Thomas Owen (2)

K: Dans la préface de votre recueil de nouvelles, "Carla hurla", Jean-Pierre de Handschutter souligne le rapprochement entre la femme et la mort, qui transcende nombre de vos récits. Qu'en est-il exactement ? Pour vous, la femme serait-elle "figure de Mort" ?
T.O.: Effectivement, les femmes apparaissent souvent dans mes récits, de façon précise ou symbolique, non pas dissimulées, mais révélées, tout naturellement présentes, sans qu'on trouve cela anormal. La femme donne la vie. La mort la reprend. Les deux sont intimement unies. On pourrait en dire beaucoup plus à ce propos. Quand on aborde l'œuvre d'un peintre sensuel ou celle d'un écrivain, la femme vous met devant un point d'interrogation, un désir d'investigation qui vise non seulement son corps, son comportement étrange, mais aussi sa nature profonde, suscitant tantôt la séduction, tantôt la répulsion ou l'indifférence. La femme ne nous est pas inféodée. Elle ne nous est pas égale, ni supérieure, ni inférieure, simplement tellement autre. Et c'est ce qui nous inquiète et nous irrite. Elle est en quête d'une place auprès de nous - et nous auprès d'elle - et cela finit parfois très mal. Alors, elle sacrifie ou est sacrifiée. La mort est une arme dont il vaut mieux ne pas jouer. Elle fait partie du répertoire, mais elle ne donne satisfaction à personne.

K: L'image de la femme est encore bien présente dans le recueil "La Ténèbre", ainsi que dans plusieurs autres de vos nouvelles. La femme serait-elle pour vous une image primordiale du "Fantastique" ? Que pensez-vous du lien entre la femme et des sujets étroitement liés au "Fantastique", comme la peur et l'inconnu ?
T.O.: Dans le recueil La Ténèbre, la femme est souvent présente dans tous les aspects du fantastique, dont elle est évidemment une figure privilégiée. La femme est l'inconnu, pour l'homme, et lui fait peur. Dans l'écriture, l'auteur devient en principe maître du destin et croit pouvoir régler comme il l'entend celui des personnages. Comme la plupart du temps, l'imagination n'est que l'image camouflée de la réalité, il constate que ses héroïnes résistent à sa pensée. Et comme il a peur de la femme - comme tous les hommes - il lui faut s'en débarasser, en la fuyant, en la chassant, en la tuant par tous les moyens physiques et moraux dont il dispose ou qu'il invente. Et il y a, dans ces mécanismes, de quoi alimenter bien des récits fantastiques.

K: Que dire de l'image peu flatteuse que vous donnez de la femme dans la nouvelle "La Truie" ?
T.O.: L'image de la femme dans La Truie ne doit surtout pas être qualifiée de peu flatteuse ! Plusieurs peintres ont illustré ce thème, à ma demande ou spontanément, et quoique tous voient cette femme très différemment, jamais cette vision n'est dégradante… Pour certains, elle est bien une esclave martyrisée; pour d'autres, une fille simple, ni bonne, ni mauvaise, qui fait son métier dans la paille et qui vient à son travail à bicyclette. Mais elle apparaît surtout, à chaque fois, comme l'image même du péché de suprématie de l'homme, qui croit obtenir ainsi la compensation à la peur qu'il éprouve par ailleurs.

K: Et que pensez-vous de la notion de "hasard" ? Vos personnages semblent souvent "prédestinés". Se pourrait-il, d'après vous, qu'il n'y ait pas de "hasard" dans la vie ?
T.O.: Tout hasard est un rendez-vous. Mais les personnages ne sont pas prédestinés. Beaucoup mettent le doigt dans le piège, parce qu'ils le veulent bien. La prédestination est une excuse inventée par les dépressifs !

K: Votre propre vie s'est jouée en plusieurs personnages. Il y a Gérald Bertot, Stéphane Rey (le critique d'art) et Thomas Owen (le fantastiqueur). Mais peut-on dire qu'au sein même du troisième personnage se cachent plusieurs Owen ? Je veux dire plusieurs périodes d'écriture différentes, plusieurs explorations ?
T.O.: Ma vie a été, en effet, très compliquée. D'une enfance, studieuse et scrupuleuse, à mon grand âge actuel, encore très actif, en passant par une vie professionnelle en meunerie, exercée avec entrain et ambition, et par une carrière littéraire ou de critique d'art, sans préjugés mais non sans préférences, on peut parler en effet de plusieurs périodes d'écriture différentes, liées à des explorations multiples, dont celle de l'inconnu. Ces personnages ont cheminé chacun de leur côté, chacun dans son genre, sans créer de confusion, en se faisant de temps à autre un petit clin d'œil amical, quand les chemins de l'écrivain fantastique et du critique d'art se croisaient. Ne faisant pas de projets, je suis rarement atteint par les ratages ou les déceptions. Il y a certainement plus d'une manière d'être Thomas Owen, mais toutes mènent à la recherche et à la maîtrise, souvent impossible, du point de passage d'un état à l'autre, de la vie à la mort, de ce qui se produit entre l'instant d'avant et l'instant d'après, du corps qui change, de l'apparence qui se modifie, de la folie qui s'empare des gens, des transformations qui fragilisent, dressant l'inconnu en miroir d'angoisse…

K: Voyez-vous un point commun entre Stéphane Rey et Thomas Owen ? Entre l'art en général et le genre fantastique ?
T.O.: Les racines entre l'Art en général et le Fantastique sont à la fois nombreuses, enchevêtrées et simples à trouver. C'est la même quête. C'est avoir partout les mêmes exigences de clarté dans l'expression, de netteté dans l'écriture, de respect des codes et du métier. Le tout soutenu par une volonté de respecter les engagements pris, tant ceux du devoir que ceux de l'amitié.

K: Pensez-vous vraiment qu'il y ait une possibilité d'exprimer le "fantastique" dans l'art du montrer, dans le visuel (peinture, cinéma,…) ?
T.O.: Vouloir exprimer le Fantastique par l'art du montrer est une dérision. La vraie valeur du Fantastique est de faire naître, chez le spectateur, en dehors de tout dessin, de toute peinture, de toute scène de film, des images qui n'apparaissent qu'au receveur, qu'au destinataire du message. A chacun sa perception. Comme le parfum qui ne se voit pas, le bon vin que l'on goûte mais qui n'est pas une chose en soi, comme la femme aimée qui n'existe que par la connaissance que l'on en a. Les images que l'on nous propose ne sont que des approches. Elles ne nous atteignent que si nous sommes déjà contaminés, ou en état de grâce.

K: Quel sujet ou thème n'avez-vous jamais exploré dans votre écriture fantastique ? Ou que vous n'avez jamais voulu aborder ?
T.O.: Tout ce qui touche à la dégradation de la dignité humaine, à la religion, à la torture, à la misère…

K: Pour terminer, vous aviez dit, dans une de vos interviews, avoir peur des poupées de porcelaine. Quelle en est la raison ?
T.O.: Elles sont comme des petits cadavres… Avec leurs yeux de verre, qui basculent par l'effet d'un contrepoids de plomb, et avec leurs cheveux morts, qui ont perdu toute vie, toute souplesse, elles font naître en moi une image de vie momifiée, d'une existence qui a été et qui n'est plus, dont l'apparence rappelle qu'il y avait là du vivant, mais qui triche et nous leurre, à présent que l'âme s'en est échappée…

Séverine Stiévenart et Christophe Van De Ponseele - 04/2000

 
 
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