| Beaucoup
d’entre vous l’ont lu, et pourtant la plupart
ne connaissent pas son nom. Pour quelle raison ? Tout simplement
parce que Patrick Marcel est traducteur, et sans doute parmi
l’un des meilleurs dans les littératures de
l’imaginaire.
Pour une fois, nous allons donner
la parole à l’un de ces travailleurs de l’ombre
qui mettent en lumière les textes d’écrivains
étrangers auxquels le plus grand nombre n’aurait
jamais accès. En partant à la découverte
de Patrick Marcel, c’est le métier de traducteur
qui va se révéler à vous, un métier
passionnant, enrichissant et prenant que cette interview
va vous faire découvrir.
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Si
le grand public ne vous connaît peut-être pas bien,
beaucoup de monde vous a lu, en lisant des gens aussi différents
que Neil Gaiman, Robert Holdstock, Stephen Donaldson ou Jeffrey
Ford puisque vous les avez traduits. Comment êtes-vous arrivé
à la traduction ?
Par chance et par hasard. J’avais commencé à
lire directement en anglais après quelques séjours
en Angleterre, pour connaître certains bouquins pas encore
disponibles en français — à l’époque,
c’étaient les Moorcock de fantasy,
mais aussi divers Silverberg de la grande époque,
comme mon favori, Shadrak dans la fournaise.
Par l’entremise de Jean-Daniel Brèque,
j’ai rencontré Francis Valéry,
j’ai participé à la rédaction de son
fanzine A&A, et quand Francis est passé à
la vitesse supérieure en tentant l’aventure de la
revue Opzone, j’ai demandé, titillé
par l’envie, à pouvoir traduire des nouvelles. C’est
tombé sur un Harlan Ellison, paru dans
le dernier numéro, avec force coquilles, dont une qui flanquait
la chute en l’air.
Ensuite, en fréquentant les conventions en France et en
Grande-Bretagne, j’ai rencontré Richard D.
Nolane, qui lançait chez Garancière la
collection "Aventures fantastiques", et préparait
la sortie des novélisations de Doctor Who
(réjouissante série de SF GB qui devait être
diffusée à la télévision française
sous l’égide des frères Bogdanoff), et celle
d’une collection d’horreur contemporaine. J’ai
traduit Tempête d’une nuit d’été
de Poul Anderson, La Nuit du Sang de
Thomas Tessier, Fantôme, du même,
et un Dr Who… qui n’ont pas été
publiés par Garancière: l’éditeur a
arrêté les frais. Mais ils ont été
plus ou moins bien repris (pas le Dr Who !) dans d’autres
collections, et si je n’ai pas été très
honnêtement rétribué, ça m’a
du moins permis d’étoffer mon CV. À partir
de là, j’ai fait du démarchage, chaque nouveau
bouquin ajoutant un argument face à l’éditeur
sollicité.
Est-ce
que ce sont les genres dits de l'imaginaire qui vous ont amené
à la traduction ou la traduction aux genres de l'imaginaire
? Quels sont vos goûts littéraires ?
Les genres de l’imaginaire m’ont conduit à
la lecture en anglais, et la lecture en anglais m’a conduit
à la traduction, à force de me dire: "comment
traduirais-je ça ?" face à certaines phrases
ou tournures. J’ai toujours été très
attiré par l’imaginaire, et en lecteur boulimique,
j’ai suivi la filière, classique à l’époque,
Bob Morane/Doc Savage/H.G. Wells/Fleuve Noir/J’ai Lu. Maintenant,
la traduction en accaparant mon temps "de loisir" me
laisse trop peu le temps de lire, sinon dans les transports en
communs. De plus, il m’est arrivé de réserver
ce temps de lecture à des programmes: par exemple, je relis
en ce moment tous les Fafhrd et Souricier gris de Leiber,
pour un article dans la "Bibliothèque rouge"
des Moutons électriques (non que je m’en plaigne
— je pense que je vais continuer une cure de Leiber quand
j’aurai terminé le cycle). Lorsque je lis pour moi,
pour ainsi dire, je lis désormais un peu de tout, suivant
ce qui pique ma curiosité, de la littérature générale
ou divers genres spécifiques, voire des interpolations
de genres.
Vous
êtes aux premières loges pour saisir l'évolution
des genres, puisque les textes passent par vous avant d'être
mis entre les mains des lecteurs. Que pensez-vous de l'évolution
de la SF, de la fantasy et du fantastique depuis que vous traduisez
?
Je vis à Bordeaux et je vais très rarement à
Paris, je reste donc très en marge du milieu littéraire.
Je lis assez peu de SF ces temps-ci, j’ai pratiquement arrêté
la fantasy récente que je trouve d’une pénible
répétitivité (à quelques exceptions
près), et je fais un petit retour sur l’horreur après
un hiatus provoqué par une surdose, lors de la rédaction
d’un bouquin sur le sujet, il y a quelques années
; mais je lis actuellement des auteurs anciens négligés
par ici: Edward Lucas White, Manly Wade
Wellman, Oliver Onions, Gerald
Heard. Bref, je suis un peu en dehors du bord d’attaque
de la nouveauté !
J’ai commencé à vraiment traduire en 88 ou
89, environ, et j’ai vu l’intérêt des
éditeurs passer d’un quasi tout-SF à une ouverture
vers l’horreur, puis à l’admission réticente
de la fantasy, qui règne en maîtresse de nos jours.
En lisant dans le texte d’origine, j’ai été
lecteur d’Horreur au temps où on refusait en France
de publier cette sous-littérature immorale et dégénérée,
et lecteur de Fantasy aux époques (il y en a eu plusieurs)
où on refusait en France de publier cette sous-littérature
inepte et superficielle. J’ai dû rater le temps où
l’on conspuait la SF, cette sous-littérature puérile
et déshumanisée… Cette réticence par
rapport aux genres non établis crée un décalage
entre les pays anglo-saxons et nous. Par certains côtés,
c’est une bonne chose, cela nous permet d’avoir un
peu de recul pour choisir. Par d’autres, le délai
est nuisible : l’horreur contemporaine, un mouvement très
en prise sur le présent, a accumulé dix ans de retard
avant d’être admise ici (à quelques exceptions
vendeuses près). Quand les tenants du genre ont enfin eu
gain de cause, il était trop tard, l’immédiateté
était perdue, le climat du temps avait changé: le
genre a vite périclité, ici.
Comment
se décomposent vos journées de travail ? Avez-vous,
comme la plupart des auteurs, des rituels, des lieux où
vous travaillez, des manières de faire ? Combien de temps
vous faut-il pour traduire un roman ?
En fait, j’exerce un métier principal — je
travaille dans l’Aviation Civile, à l’aéroport
de Bordeaux —, et je traduis dans mes périodes de…
euh, de loisirs, je suppose. Je n’ai pas de rituel vraiment
défini, pas d’emploi du temps précis. Je peux
traduire par grandes périodes concentrées, ou à
petits coups. En général, je travaille chez moi,
dans mon bureau, devant l’ordinateur, à portée
des dictionnaires et d’internet. Mais je peux aussi employer
mon portable, partout et même en villégiature, selon
les circonstances… et le besoin de tenir les délais.
Pour traduire un roman, plus j’ai de temps, plus je suis
heureux. Le premier jet est assez rapide, voire expéditif,
pour dégrossir le matériau. Ensuite, je passe et
je repasse pour repérer les erreurs ou les oublis, assouplir
les phrases, préciser les mots, trouver la balance entre
un naturel souhaité et le style propre à l’auteur.
Dans le meilleur des cas, je laisse ensuite reposer un peu, pour
revenir dans une dernière phase de correction avec des
yeux un peu neufs.
Sur un roman de quelque trois cents pages, j’ai passé
deux mois ou un an, selon les cas. Je préfère nettement
avoir un an ! Deux ou trois mois, quand on a un autre emploi,
ça réclame un effort assez intense, parfois bénéfique,
parfois frustrant. C’est parfois difficile de faire comprendre
à un directeur de collection qu’un travail se fait
sur le temps. Une traduction en cours qu’on m’a forcé
à transmettre à des critiques pour créer
du buzz, m’a valu des jugements assez cassants. L’éditeur
n’avait pas clairement précisé que c’était
pour ainsi dire un brouillon — et un fichier informatique,
c’est toujours propre et net, comme une version finale ;
il en aurait probablement été autrement avec une
liasse de photocopies de pages raturées. Apparemment, le
résultat final ne devait pas être si mauvais puisque
le roman a obtenu un prix, mais ça reste un très
mauvais souvenir.
Lorsqu'on
vous propose des romans à traduire, vous arrive-t-il d'en
refuser ? Et pour quelles raisons ?
Ça m’est très rarement arrivé. A mes
débuts, parce que j’étais bien content qu’on
me propose un bouquin, et que je ne voulais pas laisser passer
la chance ! Actuellement, parce que j’ai de très
bons rapports avec mes directeurs de collections, et qu’ils
me proposent des bouquins qui m’intéressent. En fait,
mon problème est souvent que je ne veux pas dire non à
des tentations trop fortes, ce qui m’a parfois joué
des tours. 2006 a été une année encombrée,
à ce titre. Les rares fois où j’ai refusé
un ouvrage — deux ou trois fois, peut-être —
c’était vraiment pour des considérations de
temps. Une seule fois, parce que je n’avais vraiment pas
envie de traduire le bouquin proposé, dont le thème
et l’auteur ne m’intéressaient pas.
En général,
les traducteurs ne sont plus associés à une maison
d'édition unique et sont free-lance, et depuis quelques
années, les difficultés financières de quelques-unes
font qu'il existe une guerre des prix qui fait que certaines maisons
d'édition ne regardent pas trop la qualité. Qu'est-ce
qui fait, à votre avis, la différence entre un bon
et un mauvais traducteur ?
Je pense que la mauvaise traduction attire l’attention du
lecteur sur l’existence d’une interface entre lui
et le texte original. En dehors de ce cas bien délimité,
la mauvaise traduction est une considération un peu métaphysique,
parce que, si elle coule assez naturellement à la lecture,
il faudrait qu’un lecteur ait la curiosité de lire
le texte original et la traduction en parallèle pour découvrir
tout que le texte a perdu. Ça arrive rarement.
Dans
un pamphlet du XVIème siècle, l'Italien Niccolò
Franco, repris plus tard par Joachim Du Bellay, s'emportait contre
certains traducteurs en ces termes: "traduttore traditore"
("traducteur traitre"). Au-delà de cette paronomase
facile qui a marqué les esprits à travers les siècles,
que pensez-vous de cette citation ? Quel rôle doit jouer
le traducteur dans la mise à disposition de ses compatriotes
d'une œuvre étrangère ?
La citation est vraie, et injuste. Par nature, une traduction
change l’œuvre d’origine, puisqu’elle n’emploie
pas les mêmes mots, les mêmes sons, voire les mêmes
images que ceux que porte le texte original. Le travail du traducteur
est de réduire de son mieux la fracture inévitable
entre les deux versions. C’est un travail délicat,
complexe et subjectif. Mais je suppose qu’on pourrait dire
la même chose d’une bonne trahison.
Le mot "traducteur" vient du
latin "traductor" ("celui qui fait passer (mais
en faisant descendre de classe sociale"), cela ne donne pas
une belle image de votre profession et peut amener à de
belles controverse. Lorsqu'un traducteur s'empare d'une œuvre
doit-il suivre une certaine déontologie pour éviter
d'en faire son œuvre ou a-t-il le droit d'y glisser sa patte
personnelle ?
Comme j’ai dit plus haut, je suis partisan de la neutralité.
On peut — souvent, on doit — glisser sa patte personnelle,
mais il ne faudrait pas qu’on la sente. Un jeu de mots intraduisible,
par exemple, demande au traducteur l’invention d’un
équivalent, autant dans l’esprit du reste du texte
que possible. De toutes façons, le traducteur possède
son style, ses préférences, ses tics ; il apporte
obligatoirement sa patte personnelle dans l’entreprise.
La traduction n’est pas là pour développer
l’ouvrage. Réécrire un texte qu’on traduit
suggère qu’on n’aurait pas dû traduire
un livre qui avait besoin de cet apport pour être lisible,
ou que le traducteur ressent plus l’envie d’écrire
que de traduire, et qu’il doit la purger en allant écrire
ses propres textes.
Et quand le traducteur est contraint à une intrusion, par
exemple sur une référence incontournable mais incompréhensible
d’un lecteur français, il faut vraiment se limiter
au minimum. La note de bas de page est un dernier recours. J’emploie
aussi les "en français dans le texte", mais c’est
plutôt par respect de la tradition que par certitude de
leur utilité !
A
votre avis, et c'est une vaste question, vaut-il mieux rester
le plus proche possible du style original quitte à coller
au texte ou offrir au lecteur le sens général et
les idées de l'auteur, quitte à s'éloigner
de son style et imposer celui du traducteur ?
Généralement tout à la fois, dans le cadre
du même livre. L’idéal est de rester proche
du style d’origine, mais on est parfois amené à
modifier un peu une phrase pour que les idées qu’elle
contient passent en français. La question reste à
chaque traduction un casse-tête. Certains auteurs anglo-saxons
emploient beaucoup le verbe être. Ça passe fort bien
en anglais, ça devient vite gênant en français.
Des réaménagements légers de la phrase sont
donc nécessaires. Il ne faut quand même pas pour
autant réécrire le livre.
Perversement, avec un auteur au style contestable — il y
en a ! —, on court le risque, à trop le respecter,
de s’entendre dire que la traduction est mauvaise.
Vous traduisez
de la science-fiction et de la fantasy qui présentent souvent
de nombreux néologismes et des tournures de phrases alambiquées
afin de mettre en place une certaine esthétique nécessaire
aux genres. Lorsque vous vous plongez dans un roman à traduire,
à quelles difficultés devez-vous parfois faire face
en fonction des auteurs ?
Les néologismes ne sont pas un problème considérable,
même s’ils peuvent donner lieu à des débats.
Récemment, j’étais enchanté d’un
néologisme qui, à mon avis, contenait les mêmes
images et les mêmes idées que le mot à traduire
; j’ai dû capituler devant la réaction uniformément
négative des divers lecteurs de l’éditeur.
Tout dépend des auteurs, évidemment. Certains styles
passent avec fluidité de l’anglais au français
; d’autres sont un calvaire à retranscrire, parce
que la construction des phrases ne fonctionne pas en français,
devient vite obscure ou lourde. On doit reconstruire, tout en
cherchant à respecter la voix de l’auteur. Pour peu
que s’y ajoutent des clins d’œil culturels, des
tournures idiomatiques, le traducteur commence à envisager
le suicide ou le meurtre.
J’aime beaucoup la récente définition d’Umberto
Eco, pour lequel la traduction est un marchandage: on renonce
à tel élément pour conserver tel autre, en
visant toujours la meilleure affaire possible. L’image me
semble fondamentalement juste.
Quels
sont les auteurs que vous avez réellement apprécié
de traduire et quels sont ceux qui vont ont posé le plus
de difficultés ?
Difficile à dire, parce que parfois, les deux se combinent:
un auteur trop facile à traduire perd de l’intérêt
pour le traducteur. Je me suis particulièrement régalé
sur la trilogie des romans de Barry Hughart sur
Maître Li et Bœuf Numéro Dix, pour leur humour,
leur exotisme et leur verve, ce ton pince-sans-rire qui est un
régal. On s’amuse à traduire, et on s’amuse
encore à revenir sur les phrases pour essayer de les régler
au mieux possible. Neil Gaiman est un auteur
avec lequel je me sentais bien en phase, également. Alan
Moore (La voix du feu) m’a posé
pas mal de problèmes divers, mais très stimulants.
Actuellement, j’aime beaucoup traduire les "Kane"
de Karl E. Wagner. De la même façon qu’il y
a trop de sous-tolkienneries dans la fantasy actuelle, il y a
eu dans l’heroic fantasy trop de sous-conaneries qui ont
nui à la réputation du genre. Mais Wagner écrit
de la bonne littérature d’aventure en ouvrant çà
et là de petites profondeurs, à la lecture. Son
style, très influencé par le ton haut en couleurs
des pulps, me donne du fil à retordre, par moments.
A côté
de cela, avez-vous des modèles parmi les traducteurs, des
gens qui, selon vous ont réalisé ou réalisent
un travail formidable dans leur manière d'offrir une œuvre
au public français ?
En fait, je lis très peu l’anglais traduit en français,
donc je connais peu le travail de mes pairs. Je lis des romans
traduits de l’allemand, de l’italien, du finlandais.
J’ai récemment lu les romans de Leo Perutz,
et j’ai savouré les traductions de Jean-Claude
Capèle, par exemple. Une des traductions de l’anglais
que j’ai lue et que j’adore, c’est celle de
Marc Logé pour les recueils de contes
japonais de Lafcadio Hearn. Elle est assez ancienne,
mais son élégance sobre me fascine.
Vous
avez jusqu'à maintenant traduit uniquement des auteurs
en vie (corrigez-moi si je me trompe). Est-ce que vous avez des
contacts avec eux ? Est-il intéressant ou nécessaire
de dialoguer avec l'auteur pour saisir l'essence de son œuvre
?
J’ai traduit aussi quelques défunts: Alfred
Bester, il y a deux ans, et Karl Edward Wagner
actuellement. Si je n’ai jamais rencontré Bester,
j’ai côtoyé Wagner au temps où je suivais
les FantasyCons britanniques annuelles, auxquelles il participait
fréquemment. Hélas, j’ai eu peu l’occasion
de discuter avec lui de son œuvre, et jamais de Kane spécifiquement,
ce qui fait que, outre le fait qu’il était quelqu’un
d’impressionnant mais de sympathique dont le décès
m’a beaucoup attristé, j’ai peut-être
perdu l’occasion d’obtenir des conseils précieux
pour la traduction. Je ne suis pas entré en contact avec
tous les auteurs vivants que j’ai traduits. Si la traduction
ne me pose pas de problème particulier, j’évite
de déranger l’auteur.
Nous vivons une ère de miracles. Au siècle dernier,
au temps où je rédigeais mes traductions à
la machine à écrire, j’ai plus d’une
fois regretté de ne pouvoir joindre tel ou tel écrivain
pour obtenir des éclaircissements que me refusaient mes
dictionnaires et la bibliothèque du coin. Désormais,
on arrive assez facilement à correspondre avec un auteur,
et à avoir des réponses rapides à des questions
dont la solution ne se trouve même pas sur Internet (Internet:
voilà une autre belle invention qui a facilité la
tâche du traducteur).
Par contre, le contact avec un auteur ne permet de répondre
qu’aux questions qu’on lui pose. Ça semble
évident, mais ça demeure une limitation. Il est
rare qu’un auteur signale de lui-même qu’il
y a une ambiguïté voulue dans le chapitre 27, ou qu’un
des personnages du chapitre 48 est en fait une femme. Si vous
ne l’avez pas remarqué vous-même, il est probable
qu’il ne pensera pas à vous le signaler.
J’ai eu une petite correspondance avec Caroline
Stevermer pour L’équilibre des ancres,
mais il a fallu un voyage fortuit à Édimbourg pour
que je découvre qu’Aravis, une ville du roman, était
une transposition fantastique d’Édimbourg. Elle me
l’a confirmé, et ça m’a permis de reprendre
ma traduction en sachant quel modèle elle avait en tête,
légèrement différent de l’idée
que je m’en étais fait à la lecture.
Par contre, une des premières choses que m’a dite
Ellen Kushner quand je l’ai rencontrée
et qu’elle a su que j’allais traduire son roman Swordspoint,
c’est que le titre faisait référence à
une réplique cruciale du roman. Je lui ai assuré
que j’avais remarqué.
Si
on vous proposait de traduire n'importe quel auteur vivant ou
mort, vers lesquels vous précipiteriez-vous en premier
?
Beaucoup d’auteurs que j’aime ont déjà
été traduits, ce qui limite le champ du possible.
Mais le premier auteur qui me vient à l’esprit serait
Michael McDowell, un romancier d’horreur
qui revendiquait l’étiquette de "populaire",
et qui me fascine. Il a écrit de l’horreur joyeusement
perverse, à base de familles dysfonctionnelles, de matriarches
despotiques et cruelles et d’événements surnaturels
d’autant plus horrifiques qu’ils sont guidés
par le hasard. Il a écrit des romans d’horreur dans
un cadre historique, une très attachante saga familiale,
et aussi un roman vraiment dérangeant, Toplin, que j’ai
traduit au tout début de ma carrière, et que j’aimerais
bien réviser. D’autant plus qu’il est passé
totalement inaperçu à sa sortie. Je correspondais
avec McDowell à l’époque, certains éléments
dont il m’a parlé sont hélas arrivés
après la remise de la traduction. La combinaison de délais
trop courts et d’un courrier transatlantique trop lent.
De nos jours, l’e-mail diminue ce genre de désagréments.
Plus que des auteurs, il y a des livres que j’aimerais traduire.
J’ai eu l’énorme chance d’en traduire
quelques-uns pour Denoël. Mais il en reste: Lud-in-the-Mist
de Hope Mirrlees, par exemple, le seul roman
de fantasy de cette proche de Virginia Woolf, un ouvrage très
curieux, comique, onirique, typique d’une certaine fantasy
britannique pré-Tolkien. C’est un roman culte en
Grande-Bretagne (Neil Gaiman ou Mary Gentle s’y
réfèrent) ; je l’ai longtemps cherché
en vain, il a été réédité en
Grande-Bretagne récemment. Il me semblait que les droits
avaient été achetés en France il y a quelques
années, mais je ne vois toujours rien paraître. J’aurais
adoré traduire The Yiddish Policemen’s Union,
l’avant-dernier roman de Michael Chabon,
un magnifique hybride d’uchronie et de polar qui vient de
recevoir le prix Nebula. À vrai dire, depuis que j’ai
lu Kavalier & Clay, j’adorerais traduire tout
Chabon. Mais l’auteur est déjà
casé.
Dans un domaine radicalement différent, j’aimerais
beaucoup traduire February House de Sherill Tippins,
un ouvrage qui décrit la cohabitation au début de
la deuxième Guerre mondiale, à New York, dans la
même maison, d’un assemblage hétéroclite
de personnages qui ont connu là une des périodes
les plus formatives et fécondes de leur vie: le compositeur
Benjamin Britten, le ténor Peter Pears, des écrivains
comme Paul Bowles et sa femme Jane, Carson McCullers et le poète
W.H. Auden, ainsi que la strip-teaseuse Gypsy Rose Lee ! Passent
au fil des pages Salvador Dalí et Klaus Mann, Richard Wright
et Kurt Weill. Alors que les temps étaient particulièrement
terribles, l’impression générale est celle
d’une période débordante de créativité
et d’énergie.
On dit souvent qu'un critique
est un écrivain frustré. Est-ce le cas pour un traducteur
? N'avez-vous jamais eu de velléités d'écriture
?
Déjà, je ne suis pas convaincu que le critique soit
forcément un écrivain frustré. C’est
de la frustration d’écrivain critiqué, ça.
Quant à avoir envie d’écrire moi-même:
pas vraiment, non. En fait, je me suis retrouvé récemment
en train d’écrivailler, mais plus par un enchaînement
de circonstances que par une volonté délibérée.
Ce n’est pas un moyen d’expression qui me vient naturellement.
La traduction, c’est autre chose. Le livre est fait, l’effort
créatif porte sur la façon de le transposer en français
; il est réel, mais totalement différent. Les rares
fois où j’écris, je m’échine,
je suis frustré par tout ce que je voulais faire passer
et qui ne trouve pas place dans le texte, au final.
Si je pouvais me cloner et obtenir ainsi le temps qui me manque,
je serais plutôt porté vers la bande dessinée.
J’ai l’impression, par la combinaison de l’image
et du texte, de pouvoir mieux exprimer mon propos. Je suis un
enfant de l’âge visuel : de l’illustration,
de la bande dessinée, de la télé et du cinéma.
Interview réalisée
par Denis Labbé
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