Entretien avec André-François Ruaud

Propos recueillis par Christophe Duchet (Juin 2004)

 

André-François Ruaud est depuis longtemps l'un des acteurs majeurs des littératures de l'imaginaire en France. Il dirige encore à ce jour la plus ancienne parution, la trop rare revue Yellow Submarine dont le numéro 132 est annoncé pour septembre.

Auteur de nouvelles, d'un roman (Des ombres sous la pluie, au Bélial), anthologiste (récemment Magie Verte à l'Oxymore et Passés Recomposés chez Nestiveqnen), il a également écrit de nombreux articles dans diverses revues. Spécialiste de la fantasy, on lui doit aussi Le Dictionnaire Féerique, toujours à l'Oxymore, et enfin la Cartographie du Merveilleux, un guide de lecture indispensable à tout lecteur de fantasy, chez Folio-SF.

La seule casquette manquante à sa panoplie était celle d'éditeur, c'est maintenant chose faite avec la création des Moutons électriques, dont le premier ouvrage sortira à la rentrée.
Lefantastique.net a voulu en savoir plus :

LeFantastique.Net: Dans Cartographie du Merveilleux, un grand nombre des textes cités n'avaient pas été traduits en France. Seuls quelques uns l'ont été depuis. Est-ce que la création de votre maison d'édition représente une opportunité pour vous de nous faire découvrir ces titres inaccessibles pour la majorité des lecteurs français ?
André-François Ruaud: Dans la Cartographie, le fait de citer des textes non traduits résultait non seulement de la nécessité de brosser un tableau fidèle du genre, ce qui ne saurait être fait en se cantonnant aux traductions disponibles, mais l’idée (en accord avec mes directeurs d’ouvrage) était également de fournir quelques pistes aux éditeurs, et je suis assez fier du résultat, puisque des auteurs tels que Sean Russell, Megan Lindholm, Peter S. Beagle, et bientôt Steven Brust, ont ainsi intéressé des directeurs de collections. Ceci dit, il reste encore des dizaines d’auteurs passionnants à découvrir, et en dépit des coûts énormes de traduction, qui sont une charge terrible pour une petite maison d’édition, je vais effectivement proposer quelques découvertes et re-découvertes, à savoir dans un premier temps Thomas Burnett Swann, Barbara Hambly et Terri Windling.

LFN: Quelles sont vos autres motivations pour cette création ? Une envie d'indépendance après avoir travaillé si longtemps pour les autres ?
AFR: Je travaillais en étroite collaboration avec Gilles Dumay sur la maison d’édition Orion/Etoiles Vives, et l’interruption de cette activité m’avait laissé un peu frustré, je désirais donc depuis quelques années monter ma propre structure. Par ailleurs, j’éprouvais aussi le besoin de changer de vie professionnelle, étant demeuré dans le simple rôle de vendeur en librairie un peu trop longtemps à mon goût. J’en ai parlé avec différents amis, des traducteurs, auteurs, éditeurs, etc. Et il s’est avéré qu’eux aussi étaient intéressés par l’idée d’une nouvelle maison d’édition, indépendante. Petit à petit, le projet s’est monté jusqu’à donner aujourd’hui Les moutons électriques.

LFN: Quelle sera la spécificité, la place que vous voulez donner aux Moutons électriques dans le monde éditoriale de l'Imaginaire en France ?
AFR: J’ai envie de livres qui soient vraiment beaux : il y a de véritables leçons d’esthétique à tirer des livres paraissant aussi bien au Royaume-Uni qu’au Japon, par exemple, des tas de petits exemples à suivre, et je veux que les parutions des Moutons électriques établissent ainsi une partie de leur spécificité. Nous allons donc publier un ou deux "beaux livres" chaque année, qu’il s’agisse de recueils d’articles largement accompagnés d’illustrations ou bien carrément de romans illustrés. Et puis une attention particulière sera apportée à chacun de nos ouvrages, afin d’y ajouter des articles, des entretiens, des documents qui permettent de découvrir un peu mieux les auteurs proposés : c’est cela aussi, l’amour des livres. Je pense qu’arrivera à moyen terme sur le marché un équivalent texte des iPod, et ce jour-là seuls les livres vraiment soignés, ceux qui présenteront un supplément d’âme et d’esthétique, survivront.

LFN: Pouvez-vous nous indiquer quels sont vos projets de parution pour les mois à venir ?
AFR: Fin septembre, le Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux. En octobre, Le Phénix vert, un roman inédit de Thomas Burnett Swann (de la fantasy à base mythologique). En janvier, un ouvrage autour du scénariste Alan Moore, comprenant un court roman de l’auteur, un long entretien, une étude bio-biblio, ainsi que divers articles et témoignages. Puis ensuite, sans trop détailler pour ne pas gâcher les surprises, disons qu’il y aura un roman de SF par Mary Rosenblum, un polar/fantasy par Barbara Hambly, la réédition en un seul volume de deux romans de SF par Michel Pagel, une anthologie sur le thème des Anges, et des beaux-livres consacrés à Arsène Lupin et à Sherlock Holmes.

LFN: Ce Panorama illustré de la fantasy & du merveilleux semble être une continuation de la Cartographie et de vos différents articles. A votre avis, il manquait en France un ouvrage de référence sur la Fantasy ?
AFR: Pas seulement en France, malheureusement ! Même dans le domaine anglo-saxon, les ouvrages de référence ou d’étude sur le genre sont extrêmement rares. En fait, la France est plutôt bien lotie en la matière, avec ma propre Cartographie du merveilleux (qu’il est question de traduire aux États-Unis) ainsi que la Critique de la fantasy et du merveilleux de Goimard. Mais il manquait encore un ouvrage vraiment massif, plus qu’un simple guide. Et en fait, avant même de faire la Cartographie je pensais déjà à un livre plus important. À l’époque, j’avais envie d’écrire une sorte d’équivalent fantasy à l’histoire de la SF de Sadoul. Sachant cela, Gilles Dumay m’avait dit, eh bien fait d’abord une version courte, ce sera déjà ça.

LFN: L'équipe mise en place pour rédiger cet ouvrage est impressionnante. Pouvez-vous nous parler de la conception et de son contenu ?
AFR: Au-delà de la Cartographie, j’ai continué à penser à un bouquin plus vaste, d’où ma série d’articles dans la revue Faeries ("Les petits maîtres de la fantasy", que je vais d’ailleurs poursuivre). Le Panorama est véritablement l’aboutissement de toutes ces années d’exploration du genre, ça faisait une éternité que je réfléchissais à la manière de l’organiser. J’ai donc repris tous les articles que j’avais faits à droite et à gauche, je les ai réécrits, et puis surtout j’en ai rédigé de très nombreux autres, en essayant de brosser un "panorama" le plus large possible des littératures du merveilleux. Et puis sur les sujets que je maîtrisais moins, ou sur lesquels je connaissais tel ou tel spécialiste, j’ai fait appel à des collaborateurs. J’ai également demandé à certaines personnes de me suggérer des sujets que les attiraient — ainsi Fabrice Colin m’a-t-il demandé de faire un article sur Murakami, et David Calvo sur les studios Disney. J’avais aussi repéré quelques essais anglo-saxons, que leurs auteurs ont eu la gentillesse de me confier : c’est ainsi que le sommaire du Panorama bénéficie des apports de Rhys Hugues, Michael Moorcock ou Terri Windling. Enfin, Olivier Davenas (qui est le gérant des Moutons électriques) a accepté de coordonner l’harmonisation de tous ces travaux.

 
 
 
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