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K: Dans
la préface de votre recueil de nouvelles, "Carla hurla",
Jean-Pierre de Handschutter souligne le rapprochement entre la
femme et la mort, qui transcende nombre de vos récits.
Qu'en est-il exactement ? Pour vous, la femme serait-elle "figure
de Mort" ?
T.O.: Effectivement, les femmes apparaissent souvent dans mes
récits, de façon précise ou symbolique, non
pas dissimulées, mais révélées, tout
naturellement présentes, sans qu'on trouve cela anormal.
La femme donne la vie. La mort la reprend. Les deux sont intimement
unies. On pourrait en dire beaucoup plus à ce propos. Quand
on aborde l'uvre d'un peintre sensuel ou celle d'un écrivain,
la femme vous met devant un point d'interrogation, un désir
d'investigation qui vise non seulement son corps, son comportement
étrange, mais aussi sa nature profonde, suscitant tantôt
la séduction, tantôt la répulsion ou l'indifférence.
La femme ne nous est pas inféodée. Elle ne nous
est pas égale, ni supérieure, ni inférieure,
simplement tellement autre. Et c'est ce qui nous inquiète
et nous irrite. Elle est en quête d'une place auprès
de nous - et nous auprès d'elle - et cela finit parfois
très mal. Alors, elle sacrifie ou est sacrifiée.
La mort est une arme dont il vaut mieux ne pas jouer. Elle fait
partie du répertoire, mais elle ne donne satisfaction à
personne.
K: L'image
de la femme est encore bien présente dans le recueil "La
Ténèbre", ainsi que dans plusieurs autres de
vos nouvelles. La femme serait-elle pour vous une image primordiale
du "Fantastique" ? Que pensez-vous du lien entre la
femme et des sujets étroitement liés au "Fantastique",
comme la peur et l'inconnu ?
T.O.: Dans le recueil La Ténèbre, la femme est souvent
présente dans tous les aspects du fantastique, dont elle
est évidemment une figure privilégiée. La
femme est l'inconnu, pour l'homme, et lui fait peur. Dans l'écriture,
l'auteur devient en principe maître du destin et croit pouvoir
régler comme il l'entend celui des personnages. Comme la
plupart du temps, l'imagination n'est que l'image camouflée
de la réalité, il constate que ses héroïnes
résistent à sa pensée. Et comme il a peur
de la femme - comme tous les hommes - il lui faut s'en débarasser,
en la fuyant, en la chassant, en la tuant par tous les moyens
physiques et moraux dont il dispose ou qu'il invente. Et il y
a, dans ces mécanismes, de quoi alimenter bien des récits
fantastiques.
K: Que dire
de l'image peu flatteuse que vous donnez de la femme dans la nouvelle
"La Truie" ?
T.O.: L'image de la femme dans La Truie ne doit surtout pas être
qualifiée de peu flatteuse ! Plusieurs peintres ont illustré
ce thème, à ma demande ou spontanément, et
quoique tous voient cette femme très différemment,
jamais cette vision n'est dégradante
Pour certains,
elle est bien une esclave martyrisée; pour d'autres, une
fille simple, ni bonne, ni mauvaise, qui fait son métier
dans la paille et qui vient à son travail à bicyclette.
Mais elle apparaît surtout, à chaque fois, comme
l'image même du péché de suprématie
de l'homme, qui croit obtenir ainsi la compensation à la
peur qu'il éprouve par ailleurs.
K: Et que
pensez-vous de la notion de "hasard" ? Vos personnages
semblent souvent "prédestinés". Se pourrait-il,
d'après vous, qu'il n'y ait pas de "hasard" dans
la vie ?
T.O.: Tout hasard est un rendez-vous. Mais les personnages ne
sont pas prédestinés. Beaucoup mettent le doigt
dans le piège, parce qu'ils le veulent bien. La prédestination
est une excuse inventée par les dépressifs !
K: Votre
propre vie s'est jouée en plusieurs personnages. Il y a
Gérald Bertot, Stéphane Rey (le critique d'art)
et Thomas Owen (le fantastiqueur). Mais peut-on dire qu'au sein
même du troisième personnage se cachent plusieurs
Owen ? Je veux dire plusieurs périodes d'écriture
différentes, plusieurs explorations ?
T.O.: Ma vie a été, en effet, très compliquée.
D'une enfance, studieuse et scrupuleuse, à mon grand âge
actuel, encore très actif, en passant par une vie professionnelle
en meunerie, exercée avec entrain et ambition, et par une
carrière littéraire ou de critique d'art, sans préjugés
mais non sans préférences, on peut parler en effet
de plusieurs périodes d'écriture différentes,
liées à des explorations multiples, dont celle de
l'inconnu. Ces personnages ont cheminé chacun de leur côté,
chacun dans son genre, sans créer de confusion, en se faisant
de temps à autre un petit clin d'il amical, quand
les chemins de l'écrivain fantastique et du critique d'art
se croisaient. Ne faisant pas de projets, je suis rarement atteint
par les ratages ou les déceptions. Il y a certainement
plus d'une manière d'être Thomas Owen, mais toutes
mènent à la recherche et à la maîtrise,
souvent impossible, du point de passage d'un état à
l'autre, de la vie à la mort, de ce qui se produit entre
l'instant d'avant et l'instant d'après, du corps qui change,
de l'apparence qui se modifie, de la folie qui s'empare des gens,
des transformations qui fragilisent, dressant l'inconnu en miroir
d'angoisse
K: Voyez-vous
un point commun entre Stéphane Rey et Thomas Owen ? Entre
l'art en général et le genre fantastique ?
T.O.: Les racines entre l'Art en général et le Fantastique
sont à la fois nombreuses, enchevêtrées et
simples à trouver. C'est la même quête. C'est
avoir partout les mêmes exigences de clarté dans
l'expression, de netteté dans l'écriture, de respect
des codes et du métier. Le tout soutenu par une volonté
de respecter les engagements pris, tant ceux du devoir que ceux
de l'amitié.
K: Pensez-vous
vraiment qu'il y ait une possibilité d'exprimer le "fantastique"
dans l'art du montrer, dans le visuel (peinture, cinéma,
)
?
T.O.: Vouloir exprimer le Fantastique par l'art du montrer est
une dérision. La vraie valeur du Fantastique est de faire
naître, chez le spectateur, en dehors de tout dessin, de
toute peinture, de toute scène de film, des images qui
n'apparaissent qu'au receveur, qu'au destinataire du message.
A chacun sa perception. Comme le parfum qui ne se voit pas, le
bon vin que l'on goûte mais qui n'est pas une chose en soi,
comme la femme aimée qui n'existe que par la connaissance
que l'on en a. Les images que l'on nous propose ne sont que des
approches. Elles ne nous atteignent que si nous sommes déjà
contaminés, ou en état de grâce.
K: Quel
sujet ou thème n'avez-vous jamais exploré dans votre
écriture fantastique ? Ou que vous n'avez jamais voulu
aborder ?
T.O.: Tout ce qui touche à la dégradation de la
dignité humaine, à la religion, à la torture,
à la misère
K: Pour
terminer, vous aviez dit, dans une de vos interviews, avoir peur
des poupées de porcelaine. Quelle en est la raison ?
T.O.: Elles sont comme des petits cadavres
Avec leurs yeux
de verre, qui basculent par l'effet d'un contrepoids de plomb,
et avec leurs cheveux morts, qui ont perdu toute vie, toute souplesse,
elles font naître en moi une image de vie momifiée,
d'une existence qui a été et qui n'est plus, dont
l'apparence rappelle qu'il y avait là du vivant, mais qui
triche et nous leurre, à présent que l'âme
s'en est échappée
Séverine Stiévenart
et Christophe Van De Ponseele - 04/2000
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