Entretien avec Léa Silhol (suite)

 

LFN: Dans la nouvelle ”Assassin”, vous décrivez le matériel et les rituels d’écriture d’un auteur, sa façon de travailler. Avez-vous vous aussi des habitudes d’écriture ?
LS: Oh, qu’elle est intéressante, celle-là ! Eh bien… moins que mon pauvre auteur ici dépeint, tout de même. Mais j’écris toujours en musique, dans le sens où cela m’aide à sortir de moi-même, et de préférence fenêtres ouvertes. Dans ma bibliothèque, directement sur le clavier de mon Ibook, avec 3 tonnes de livres étalés partout autour de moi sur la vieille table en bois, et sur le parquet. Jadis, j’avais aussi un cendrier et quelques paquets de blondes, mais contrairement à mon écrivain d’ ”Assassin” j’arrive parfois à vaincre mes vices!

LFN: Votre écriture est très riche, ciselée, ouvragée. Or, dans une interview au magazine Elegy, vous avez dit écrire d’une traite. Y a-t-il ensuite un important travail de réécriture ? Revenez-vous beaucoup sur vos textes ? Y a-t-il un important travail de préparation ?
LS: Il y a pas mal de préparation, oui. Sur les sources mais aussi au niveau du timing. Une histoire doit être ‘relâchée’ lorsqu’elle est arrivée, dans ma tête, à un point clef. Le moment où elle demande tellement à sortir que je ne peux plus penser à rien d’autre. Si je laisse passer ce point de tension, c’est ensuite assez dur de pouvoir écrire dans un état de transe qui est vraiment le seul qui me convient. Là, oui, j’écris par « gros blocs », sur un à plusieurs jours. Cela dépend aussi de la taille du ‘bébé’. Disons, pour les plus techniques de vos lecteurs, 30000 signes par 5 heures, à peu-près, soit 20 pages. Ensuite, je laisse poser 3 jours, et je lisse. Cherche les tournures bancales, les répétitions, les brisures, les moments où, pour soutenir la structure, il faut ajouter ou retrancher de la matière. Sur la stylistique, je peux, si j’en ai l’occasion, revenir un nombre infini de fois pour parfaire. C’est aussi pour cela que j’étais ravie de pouvoir remanier La Tisseuse.

LFN: La structure des textes est très travaillée : il y a un rythme, une musique des mots particulière à vos récits. La musique est-elle très importante pour vous ? Influence-t-elle vos travaux ?
LS: Oui, la musique est vraiment très importante. Sans doute parce que la musique représente, à mes yeux du moins, la forme d’art qui privilégie le plus l’émotion. Je ne vis quasiment jamais sans musique, et n’écris donc jamais non plus sans. Est-ce qu’elle influence mes travaux ? Dans un sens oui, peut-être, dans le sens où les émotions induites par la première écoute de certains morceaux se sont ensuite exprimées en nouvelles. Mais souvent je choisis aussi, plus simplement, d’accompagner mes séances d’écritures d’albums dont je sais que l’ambiance correspondra à ce que je veux faire, et m’aidera donc à induire l’isolement dont j’ai besoin.

LFN: De même, vos descriptions sont très précises, très visuelles. L’art pictural joue-t-il également un rôle dans la conception de vos ouvrages ?
LS: J’aime énormément l’art pictural, mais il est trop figé pour m’inspirer. J’ai besoin de mouvement pour pouvoir mettre mon imagination en marche. Autant je peux rester immobile à contempler une œuvre pendant des journées entières (je crains que certains gardiens de Musée ne se souviennent avec déplaisir de moi !), autant cela ne me donne quasiment jamais l’impulsion d’écrire.

LFN: Vous dites n’être venue que tardivement à la nouvelle, pourtant nous vous connaissons principalement par la forme courte. Après La Sève et le Givre (Prix Merlin), prévoyez-vous d’autres romans ? Et quels en seront les thèmes ?
LS: J’ai déjà d’autres romans dans mes cartons, que je n’ai pas souhaité publier. Le roman est un format vers lequel je vais assez naturellement, sans doute parce que j’aime bien tirer des fils dans tous les sens (rires). Actuellement, j’en ai trois en travaux. L’un est plus ou moins une ‘suite’ de La Sève et le Givre, se déroulant quelques siècles après. On y retrouver Finstern et Angharad. L’autre relate la fondation de Frontier, et le troisième extrapole justement sur les conséquences de la novella ”Le Vent dans l’Ouvroir”. Il est entièrement basé sur les Parques et leur terrible famille. C’est celui-ci qui est le plus avancé, et sortira probablement donc en premier.

LFN: D’autres recueils sont également annoncés, pouvez-vous nous en dire plus ? Y verrons-nous des Anges, les Fays de Frontier, ou bien les Cours d’Ombre et d’Hiver ?
LS: J’ai vraiment l’intention de faire un de ces jours un recueil avec mes textes angéliques, mais pas tout de suite. Pour l’instant je suis plongée jusqu’au cou dans un recueil (un gros recueil) sur les Fay, avant et après la découverte de Frontier. Pour la Féerie, je n’ai rien calé de précis pour l’instant, mais j’ai plein de choses en cours, évidemment, autour de ce thème, tant comme rédactrice que comme écrivaine. Le recueil sur mes Fay sortira en automne prochain. Et à la suite il devrait y avoir un fort volume sur lequel je travaille depuis près de 3 ans, et qui sont mes textes écrits sous l’influence de l’album ”The Fragile” de Nine Inch Nails.

LFN: Vous êtes également une anthologiste reconnue : est-il très différent de composer un recueil avec ses propres textes ou avec ceux d’autres auteurs ? Lequel de ces exercices vous semble le plus difficile ?
LS: Hum… c’est une intéressante question, que je ne m’étais à vrai dire jamais posée… Je dirais que oui, c’est infiniment différent. Je pense que l’on a un esprit beaucoup plus tranquille sur une anthologie, déjà. Cela nous met beaucoup moins en danger. Et l’on peut donc composer le puzzle le plus beau possible, choisir et assembler d’excellents textes avec un recul que l’on n’a pas sur ses propres ‘bébés’. Une anthologie est indubitablement plus facile à composer – ou le recueil de quelqu’un d’autre, comme cela m’est arrivé de le faire pour Tanith Lee.

LFN: Les mythes seront-ils toujours au cœur de vos prochaines anthologies ?
LS: La prochaine oui, et pire encore que cela, puisque le thème est justement… les Mythes ! Elle sort en mars chez l’Oxymore et elle est proprement somptueuse. J’en suis très satisfaite. Ensuite je travaillerai sur la Féerie et l’Enfance, qui ne sont pas des thèmes à proprement parler mythologiques. La suivante, a priori, sera sur les Maisons Hantées ! Carrément autre chose !

Propos recueillis par Christophe Duchet

 
 
 
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