Entretien avec Tim Powers

Lefantastique.net: Vous semblez autant attiré par la SF que par le fantastique. Que préférez-vous en fait ?
Tim Powers: Je pense que je préfère le fantastique. J’ai envie d’une forme qui me permette d’outrepasser les limites de la "pure fiction" et bien que la science-fiction me permette d’errer dans le futur et d’introduire des personnages non-humains et des voyages dans le temps, le fantastique m’autorise tout cela et me permet en outre d’ajouter des démons, des anges et des fantômes au casting !

LFN: Vous avez commencé à écrire avec Philip K Dick comme mentor. Vous avez reçu le prix Philip K Dick pour Les Voies d’Anubis et pour Le Palais du Déviant. Pensez-vous lui devoir beaucoup ? A-t-il influencé votre carrière ?
TP: Blaylock, Jeter et moi-même discutions rarement littérature avec Dick, tout simplement parce qu’il évoluait à un tout autre niveau que nous – ce qui est toujours le cas. Je pense qu’il a influencé nos carrières en nous montrant comment un écrivain mène à bien sa tâche, comment il vit au jour le jour. Nous avons appris que les écrivains ont rarement des voitures neuves ou de belles maisons par exemple ! J’ai beaucoup appris sur l’écriture en lisant des romans – J’ai appris que l’on pouvait faire peur de manière efficace sans squelettes ni tronçonneuse, et que le mariage et le job du protagoniste sont toujours de prime importance, et qu’on peut être très drôle dans un livre apparemment très sérieux. Dick est probablement le seul vrai génie que j’aurai sans doute jamais l’occasion de bien connaître.

LFN: D’autres auteurs vous ont-ils influencé ?
Oh, bien sûr ! J’essaye toujours de reprendre des astuces que j’admire dans l’ écriture de Kingsley Amis, Fritz leiber et C.S. Lewis. Et H.P. Lovecraft est une influence dont je ne pourrai jamais me défaire ! Thomas Pynchon m’a fourni un canevas dans lequel je continue à évoluer dans The Crying of Lot 49... Et même Hunter S. Thompson a fait certaines choses que je me surprends à essayer de copier !

LFN: Vous avez commence à écrire avec vos amis James Blaylock and K.W. Jeter. Pouvez-vous nous dire comment ça se passait et comment tout cela a évolué ?
TP: Nous nous sommes rencontrés tous les trois au collège, dans une sorte d’atelier d’écriture dirigé par l’un de nos professeurs, une petite vieille Irlandaise du nom de Dorothea Kenney. Et puis nous avons passé nos vingt ans assis au bar du coin en vidant d’innombrables pintes pendant que nous devisions sur la construction d’une intrigue. C’est Jeter qui fut le premier publié et qui m’a appris comment faire publier son premier livre et j’ai plus ou moins fait de même avec Blaylock.

LFN: Vous avez fondé avec eux le mouvement Steampunk, n’est-ce pas ? Comment est-ce
arrivé ?

TP: De nouveau, Jeter fut le premier. Il trouva un livre d’Henry Mayhew sur la vie dans le Londres victorien, et écrivit Morlock Night et nous incita Blaylock et moi-même à lire Mayhew aussi. Et naturellement, nous étions également tous les trois familiers des aventures de Sherlock Holmes, de Dickens, du Dr Jeckyll et Mr Hyde. Aussi pendant tout un temps, nous écrivions apparemment tous les trois des fictions situées dans le Londres du XIXe !

LFN: Vous aimez mélanger les époques ce qui transparaît notamment dans The stress of her regard. Qu’aimez-vous dans ces combinaisons ?
TP: La science-fiction comme le fantastique – comme la fiction historique et les romans d’aventure avec leur lot de combats à l’épée et de batailles navales – regorgent de possibilités et je n’ai pas envie de voir les règles arbitraires d’un genre m’empêcher de les exploiter. Je trouve que le fantastique a besoin d’une bonne dose de réalité pour être crédible et l’histoire et la science sont deux parties du monde réel que je trouve particulièrement fascinantes ! Alors j’y jette à peu près tout ce qui me passe par la tête.

LFN: Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Les Voies d’Anubis ?
TP: Jeter et moi avions accepté d’écrire une série de bouquins autour du Roi Arthur qui se réincarnerait au travers des siècles. Le projet fut abandonné, alors j’ai combiné deux des bouquins que j’avais proposés, j’en ai retiré le Roi Arthur et les ai contracté en un seul volume. C’était un soulagement d’ôter le Roi Arthur de l’intrigue ! Une autre de mes suggestions concernant le Roi Arthur a été envoyée à Lester del Rey qui me l’a fait réécrire en grande partie et l’a publié sous le titre The Drawing of the Dark.

LFN: Pourquoi avoir choisi la mythologie égyptienne ?
TP: A dire vrai, je savais que j’allais y inclure des gitans et j’étais persuadé que les gitans puisaient leurs origines en Egypte ! Mon hypothèse s’est avérée complètement erronée mais j’avais accumulé tellement d’information sur la religion et la magie égyptienne que je n’avais pas le cœur de laisser l’Egypte en dehors de l’intrigue !

LFN: Qu’est ce qui vous attire dans la poésie, un des autres sujets majeurs de votre œuvre ?
TP: La poésie peut atteindre des effets plus purs et plus percutants que la prose – ou du moins peut les atteindre avec une économie de moyens, avec plus de force par ligne ! La poésie peut exploiter la logique des rêves de Jung et faire frissonner le lecteur avec une force énorme.
J’adore Blake, Wodsworth, Shelley, Yeats, Eliot, Chesterton, Clark Ashton Smith, pour ce genre d’effet ! Et j’adore Housman, Swinburne et Kipling. Et bien sûr Byron reste mon poète préféré, que ce soit pour son drame affectif, Childe Harold, ou pour son extravagance Don Juanesque. La poésie semble relever du même principe que les rêves et les contes de fée, frappant l’esprit à un niveau au-delà du rationnel, et j’aimerais parvenir à greffer autant que possible ce genre d’effet à mes bouquins!

LFN: Pour Declare, vous vous êtes documenté pendant un an. Qu’aimez-vous dans la phase préliminaire de recherche documentaire ?
TP: La recherche m’apporte tout – des lieux colorés, des us et coutumes dignes d’intérêt, des intrigues politiques – tout ce que j’utilise pour cimenter mes bouquins. Je ne pars pas d’une idée et d’une intrigue pour ensuite effectuer une recherche autour, j’effectue en fait une recherche pour trouver mes idées d’intrigues ! Lorsque j’entame une recherche, je n’ai aucune idée de ce que va contenir le livre ou à quoi vont ressembler mes personnages.
Je n’ai jamais été tenté d’écrire des histoires prenant place dans un monde imaginaire parce que j’ai peur que ce monde apparaisse justement comme trop imaginaire ! J’ai envie que mes lecteurs aient vraiment l’impression que les faits ont réellement lieu, qu’ils arrivent à des personnes réelles, dans de endroits existants. C’est pour cela que chaque petit bout de monde réel que j’insuffle dans mes histoires revêt une importance capitale.

LFN: Travaillez-vous déjà à un autre projet?
TP: Oui, la nouvelle sur laquelle je travaille actuellement se passe dans le Sud de la Californie et parle des conséquences du bref séjour qui a effectué Albert Einstein dans les années 30. J’y parle du Mossad, de la Kabbale et bien sûr de physique – et de Charlie Chaplin – et du Théâtre chinois sur Hollywood Boulevard – et du désert de Mojave – et j’espère pouvoir rendre justice à tous ces ingrédients de premier choix !


Propos recueillis par Dominique Begon, Valérie Frances & Christian Simon
Traduction : Nancy Galant
Photos (prises lors des Utopiales 2003): ©Christian Simon

seconde photo : Tim Powers en compagnie de James Blaylock

 

 
 
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