnage du tueur, ainsi que Sandra, une jeune handicapée qui est la seule à voir le tueur, ont droit à un traitement de faveur, ce qui donne à l'ensemble un rendu plus crédible et offre au roman une force rare.
Sans doute l'un des meilleurs Graham Masterton.

 

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