Il est indéniable que depuis quelques années,
Léa Silhol s’est imposée
comme l’un de nos auteurs et anthologistes les plus
originaux de la fantasy francophone, jouant avec les frontières
du genre tout en essayant de les élargir.
Après La Sève et le Givre,
elle fait paraître Nigredo,
premier opus de La Glace et la Nuit
(Les Moutons Electriques) qui marque une évolution
dans son œuvre et définit de nouvelles pistes.
Après cette active et passionnante interview
par mails, vous pourrez vous faire une vraie opinion sur
l’auteur qui a toujours des choses intéressantes
à dire et qui ne mâche pas ses mots.
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LeFantastique.Net: Voici que sort La
Glace et la Nuit opus un: Nigredo, cinq ans après
La Sève et le Givre (Prix Merlin 2003). Pourquoi
aura-t-il fallu attendre si longtemps pour avoir la suite ? Est-ce
que l’accouchement a été difficile ?
Léa Silhol: Non, pas d’accouchement difficile.
Une fois lancé, le draft du livre a été écrit,
en gros, en trois mois de temps. Mais je voulais l’écrire
en "flux tendu", et non pas, comme le premier, par petits
bouts séparés par de longues périodes. Mon
travail de directrice littéraire me prenait tellement de
temps, dans les dernières années, que c’était
matériellement impossible de caler un roman. C’est
pourquoi j’étais plus active sur les nouvelles, tout
ce temps.
Au
départ, La Glace et la Nuit ne devait paraître qu’en
un seul volume. Pourquoi cet univers s’est-il imposé
à vous d’une telle façon qu’il s’est
étendu de la sorte ?
J’avais, pour une fois, une espèce de "plan",
et j’avais, pour la première fois, un peu de temps.
J’ai tapé la première ligne, et "improvisé"
sur le canevas de base. Le mode plus actif du récit, l’importance
des portions de dialogues, a fait que le livre a "grossi"
hors de toutes proportions, pour finir par faire le double de
la ‘taille’ que j’avais évaluée.
Je l’ai laissé faire. Ce que livre veut, auteur le
veut, disons !
On connaît
votre passion pour la musique. Ce nouveau roman débute
par une citation extraite d’une chanson de Kate Bush. De
quelle manière la musique et les paroles de cette chanteuse
éclaire-t-elle votre récit ?
Kate Bush est un de mes plus vieux amours
musicaux. Certains morceaux ou albums ont influencé de
manière importante des récits, notamment à
paraître (la nouvelle "Under the Ivy" in Sacra,
et le roman policier Get Out of my House). Mais ici,
c’est en rapport direct avec la dédicace. La
Sève & le Givre était dédié
à ma fille, Morgana. Nigredo l’est à mon fils,
Gabriel, qui nous est venu depuis. La citation de K .B., ici,
ne se rapporte qu’à cela, et est un hommage à
l’album Aerial, l’une des plus belles expériences
musicales de cette année où Nigredo sortait
de terre.
Votre œuvre,
et Nigredo n’échappe pas à la règle,
s’inscrit dans ce que vous appelez les "zones franches"
et dans ce roman des "Interstices". Pouvez-vous nous
expliquez ce qui vous attire dans ces "interstices"
?
Je suppose, tout simplement, que c’est mon territoire
naturel. Un auteur utilise et reflète dans ses écrits
la culture dont il a été nourri. Je suis éclectique
dans mes goûts. Je ne lis pas, comme beaucoup d’autres
auteurs d’Imaginaire, majoritairement de la SF ou de la
Fantasy. Le théâtre, les essais, la poésie,
la littérature expérimentale font partie de mon
terreau autant ou plus que l’Imaginaire. C’est sans
doute ce qui fait que, naturellement, mes propres écrits
ne sont pas dans les "codes", mais quelque part à
cheval entre plusieurs genres. Les genres, en art, ne font pas
partie de mes référents. J’utilise les backgrounds
qui me semblent ad hoc pour mettre en lumière les idées
sur lesquelles je veux travailler.
"Interstice", "entre", "fusion"
ou "à part et ailleurs"… cela non plus
n’est pas un choix. On n’écrit que ce qu’on
est. Et je ne triche pas.
Ce sont les auteurs "des interstices" qui m’attirent
le plus, en tant que lectrice. Et en ce sens, ma récente
implication dans les crimes artistiques de l’Interstitial
Arts Foundation, aux USA, est vraiment un plaisir selon mes critères
bizarres de "joie-dans-la-logique-du-monde"… et
un genre d’honneur.
Une nouvelle
fois, la narration est en partie à la première personne
du singulier et met en scène un barde. Que vous apporte
et qu’apporte à votre roman cette mise en abyme de
votre voix de conteuse, d’écrivain ? Est-ce plus
facile ou plus difficile d’offrir la possibilité
au lecteur de vous croire plus incluse dans l’œuvre
?
Je ne sais pas ce que "croit" le lecteur. Et
je n’organise pas d’illusions à son bénéfice.
Je suis (foutrement) incluse dans chaque texte que j’écris.
Ou on pourrait me poursuivre pour escroquerie. Je ne le suis pas
davantage dans les récits à la première personne
que dans les autres. Je les adopte quand c’est la forme
la plus efficace pour porter la voix de l’intériorité,
et souligner une subjectivité qui me semble prégnante.
Il y a deux bardes dans Nigredo. Kelis et le narrateur
non (encore) nommé. Je ne suis pas plus, ou pas moins,
l’un que l’autre. Et ‘suis’ chacun d’eux
bien moins que d’autres personnages du roman.
Dans la mesure où les romans de Vertigen ont adopté
la forme du conte, l’intervention d’un conteur est
logique, je pense. Et le personnage d’un barde permet aussi
de ‘travailler’ sur la fonction bardique et prophétique
dans cet univers particulier.
Est-ce plus facile ou plus difficile qu’une narration à
la troisième personne ? Ni l’un, ni l’autre,
dans la mesure où je fais ce qui me vient, sans me "forcer"
ou "stratégiser". Lorsque Kelis a quelque chose
à dire, il me tire la manche, et je le laisse taper son
journal de voyage. Et sinon… non.
Si La
Sève et le Givre se déroulait dans un monde
féerique qui pouvait sembler presque immuable, même
après les transformations qui s’y étaient
déroulées, Nigredo paraît plus noir et propose
la fin du temps des fées. Qu’est-ce qui vous a conduit
à peindre un univers aussi noir ?
La logique. Si l’on suppose que le monde que je dépeins
est le même que celui où nous vivons, mais où,
disons "les fées, dieux, monstres… existent",
leur avenir face à la montée du monothéisme,
de l’industrialisation et de la rationalisation n’est
pas très prometteur, voire passablement hypothéqué.
Il y a une disparition de la Féerie, comme il y aura un
retour (dont j’ai déjà parlé à
travers les textes du Dit de Frontier).
Mais je ne trouve pas Nigredo si "noir", dans la mesure
où une partie du peuple fae décide d’entrer
en résistance contre cette oblitération, et la séparation
des sphères. Je le trouve même moins noir que La
Sève & le Givre, de beaucoup. La rébellion,
je trouve cela beaucoup moins triste et désespérant
que l’immobilisme !
Une
nouvelle fois, vous replongez aux sources de la féerie
et des grands maître de cette littérature. Vous évoquez
notamment Titania et Obéron. Est-ce que les tragédies
shakespeariennes œuvrent dans les trames de ce roman ?
Hmmm… je ne suis pas sûre de saisir l’idée…
Disons que, oui, je suis une grande amoureuse de Shakespeare.
Mais Titania et Oberon existent dans le folklore. J’ai choisi
de les mettre en valeur en hommage au grand William, mais cela
s’arrête plus ou moins là. Les tragédies
de W.S. ne constituent pas une grille de déchiffrement
de ma trame. Même si… William Shakespeare "himself"
aura un rôle à jouer dans certains évènements…
(chut….)
Déjà,
dans la Sève et le Givre, l’hiver était
omniprésent, à encore il traverse l’œuvre
à travers de nombreuses incarnations et personnifications:
l’Esprit de l’Hiver, les Hiverniens, la Chasse du
Verglas, l’Ordre de Frost… Pourquoi cette fascination
pour l’hiver alors que vous êtes une enfant du sud
? Quelle place tient cette saison dans ce roman et dans votre
œuvre ?
Je suis née et ai grandi dans des territoires sudistes,
oui, mais je suis une enfant de l’hiver. Née sous
le signe de Janus. L’Hiver a toujours été
pour moi une saison particulière, celle des forces qui
se ramassent sur elles-mêmes, du dépouillement qui
permet de voir la structure des formes. Mais aussi la saison de
l’intelligence froide, du calcul, de l’excès
de perception. Le temps des fractales de Kay dans La Reine
des Neiges. La dichotomie d’Angharad ne vient pas de
nulle part. Je connais (un peu trop) intimement ce problème
d’être partagé entre les forces de stase et
d’analyse hiverniennes, et la compulsion de planter, semer,
et étouffer de la joie du printemps. Entre la pesanteur
de la terre dépouillée, et l’élan d’avancer
et faire pousser tout et n’importe quoi. D’être
à la fois Gerda et Kay. Je crois que tous mes textes peuvent
être lus/déchiffrés sous cette grille. Dans
cette dialectique… l’hiver est forcément plus
difficile à gérer que le printemps. (rires)
De même,
la nuit accueille nombre de vos récits et celui-ci n’y
échappe pas. Est-ce que comme l’écrit le poète
Philippe Jaccottet "c’est le plus sombre de la nuit
qui est clarté" ?
Belle formule ! Je ne sais pas si j’y adhère
complètement… Je pense que j’emboîterai
davantage les pas de Jung: "La clarté ne naît
pas de ce qu'on imagine le clair, mais de ce qu'on prend conscience
de l'obscur."
L’excès de lumière me semble peut-être
nuire à la juste perception de ce qui est important ?
L’altérité
est un thème important dans votre œuvre. Là
aussi est évoqué un "sang-mêlé",
une "mi-fée" avec tout ce que cela peut comporter
de passerelles avec notre monde. On connaît vos justes combats
pour faire accepter la différence dans notre pays. En quoi
ce roman peut faire évoluer les mentalités ? Est-il
par certains côtés un reflet de notre société
?
Je crois… que tout roman sincère ne peut qu’être
un reflet de notre société, tant dans ses forces
que dans ses failles. Tous les crimes se répètent,
nous n’apprenons rien, ou si peu…
Penser qu’un simple roman (ou même quinze…)
puisse faire évoluer les mentalités me semblerait
passablement prétentieux… enfin, du moins si c’est
l’un des miens ! (rires) Mais si cela participe de la "désensibilisation",
dans un esprit médical calé sur celui de la lutte
contre les affections allergiques… tant mieux, forcément.
Je ne défends pas l’altérité. Le faire
serait en quelque sorte accréditer les attaques qui sont
faites contre elle (sous toutes ses formes) et accepter d’entrer
dans un processus de guerre. Or, l’altérité,
la différence, du moment qu’elle ne porte pas atteinte
à l’intégrité d’un autre, est
valide selon les proclamations auxquelles adhèrent, censément,
nos sociétés humaines. Ce que je dis, par contre,
oui, en me permettant de remixer Anouilh, c’est: "l’altérité
est belle, elle seule donne à l’amour son vrai climat".
Nous n’avons pas à craindre la différence
de l’autre, ni même la nôtre. Mais nous avons,
oh oui, à craindre notre indifférence, notre inertie,
notre acceptation de l’inacceptable, et toutes les exactions,
passives ou actives, que nous laissons les monstres que nous portons
en nous perpétrer. Et ceci quelles que soient les théories
ou les excuses dont nous nous servons pour les justifier. Cela,
oui.
Si vous
combattez le racisme et le rejet sous toutes ses formes, vous
vous levez aussi contre "la Normalité qui nous nie,
et ébranle les murs de Faerie". Quelle est cette Normalité
dans votre roman ? Et dans notre société ?
La pensée normative, les dogmes de certains institués
en solutions imposées à tous, la fermeture de pensée.
C’est la même Normalité que dans notre monde,
non ? Le mot Normalité implique la notion de ‘norme’,
qui appauvrit le potentiel humain, réduit la liberté,
et ouvre la voie aux pires de nos penchants. Je suis effarée
de voir que, pour notre espèce, il faut toujours imposer
sa croyance pour se convaincre de sa validité. Nous sommes
prosélytes par nature, pour quoi que ce soit. Le fumeur
qui stoppe veut que tous ses amis fassent de même, le croyant
est insulté implicitement par tous ceux qui ne partagent
pas sa foi, le gars qui se met à la musculation harcèle
ses proches pour qu’ils l’imitent, les "scientifiques"
méprisent les "croyants" et vice-versa, les lecteurs
de litt-gen méprisent les lecteurs d’Imaginaire,
et ceux de SF les lecteurs de Fantasy… On n’en finit
pas de cette spirale. Tous les tenants d’une doctrine, qu’elle
soit de nature religieuse, sociale, politique… semblent
victimes de ce besoin dingue que tous la suivent, pour se sentir
justifiés. Il faut descendre la thèse de l’autre,
toujours ressentie comme "adverse". Ceux qui s’en
remettent à un dieu recherchent le monopole, ceux qui se
reposent sur la science appliquent le même fanatisme mais
en lui rajoutant le vernis du mépris, et tout le monde
vit au final dans de petites boîtes closes. Incapables d’apprendre,
de laisser entrer le risque de la pensée, de la remise
en question, de l’avancée en terra incognita. Et
la violence s’ensuit, toujours, née de ce besoin
universel de monter des multinationales. Le monde est saturé
du bruit des voix qui critiquent, et du son des crachats. Or nous
ne savons rien. Nous ne pouvons démontrer, ou invalider,
l’existence d’un dieu, et sa nature exacte ; la forme
de l’univers ; la raison de nos existences. Rien. Nous ne
pouvons que chercher, inlassablement, et émettre des hypothèses.
Dans le cadre d’un labo où tous les chercheurs se
crachent au visage et essaient d’imposer leur credo au lieu
de croiser les infos et de contempler toutes les possibilités,
on va vers quel résultat ? Le mur. La problématique
de Nigredo, c’est ça, entre autres. La mainmise
totalitaire d’un dieu, et ses conséquences. Et la
mainmise d’un régnant, et ses conséquences.
La manipulation, la guerre, le bris, le désordre et le
déséquilibre.
Bien sûr, oui, que cela parle de notre monde. Un monde,
où de façon incompréhensible, le besoin de
se sentir en sécurité dans un credo nous mène
automatiquement vers le péril vital.

Vous inversez
les valeurs dans ce roman car ce sont les Hommes qui semblent
faire partie du monde des contes. A quoi sert dans le roman cette
mise en "relativité" de notre civilisation ?
Et pour vous, que signifie-t-elle ?
Je ne pense pas que, pour les fées, les hommes fassent
partie du monde des contes. Ce sont des voisins qui changent de
voie, et avec lesquels les relations tournent mal. Ils les connaissent,
les croisent, et interagissent de maintes façons avec eux.
Mais "en voisins". Ce sont des univers séparés
à bien des titres. Le point de vue des hommes, et leur
façon de gérer ce qui se déroule, est développé
dans d’autres textes. Ici, l’on traite de la façon
dont des créatures plus ‘puissantes’, des puissances
d’essence divine, disons, réagissent, subissent et
agissent, contre la montée de la multinationale Dieu-Unique
Inc., et son paradoxal corollaire, l’âge de la "Raison".
Leur longévité, leur perspective sur des millénaires,
et leur nature magique, permet de porter les enjeux, et le combat,
à un niveau plus vaste, et intéressant à
écrire/lire. Mais je n’ai pas l’intention de
négliger la part des hommes. Et puis dans un sens…
de par la nature archétypale des divinités, on parle
aussi ici, en même temps, de la façon dont les hommes
négocient avec des concepts, relevant de la nature physique
(hiver, nuit, eau, tempête…) ou de la psyché
(destin, nécessité, liberté, choix…)
L’Age de la raison qui aliène les liens des hommes
avec les esprits de la nature… cela peut aussi être
la métaphore de problématiques dont on voit actuellement
des effets qui concernent beaucoup les hommes… non ? J
Vous
évoquez souvent la fermeture de pensée, la pensée
unique. En quoi la fantasy sert-elle une ouverture de pensée
? Certains critiques pensent au contraire qu’elle est normative,
qu’elle prêche des idées archaïques voire
conservatrices. Qu’avez-vous à leur répondre
?
Oh la terrible question glissante ? (rires) Est-ce que
je glisse dedans ? Bon… allez…
"Merde." Voilà ce que j’ai à leur
répondre. Dans le sens où ils ont raison…
et dans le sens où c’est aussi, en partie, de leur
faute. D’emblée, soyons clairs : je ne pense pas
que la Fantasy soit particulièrement propre à ouvrir
la pensée, ou à manifester une ouverture de la pensée
; pas plus qu’un autre genre. Par contre… pas moins,
non plus. Je ne marche pas dans ces bêtises de ‘genre
littéraire’ ; toute forme littéraire, et artistique
en général, porte en elle cette possibilité
de refléter une pensée ouverte, et une liberté…
dans la mesure, bien sûr, où l’artiste qui
la produit est libre, en premier lieu. L’on pourrait espérer
que les arts de l’Imaginaire, étant exemptés
du poids du ‘réel’, puissent être plus
naturellement pourvus de ce qu’il faut pour déchiffrer
/ dévoiler / dénoncer l’état de l’humanité
en passant par la bande, le biais, la métaphore et l’allégorie.
Tant la SF en extrapolant les temps futurs que la Fantasy en allant
aux racines. Or non. Ou si peu… parce que la camisole de
la norme est pire ici qu’en litt-gen, ce qui me semble un
comble. Les auteurs sont découragés de toute initiative
expérimentale, de toute tentative de sortir de ‘ce
qui est attendu’, et — pire encore — de toute
inclination, même sans motif intellectuel ou philosophique,
à suivre, juste, leur propre voie, leur propre voix.
Les éditeurs, les critiques, les lecteurs… tous chantent
la chanson du "dans cette littérature des marges…
ohhhh, suis les codes, surtout, ne sois pas (la la la) bizarre".
Chacun, évidemment, sur son phrasé personnel. La
chanson du lecteur c’est "oh (mon dieu, maman, les
z’amis…) j’ai été surpris par
ce livre, il est pas comme ce que je lis d’habitude, je
me sens troublé à l’intérieur de moi".
Celle du critique c’est: "le lecteur de Fantasy (et
nous savons comme il est bête, hein ?) ne va sans doute
pas accrocher, car c’est trop complexe / intelligent / étrange
/ marginal". Et la chanson de l’éditeur…
"Ooooh ne fais pas ça, si tu fais ça on vendraaaa
passss… et surtout fais-nous bien un bouquin pareil que
le-dernier-que-les-gens-ont-aimé, sinon on vendraaaaa paasss
(et souviens toi que les places sont chères alors…)"
C’est un ring, une usure round après round. Beaucoup
d’auteurs, au final, se couchent. On a oublié que
la boxe est un sport, et l’art un duel, une rixe, et une
nuit rouge. On veut le mariage et la pionce. Est-ce que cela me
pompe ? Oui. Mais plus pour les autres auteurs dont je vois les
flammes étranges s’éteindre ou, pire, se mettre
à la norme. Moi… je suis assez immunisée aux
arguments de type Grand-Dieu-Fric, et "tu ne seras pas aimée
/ appréciée / ‘reconnue’" (ah ah).
Je perpétue le crime d’écriture parce que
c’est ma nature, mais ces mobiles me sont étrangers.
Je subis juste le larsen et suis fatiguée de devoir, encore
et encore, dire "non", et expliquer pourquoi, comme
si le concept d’une démarche artistique et non mercantile
venait de sortir de ma manche !
Cela m’irrite que l’on prenne les lecteurs de Fantasy
pour des ânes. Et je trouve d’une ironie cuisante
le fait que cette réputation, que l’on reproche aux
tenants de la "grande littérature" de nous faire…
naisse et soit justifiée préalablement dans notre
sein même ! Je ne vois pas comment les lecteurs / critiques
/ auteurs de litt-gen pourraient nous respecter en tant que créateurs
et amoureux de littérature alternative, si nous ne nous
respectons pas préalablement nous-mêmes. En acceptant,
en tant que lecteurs, que nous ne sommes pas des idiots, en acceptant
que nos créateurs soient des créateurs (avec la
démarche, l’exigence et les problèmes afférents)
et en acceptant, en tant que critiques, notre rôle de pousser
tant lecteurs qu’auteurs à aller au plus loin, au
plus haut, au plus étrange. Et non de refléter la
lassitude d’un univers tristement immobile, voire mort.
La Fantasy peut, oui, être une littérature d’ouverture.
Mais ce n’est pas assez le cas, ni assez souvent. Ce qui
nous en empêche, ce n’est pas le monde du dehors,
qui nous ‘voit comme des Aliens’, mais nous-mêmes,
encroûtés dans des attitudes protectionnistes, et
encouragés à lire/écrire, encore et encore,
des œuvres typées 1960-75. Notre refus, au final,
d’être vraiment des Aliens. Et c’est le cas
en SF aussi.
Cela voudrait-il
dire que la fantasy tend le bâton avec lequel elle se fait
battre ?
Cela me peine, en tant qu’amoureuse des littératures
dites "de genre", de voir une communauté qui
devrait être à la pointe de la modernité et
du renouvellement des formes, adopter un mode de parole et de
pensée réac. C’est pourquoi j’ai quitté
tous les lieux de discussion sur un genre que j’en suis
venue à voir comme moribond. Personnellement, voir des
lecteurs et acteurs de l’Imaginaire, souvent jeunes (en
plus !) aligner des discours tels que "à bas les mots
d’anglais vive la langue française", "ce
livre m’a fait violence / peur je veux plus le lire",
"pourquoi ce livre ne se passe pas en France, hein ?",
"j’ai pas compris les mots et je suis trop molle pour
prendre un dico"… m’envoie direct dans la cinquième
dimension. Celle où s’organiserait un terrible mélange
façon Frankenstein entre les barbons de l’Académie
Française, les lobotomisés de la Star-ac’
et les idées "la France aux Français"
de mon-cher-ami (c’est connu) Jean-Marie. Une créature
effrayante, armée d’un engin à castrer les
taureaux.
D’autant que dans cet exercice, pour ce que j’en vois,
la communauté Franco est largement pire que l’Anglo.
A force de particularismes, de protectionnisme, et d’exceptions
culturelles nationales / régionales / francophonistes /
on se ferme, on prend du retard sur ce qui se passe, et on a,
souvent, je le crains, l’air aussi poussiéreux qu’on
le soupçonne. C’est de la faute aux Américains,
s’ils nous boudent ? Non, je ne crois pas, hélas.
C’est de la nôtre. On devrait arrêter de suivre
la religion de Jean-Pierre Coffe, et se souvenir
de celle de Verne ou de P.K. Dick.
Et avancer.
On ne protègera pas notre ‘place’, que nous
supposons gagnée d’avance sur la base de Classiques
qu’on n’est même plus capables de lire (y a
des mots compliqués dedans), en cristallisant nos soi-disant
acquis, mais en se montrant aptes à être en phase
avec les sujets et l’expression de notre temps. Et le langage
de notre temps, est passé, notamment, au numérique.
Il va vite, il peut intégrer son passé et son présent,
et passer les frontières en un clin d’œil. Tandis
que les auteurs Anglo réinventent leur orthographe pour
en tirer d’autres sens, nous restons, nous, à ergoter
sur "jingle contre sonal" et à corriger les "québécismes"
et "belgicismes". WTF ? Personnellement, je préfère
"auteure" à "autrice", quoi qu’en
dise la sacro sainte Académie. Si la version québécoise
me semble meilleure, j’adopte, et idem pour la terminologie
anglaise, italienne, gaélique, russe ou geek. Cela peut
sembler grossi ? Cela ne l’est pas. Dans une littérature
qui a su inventer le Quenya et le Klingon, les auteurs bataillent
souvent pour justifier leurs mots étrangers-de-la-terre,
leurs libertés avec le style ou l’orthographe, et
même leurs majuscules. Comment voulez-vous qu’on soit
conforme aux promesses intrinsèques à notre "genre"
? (rires)
Vous
pensez que la littérature de genre est trop divertissante,
qu’il faut lire des livres qui ont "quelque chose à
dire" ?
Je ne dis pas qu’il ne "faut" pas lire/écrire
de belles histoires distrayantes, épiques, enthousiasmantes
si on est ainsi incliné (manquerait plus que ça
!). Je dis que l’on doit avoir la liberté de faire
autre chose, de lire autre chose, aussi. Et de le faire dans des
voies nouvelles, et étranges. Sans subir de pressions absurdes,
et avoir à le justifier. Trans-genres, trans-frontières,
cosmopolites, en fusion et fission, et sans avoir à subir
d’avance la menace de "pas avoir son permis, pour n’avoir
pas passé le Code". Le droit de n’être
évalué, critiqué, apprécié
ou pas, que sur les forces ou faiblesses du geste, du texte, pas
pour défaut de "non-conformité", surtout
dans la littérature des monstres et des E.T.
Mon parti pris est de faire ce que je ressens comme valide et
important pour moi, à un moment donné de ma vie,
sans adhérer à un genre, ou à ses codes.
Je ne signe aucun contrat de mariage ; je couche avec la littérature,
sans protection et sans protectionnisme, en tous lieux, en tous
temps, et en toutes langues, ne suivant que la règle de
la sincérité, et mon propre chemin, quoi qu’il
vaille. Et puisque nous sommes les misfits et les outsiders, je
ne veux être jugée que sur mes actes, et pour mon
propre crime. Pas sur mon ‘adéquation’. Puisqu’on
est censés être les inadaptés de service…
autant profiter du voyage, le pousser au bout. Ne suivre aucune
règle, juste… notre fantaisie ? Cela devrait être
notre droit au berceau, pour être nés citoyens de
l’Interzone. Mais il y a, comme qui dirait… de la
résistance.
Alors… est-ce que la Fantasy est ce qu’on lui reproche,
entre autres archaïque et conservatrice ? Trop souvent, je
le crains, par abus d’injection de conservateurs, et parce
qu’elle n’accepte pas d’être la sœur
de la mythologie, du folklore et de la psychologie jungienne,
par peur de paraître ‘intello’. Mais il y a
une différence entre être intello et intelligent,
c’est à dire "comprenant". Perceptifs et
lucides. A trop se vouloir "propre à faire rêver"
la Fantasy reste, trop souvent, en surface, en distraction, en
ronron, en "le monde est affreux et je ne veux pas penser".
Hey ! L’évasion, ce n’est pas fermer les yeux
! C’est sortir de la cage ! Et on peut. Certains Anglos
le font. Les Français ne sont pas moins bons que les Anglos,
ils sont juste coincés par leur peur de ne pas pouvoir
relever le défi. Et ça donne quoi ? On a l’air
de buses, et exactement du lectorat crétin qu’on
a peur d’être. Aouch !
Je parle beaucoup avec mes lecteurs. Et qu’est ce que je
constate ? De plus en plus, ils vont lire en anglais, délaissant
quasi complètement la production française. Et la
réponse à votre question complexe, si on veut aller
au bout, est là : une fantasy qui ne soit pas fermeture
et vieux-napperons existe. Mais pour l’instant elle existe
surtout (comme beaucoup de vérités, Mulder ?)…
ailleurs.
Je sens que je vais encore me faire beaucoup d’amis, ici
! (rires) Mais cela participe complètement du cercle vicieux
qui tue tout ce que j’aime: la manie de ne pas vouloir comprendre,
tant on refuse de réagir. C’est plus confortable,
certes. Mais, pour les vexés de service qui voudraient
(encore une fois) faire semblant de comprendre de travers : non,
je ne dis pas que les Anglos sont meilleurs que nous, certes pas.
Je ne dis pas non plus, attention, que nous avons le potentiel
d’être "meilleurs". Je ne marche pas dans
le système des "petites fiertés nationales",
des clochers et de leurs combats de coq. Pas plus, quoi qu’on
en dise, dans ‘l’américanisme’ qu’on
me prête à loisir (alors qu’il suffit d’aligner
deux neurones pour voir que si une "culture" me "pourrit"
(sic – la culture peut pourrir ??) c’est la gaélique.
Je ne donne pas ici des pronostics sur le concours France /USA
que trop de gens organisent. Je ne joue pas au Foot, ni ne le
regarde. Nous sommes des peuples différents, mais de la
même espèce (humaine, il paraît) Je ne suis
ni pour, ni contre (tout contre ?) la littérature Anglo.
Je ne cherche pas à prouver, confronter, dominer, poser
ou égaliser un score. Je n’oppose pas, je relie.
Je ne travaille pas en opposition, mais en jonction, à
tous les carrefours qui nous rapprochent, et peuvent m’apprendre
quelque chose. Apprendre, c’est ma drogue, et j’ai
toujours préféré le mot "avec"
au mot "contre".
Donc je ne parle pas ici de comparer les qualités de chacun.
Juste les méthodes. Et à ce que j’en vois,
les Anglos se débrouillent mieux, et ils ne sont pas, non,
entièrement libres des pressions que l’on subit ici.
Mais leur liberté, ils la prennent, et ça marche.
Et il y a des auteurs, ici, tout aussi talentueux, qui peuvent
nous donner à voir un Imaginaire différent ; si
tant est que le système leur permette de s’exprimer.
Et ceci repose sur toute la chaîne du livre, auteur, éditeur,
libraire, critique, lecteur.
Je crois en ces auteurs, je désire, en tant que lectrice,
avoir l’occasion de les lire, et suis horriblement peinée
de voir leurs voix s’éteindre. Mais je crois aussi,
oui, dans les lecteurs. Dans leur non-bêtise, et leur capacité
d’agir. Je refuse de souscrire à la politique actuelle
qui consiste à les cajoler, et leur donner l’impression
qu’ils sont aimés, et compris. Et que la soupe qu’on
leur sert, c’est ça qu’ils ont demandé
et, surtout, que c’est de ça dont ils ont besoin.
Cela semble être courtois et gentil, mais c’est en
réalité terriblement cynique, et motivé par
le désir de faire d’eux des consommateurs dociles.
Aimer et comprendre, pour moi, c’est amener deux vérités
à se frotter, et on voit si on s’apprécie
et se comprend ou pas, même différents, même
éraflés par le contact. Je ne suis pas une productrice,
et je refuse d’envisager les individus qui me lisent comme
des consommateurs. Ceux qui viennent vers mes vérités
— quelle que soit leur valeur d’ailleurs— le
font pour des motifs disparates, que je peine parfois à
comprendre, mais en tous cas, non, pas parce que je les aurais
caressés pour des chèques. Ma langue est violente
parfois, étrange, hyperactive et dérangeante peut-être,
mais mensongère, non, jamais. L’on peut choisir,
pris par le ronron et sa berceuse, de se donner l’excuse
de ne pas saisir, d’être complice du système,
et de joindre sa voix passive au chœur de la machine qui
scande: "Silhol est toujours trooop en colère".
Je ne suis pas en colère. Mais ma maladie est pire: je
suis en espoir. Et l’espoir, comme la rage, se nourrit à
l’adrénaline. De l’espoir, j’en ai, non
seulement pour moi, mais pour les autres. Je crois en l’humanité,
quoique je ne voie que trop ses dérives. Je veux continuer
à croire en l’humanité, et cela passe par
l’art. Et l’action. Les fruits de l’espoir se
sèment et se ramassent. Se gagnent.
L’action est perturbante et fatigante ? Oh oui. Mais lire
sans fin des histoires de bandes bigarrées (un elfe, un
homme, un nain…) se mettant en marche pour sauver le monde…
pour mieux jouir du moelleux de nos sofas ? C’est ça,
la Fantasy ? Glorifier la grandeur et la quête, le courage
et l’épreuve, mais piauler qu’on veut du "safe"
et ne surtout pas être bousculés ?
" Frrrrodo… va détruirrrrre l’Anneau….
"
"Heu, non, Gandalf, le monde dehors est affreux, le Mont
Destin est loin (et affreux) et je ne veux pas rater le 2e petit-déjeuner
(ce serait trop affreux)"
Oups ! C’est y pas là que le bouquin s’arrête
(mon précieux) si Frodo ne se lève pas ?
Pourquoi c’est fatigant de vouloir changer les choses, au
final ? Pas parce qu’on manque de muscles, mais pas parce
que le laminoir de l’état du monde détruit
tous nos espoirs. On sait d’avance, ou on le croit tellement
que c’est tout comme, que la cause est entendue, et le jour
perdu. Et c’est sans doute effectivement le cas. Mais nous,
nous de la Fantasy, foutus de vibrer devant la dernière
charge de Théoden, on oublierait qu’aucun "last
stand" n’est inutile ? Quitte à tomber, si tomber
l’on doit, que ce soit dans une journée rouge, une
journée de l’épée, une charge de Rohirrim.
pas en attendant, assis, vaincus, que la nuit ait tout dévoré.
Je fais ce choix typiquement Fantasy, ce choix de l’ardeur,
et de l’espoir malgré tout. Et je sais que je ne
suis pas la seule. ‘Mes’ lecteurs ne viennent pas
pour que je leur fasse oublier la hideur du monde, mais pour ce
sentiment qu’ils ne sont pas seuls. Pas seuls à sentir
que nous ne devrions pas vivre ainsi, et qu’il y a, encore,
pour certains, une ‘vision’ d’autre chose. Pas
d’un Âge d’Or mort en Antiquité, mais
la survivance de notre capacité humaine à refuser
nos propres abîmes. Ils se sentent sans doute, dans mes
territoires, plus souvent justifiés qu’apaisés.
Et, en quelque sorte, "en famille".
On espère en la Communauté de l’Anneau, nous
autres de l’Imaginaire, non ? L’union des différences
pour brûler la Tour qui nous asservit tous. On l’attend
tous, quelque part. Neuf (ou 99, ou 999) marcheurs, de races et
pays différents d’armes (d’arts ?) différent(e)s,
en route pour détruire le Maître Contrat (disque
d’or ?) du Grand-Dieu-Industrie. Vous ne voudriez pas voir
ça ? Moi oui ! (rires) Voilà qui réenchanterait
considérablement le monde.
Et… ce n’est pas ce que notre ‘discipline’
est supposée faire, aller vers l’enchantement ? Oui
? Non ?
La clef de la Fantasy, de toutes ces luttes désespérées,
des actes héroïques, des épopées et
des sagas, ce ne serait pas ça, au final ? Une littérature
de l’espoir ? De la résistance ? de la capacité
humaine à se dépasser quand les temps deviennent
menaçants ?
Pour moi, c’est ça, au-delà de l’enchantement.
Et pour ça, oui, je signe, à deux mains, et accepte
l’étiquette. Dans cette optique, oui, je suis, entre
autres, un auteur de Fantasy.
Mais… si la Fantasy est de la soupe en boîte ne servant
qu’à oublier le monde et à tisser des hamacs,
nous évitant de mener nos propres marches vers le Mordor…
non. Si cela consiste à synthétiser la ‘sensation’
de l’engagement, de la lutte, de l’espoir-contre-toute-raison,
et des trouées vers la lumière, à fabriquer
‘juste’ une illusion qui soulage… non. Si c’est
ça, la Fantasy, alors vraiment, non, cela ne m’intéresse
pas, et je n’aime ni n’en "produis". Je
ne suis pas ce genre de dealer.
Donc… suis-je qualifiée pour parler de Fantasy, au
final ? Il paraît que ce que je fais peine à s’y
rattacher. Et c’est sans doute vrai. Mais je ne comprends
rien aux étiquettes, et n’y veux rien comprendre.
Je n’arrive pas à m’y intéresser. Je
crois que l’art sert à refléter la casse du
monde, et nous aider tant à la comprendre qu’à
lâcher la vapeur. Et aussi, parfois, à casser le
monde, et le refaire. Et en ce moment, la Fantasy… non…
ce n’est pas ça. Alors je n’en lis plus, et
en écris de moins en moins, tant ses "codes"
(what ???) la brident.
Et puis l’art… ce n’est pas faire. C’est
vivre. Je suis juste cet idiot de Legolas, en marche vers Imladris.
Hâte de revoir Aragorn, et de rencontrer Gimli. De camper
avec les Marcheurs. Le reste… ah ah… c’est de
la littérature !
(oups. J’ai été
piégée dans les grandes largeurs par la question
piégeuse. Respect, Denis.)
L’une
de vos nouvelles vient d’être publiée aux Etats-Unis
dans un recueil d’œuvres appartenant à l’Interstitial
Arts Foundation. Que pouvez-vous nous dire sur ce mouvement ?
Comment êtes-vous entrée dans ce recueil ?
IAF est un mouvement réunissant des artistes dont
les œuvres vont naturellement vers l’inclassable, le
‘hors genre’, et/ou le ‘entre les genres’
; qui transgressent les frontières établies. Tant
entre les soi-disant ‘genres’ que géographiques,
d’ailleurs : bien que né et actif surtout aux USA,
ce projet réunit des artistes de tous les continents. Y
participent des "usual suspect" tels qu’Ellen
Kushner, Delia Sherman, Emma
Bull, Terri Windling, Jeffrey
Ford, Charles Vess, Thomas Canty…
Et c’est évidemment pluridisciplinaire, pouvant engager
toutes les formes d’expression, et les ponts entre elles.
Il y a, là, un refus des labels et des limites qui correspond
à ma façon de voir les choses. Une défense
de la liberté de création, en réponse, sans
doute, à l’aspect normé et routinier qui cherche
à s’imposer. Un désir de proclamer, et de
prouver par l’exemple, que les arts qui sortent de leurs
cases ne montrent pas en ceci une faiblesse mais, justement, une
force. En tant que directrice littéraire, j’ai été
naturellement attirée par les écrivains et illustrateurs
qui vont vers l’atypisme. Cela me semble plus apte à
restituer la forme actuelle du monde. J’avais donc déjà
travaillé avec beaucoup d’auteurs ‘interstitiels’,
sans besoin de leur donner une étiquette. Et là,
avec cette publication… c’est allé dans d’autre
sens.
Les soumissions de texte pour l’anthologie Interfictions
étaient, dans une certaine mesure, ouvertes à l’international.
Il y avait même, à la base, un souhait que ce volume
soit international (forcément). Delia Sherman a demandé
à André-François Ruaud (qui
d’autre ?) de lui signaler les auteurs, en France, les plus
susceptibles de pouvoir passer les barrières de genre,
et je crois que nous étions six, à terme, à
avoir reçu une "invitation en bonne et due forme".
Sachant que Delia Sherman a lu ces textes en français.
Plutôt que de sélectionner un de mes textes déjà
écrit… j’ai préféré aller
au bout du challenge proposé par l’appel à
textes, et écrire quelque chose de nouveau, même
pour moi. De faire, en quelque sorte… plus interstitiel
que d’habitude ! Mes textes sont toujours, par nature, à
cheval entre deux ou trois genre. Ce qui participe depuis longtemps,
sans doute, à troubler lecteurs et critiques. Et "Emblemata"
est pire. Impossible de dire — je crois… et j’espère
! — s’il s’agit de Fantasy Mythique, récit
de voyage, historique, biographie, philosophie, religion, politique,
anthropologie… C’est tout ça, et rien de tout
ça. Le reflet d’une péripétie du monde
(la destruction des Bouddhas du Gandhara par les Talibans) dans
toutes les facettes qui lui sont liées. Cela faisait un
moment que je souhaitais écrire sur ce sujet, et j’ai
eu le sentiment que ce serait ce qu’il fallait pour un projet
aussi ambitieux qu’Interfictions. Ce devait être le
cas… puisque vous le trouverez dedans, au final, traduit
par l’auteure Sarah Smith, que cela m’a permis, aussi,
de rencontrer. Comme quoi… lorsqu’on dit, ici (de
préférence d’un ton pompeux/acide) que les
éditeurs américains méprisent les lettres
françaises… et ne savent pas à quoi sert un
traducteur… hum hum.
En dehors
des classiques que vous citez et dont on peut voir une liste non
exhaustive sur vos pages internet, quels sont les auteurs qui
vous attirent actuellement ?
En ce moment, principalement Mark Z. Danielewski.
Wow. La Maison des Feuilles m’avait assise…
et le nouveau roman, Only Revolutions m’a "finie"
! Après avoir montré son excès d’Intelligence,
le gars se permet de révéler le styliste qu’il
est. Après l’ordre, le désordre. On savait
qu’il pouvait nous perdre dans des labyrinthes très
très vicieux. Là… il enlève le labyrinthe,
et nous laisse à poil sur la route. Fabuleux. J’adore
être bousculée, interpellée, en tant que lectrice.
Que le défi que l’auteur s’est posé
s’étende jusqu’à moi, comme en relais.
Il y a des choses intéressantes qui sortent, en ce moment.
J’en rate beaucoup, sans doute, dans la mesure où
je suis plutôt dans un état d’esprit qui me
pousse à lire de la non-fiction, juste là, traités
d’architecture, théories sur la mécanique
des ondes et autres zinzins… mais ils y a eu au moins Danielewski.
Sur votre
page MySpace, on note la présence d’artistes venant
d’horizons très différents et pas uniquement
de la musique et de la littérature. Que cherchez-vous chez
ces gens qui créent des poupées, jouent avec la
matière, les sons, les images ?
Je ne "cherche", à proprement parler…
rien. Mais je "m’intéresse" beaucoup aux
arts du mélange, du "crossover". Les expressions
qui vont vers la synergie, le partage, la mixité, les "nouvelles
choses". Je ne crois pas arriver à classifier ou cloisonner
les modes d’expression humains, arts entre autres, d’aucune
façon. Le media m’importe toujours moins que la démarche
et l’authenticité. Et par nature les choses différentes,
nouvelles, marginales, m’intéressent. Je n’aime
pas être bercée, mais interpellée, surprise
; et tout ce qui me donne à penser, quelque soit le biais
matériel employé. La créatrice de poupées,
par exemple, est une artiste IAF. Wendy Froud avait déjà
travaillé sur ce media un peu ‘décalé’,
et il semblerait que cela fasse école.
Je suis sur Myspace, comme vous le signalez, mais mon parti pris,
là-bas comme ailleurs, est un peu extraterrestre. Je ne
tombe pas dans le principe de "collectionner les z’amis"
et essayer de booster un score, ou whatever. Tous les gens liés
à ma page sont, purement et simplement, des gens qui m’intéressent,
ou avec qui il y a un échange, dans un sens ou dans un
autre (j’aime leur art et/ou ils aiment le mien —
dans le meilleur des cas c’est et+ou, à double sens
!) Donc déjà, en effet, on peut considérer
que les gens que vous avez repérés là m’intéressent
pour une raison ou une autre (c’est une addition, pas une
accumulation…) Mais bon… je suis curieuse de tout.
La suite
de Nigredo est-elle déjà en cours d’écriture
?
Yep. And… nope. Certains passages d’Albedo
sont déjà écrits, par-ci, par-là.
Mais l’ensemble sera écrit ‘d’un jet’,
comme le premier. Je sais où je vais, je n’ai plus
qu’à fermer les écoutilles, lancer la zik,
et plonger. J’ai "bloqué" juin/juillet
sur mon planning pour ça. Afin de relire / lisser en août,
et poser le paquet de feuilles sur le bureau de mon éditeur
à l’automne.
A quoi doit-on
s’attendre ?
La guerre. Quoi d’autre ? (rires) Non… c’est
une réponse de pirate ! A quoi, alors ? Hmmm… des
sacrifices (rituels), des épreuves (mystiques), des plongées
dans les canaux (mercuriels), des réunions des familles,
des manœuvres des Monarques, des "non" assénés
d’un ton sans appel, des "oh yessssss" tête
renversée dans la Tempête au bout des terres connues
; la fin d’un monde usé, la naissance d’un
nouveau monde, des ouvreurs de voie en marche, du vertige et du
sang versé, et… un pont (multiforme). Et puis, j’espère,
chez les lecteurs, un "oh non… elle ne… va pas…
oser ????" Afin de pouvoir giggler de façon jubilatoire:
"si si".
L’œuvre au Noir passe au Blanc (un autre genre d’éblouissement
par l’aveuglement ?). Après la prise de conscience
de Nigredo, et la décision de résister, il va falloir
aller au bout du geste, quoi qu’il puisse coûter.
Réaliser et assumer les choix engagés. Et après
s’être définis pas l’opposition et la
marge… probablement engager l’œuvre la plus difficile
: construire une meilleure alternative. Quelque chose de "viable",
en tout cas…
Vous évoquez
la "rébellion", un terme qui semble lié
à vos écrits et à votre vie. Est-elle un
véritable moteur littéraire et vital ?
Non. La rébellion est une conséquence, pas
un principe premier, ni une cause. Je me définis plus par
mon addiction à l’adrénaline, l’action,
la réalisation, le ‘en avant’, et je trouve
cela, par nature, plus dans l’extase du derviche que la
montée aux barricades. Le moteur vital, tant de ma vie
que de mes écrits, c’est la liberté. La rébellion,
l’engagement, la protestation, la colère (cochez
la case…) n’est que la conséquence de cette
pulsion première, dans un monde où, quelles que
soient les chartes qu’on nous affiche, les frontons qu’on
grave, et les berceuses qu’on nous serine, ce droit fondamental
nous est encore et toujours dénié.
// je vais me permettre ici un
aparté tout à fait non-conforme aux usages, pour
féliciter l’Intervieweur de service sur ce dossier.
Je ne suis pas particulièrement loquace sur ce livre en
général, et en ce moment en particulier… Mais
j’ai eu droit ici au round de questions les plus tricky
/ challengeantes / motivantes de l’ensemble des sessions
sur ce "dossier Nigredo", et j’aime vach’ment
être surprise et poussée au crime. Comme on dit sur
Myspace… Kudos (2), Denis ;-) // & special thanx to…
Tolkien, I guess…
Lien: www.unseelie.net
Photos: mad youri, 2006
Propos recueillis par Denis Labbé
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