Entretien avec André-François
Ruaud (suite)
LFN: Une
anthologie périodique que vous définissez comme
le pendant français du Magazine of Fantasy and Science-Fiction
est annoncée. Quels en seront le format et la périodicité
? La source n'en sera-t-elle que la version américaine
de F&SF ou utiliserez-vous d'autres supports ?
AFR: Il s’agira de l’édition français
de F&SF, la vénérable
revue américaine aujourd’hui dirigée par
Gordon van Gelder, mais nous y ajouterons bien sûr des
nouvelles venues de plein d’autres horizons. Le comité
de rédaction est constitué de quatre personnes
: outre moi-même, il y a Jean-Jacques Régnier,
Laurent Queyssi et Jean-Marc Tomi, et cette anthologie périodique
se présentera comme un volume de plus de 300 pages, deux
fois par an, dans un grand format presque carré (17x21).
F&SF est une revue d’une
richesse incroyable, et elle a toujours eu une tradition à
la fois de mélange des genres et de grande exigence littéraire,
ce qui correspond parfaitement aux Moutons électriques.
De plus, nous allons y ajouter quelques illustrations, un petit
port-folio thématique, quelques essais et chroniques,
et des nouvelles venues d’ailleurs — nous venons
par exemple d’acheter un texte de Zoran Zivkovic, écrivain
serbe largement publié aux États-Unis et au Royaume-Uni
mais encore complètement inconnu chez nous.
LFN: Ce
titre sera-t-il ouvert aux fictions francophones ? Si oui, quels
sont les auteurs français que vous aimeriez éditer
?
AFR: Nous travaillons aussi avec quelques auteurs francophones,
bien entendu. Mais il est encore un peu petit peu trop tôt
pour donner des noms.
LFN: Quels
sont les auteurs que vous admirez et voulez publier pour les
faire découvrir en France ?
AFR: Je crains que mes admirations ne soient trop nombreuses
pour que je les cite toutes ! Permettez-moi par conséquent
de ne parler que de quatre auteurs qui me tiennent à
coeur : Thomas Burnett Swann, qui est un écrivain
de fantasy mort en 1977 dont les oeuvres méritent d’être
redécouvertes — il n’est même plus
publié aux États-Unis, ce qui est triste, alors
que c’est un auteur qui reste d’une modernité
remarquable. Sa liberté et sa sensualité ont fait
qu’ils a mal été compris à son époque
: de nos jours, il apparaît comme un auteur majeur ! Mary
Rosenblum est une autrice actuelle de science-fiction,
qui s’impose comme une héritière du cyberpunk
tout en proposant des intrigues plus complexes que le simple
roman noir, et des personnages vraiment humains. Terri
Windling est sans doute la personnalité la plus
importante de la fantasy américaine moderne, et elle
est un écrivain tout aussi formidable. Enfin, David
Calvo est l’un des écrivains les plus
talentueux et originaux que la France ait jamais donné
dans les genres de l’imaginaire. Mais je m’empresse
de préciser que ce ne sont là que quelques exemples
d’auteurs que j’admire et avec lesquels les Moutons
électriques vont travailler.
LFN: Les
prévisions font la part belle à la fantasy, mais
verra-t-on également de la science-fiction ou du fantastique
?
AFR: Nos trois premiers titres relèvent bien sûr
de la fantasy, mais la science-fiction ne sera pas oubliée.
J’ai déjà cité Mary Rosenblum, qui
œuvre dans le post-cyber. Les écrivains travaillant
dans cette veine ne sont pas très nombreux, mais ils
fournissent une passerelle formidable entre la SF sophistiquée
des années 1970 (la "speculative fiction")
et la SF "neuromantique" à la Gibson, Sterling,
etc, des années 1990. Le courant post-cyber est passionnant,
alors que l’on dit trop souvent que la SF n’a rien
inventé de neuf depuis le cyberpunk.
Sinon, l’anthologie Les Anges électriques
devrait aussi en surprendre plus d’un, car la fantasy
ne s’y trouve qu’en minorité, il s’agit
vraiment d’une antho de fusion, avec beaucoup de SF, mais
aussi du fantastique et des textes assez inclassables. Michel
Pagel, qu’on connaît surtout comme auteur
de fantastique, va nous offrir des versions légèrement
retravaillées de deux de ses plus beaux romans —
et c’est de la pure SF ! Et puis nous avons plein d’autres
projets SF, pour des rééditions aussi bien que
des nouveautés.
LFN:
On parle beaucoup en ce moment outre Atlantique de Slipstream,
Weird Fiction, ou de fiction interstitielle. Ces textes à
la limites des genres dont les représentants ont pour
nom Kelly Link, Jeffrey Ford, ou China Miéville par exemple
vous semblent-ils intéressants à faire découvrir
au public français ?
AFR: Plus que jamais, il y a des écrivains dont l’imaginaire
ne se laisse pas enfermer dans des cadres classiques, mais je
ne crois pas qu’ils soient "aux limites" des
genres, ils jouent avec ceux-ci, ils établissent des
ponts entre le cœur de tel genre et le cœur de tel
autre. Des auteurs comme les trois que vous citez, ou comme
Ted Chiang dont on va lire un de ces jours
le recueil en traduction chez Denoël, par exemple, ne se
trouvent pas sur les bords, comme peuvent l’être
les écrivains du mouvement Nouvelle fiction, par exemple
: ils sont en plein dedans, ils réinventent les genres
de l’intérieur. Et sont donc captivants, bien sûr!
Leur lecture est absolument nécessaire. Et on les verra
souvent au sommaire de notre anthologie périodique, bien
entendu : nous avons déjà retenu des nouvelles
d’Elizabeth Hand et de Jeffrey
Ford, par exemple.
LFN:
En dehors des Moutons Électriques, quels sont vos autres
projets pour les mois à venir ?
AFR: Les Moutons électriques accaparent
la plus grande partie de mon énergie, comme vous pouvez
vous en douter. Et j’y prépare notamment, en tant
qu’auteur, deux ouvrages consacrés à des
personnages-cultes : Arsène Lupin (en
collaboration avec Philippe Radé) et Sherlock
Holmes (en collaboration avec Xavier Mauméjean).
Sinon, j’ai des projets chez L’Oxymore, dont un
recueil de nouvelles de Charles de Lint, je
prépare un essai sur la modernité de la SF pour
l’éditeur universitaire Klinsieck (en collaboration
avec Raphaël Colson), Yellow Submarine
continue son bonhomme de chemin et sortira son 132e numéro
en septembre (toujours au Bélial’), et enfin si
tout va bien on lira peut-être un de mes romans en fin
d’année prochaine.
Pour en savoir plus : Le
site personnel d'André-François Ruaud