Thomas Owen

Certains d'entre-nous sont entrés dans les mystères du fantastique par ces portes ouvertes, ces passages dévoilés qu'ont été "La Boule noire", "La Truie", "La Cave aux crapauds", etc. Histoires délicieusement étranges. C'est bien au travers de cette poésie fabuleuse que nous sommes entrés nous-mêmes dans ces territoires de l'inquiétude que nous n'avons plus quitté depuis plus de dix ans maintenant. S'il est donc un auteur que l'on admire, c'est bien Thomas Owen. Et sa place au sein de l'Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique est bien méritée, tout comme la place peut-être moins prestigieuse mais tout aussi importante à nos yeux, qu'a prise le fantastique de Thomas Owen dans nos cœurs de passionnés. C'est donc avec une certaine émotion que nous vous livrons cette extraordinaire rencontre.

Khimaira : Monsieur Thomas Owen, comment avez-vous découvert le "Fantastique"? Par le biais de quel auteur, par quelle rencontre ou quel cheminement ?
Thomas Owen : J'ai toujours été attiré par ce genre de littérature, où le mystère, l'aventure et l'insolite créaient un climat qui me plaisait, sans qu'on ait parlé, à l'époque, de "Fantastique". Jules Verne y est pour quelque chose; Edgar Poe et Jean Ray également, et un roman dont le nom de l'auteur m'échappe, mais dont le titre n'est pas oublié : "Maximilien Heller". Je n'étais alors pas "lecteur". C'est plus tard, à l'occasion d'une rencontre avec Jean Ray, que j'entrai dans la "grande famille de l'étrange".

K: Lors d'une interview, vous aviez défini le "Fantastique" comme "la présence inattendue de l'insolite dans le quotidien". Le quotidien serait-il la base incontournable du Fantastique? Et qu'entendez-vous par "insolite"? Et pourquoi le mot "insolite" plutôt qu'"étrange" ou "surnaturel" ?
T.O.: J'ai parlé d'une définition possible du Fantastique, mais je pense qu'il faut retenir seulement l'idée qu'une présence inattendue a pénétré dans le quotidien. Rien de brutal cependant. Un changement de climat, la présence de l'inattendu… On n'assiste pas vraiment à une agression (porte enfoncée, fenêtre brisée,…). La présence laisse isi supposer une intrusion, qui peut être un simple petit bruit répété, une fumée soufflée par le trou de la serrure, le souvenir d'une lecture ancienne…
Oui, le quotidien est indispensable. Il est le terreau même de l'événement. J'ai pu dire qu'il est le fumier où l'on peut voir naître la fleur du Fantastique. La nature d'inattendu fait même préférer l'usage de ce mot à celui d'insolite. Quant à surnaturel, non. Tout est surnaturel. C'est nous qui forgeons une nouvelle signification à des mots de sens précis…

K: Quel est l'auteur belge du "fantastique" que vous admirez le plus? Et pourquoi ?
T.O.: Jean Ray. Il est pour moi le plus grand du genre. Parce qu'il en a nourri toute son œuvre et qu'il a créé une forme de pensée qui n'est propre qu'à lui seul.

K: Pensez-vous que la Belgique soit une terre "fantastique" ? Que notre pays soit, par sa configuration géographique, son histoire ou ses particularités linguistiques, une source privilégiée pour développer ce goût du "Fantastique" ?
T.O.: La Belgique semble, en effet, être une terre fantastique ! Il suffit de lire les faits divers dans ce pays, pour constater que nous avons le curieux privilège de révéler le plus grand nombre de personnages hors limites normales au kilomètre carré : du côté négatif, assassins, fous meurtriers, tricheurs, escrocs, fraudeurs…; et, en même temps, du côté positif, des figures scientifiques de haut rang, des explorateurs, des bienfaiteurs de l'Humanité, des artistes exceptionnels… Il y a, chez nous, une capacité étrange à savoir vivre à l'étroit dans des domaines très fermés. Le Belge n'ouvre certes pas volontiers sa porte, mais bien celle des autres…

K: Et Bruxelles ? Est-ce une ville qui, par son quotidien, fait surgir le "Fantastique" dans nos imaginaires ?
T.O.: Nos imaginaires ne demeurent pas soumis à la loi de l'imitation ou de la contagion. Bruxelles est une ville où l'on ne connaît pas bien ses voisins. Le secret des ménages et des familles est très bien gardé. On n'y dénonce pas, sauf peut-être en temps de guerre ou au lendemain de celle-ci, parce que certains se vengent et qu'il y a des trop-pleins de bassesse à déverser…
Il n'y a en fait, chez nous, aucune chose qui fasse vraiment surgir le Fantastique. Rien dans le quotidien, à Bruxelles, qui fasse le nid du Fantastique. Au contraire, tout finit par être normal et naturel…et c'est plutôt cette banalisation qui est fantastique.
L'incrédulité est une forme traditionnelle de réaction, et c'est probablement le choc entre ce que l'on observe ou découvre et ce que l'on ressent qui fait naître un sentiment d'étrangeté, source du Fantastique.

K: Une de vos nouvelles m'a fortement marqué. Il s'agit de "La Boule Noire". D'où vous est venue l'idée de ce récit et que représente, au fond, cette étrange "boule noire" ?
T.O.: Ce conte est probablement, avec La Truie, celui qui m'a fait le mieux connaître du public. La Boule Noire, c'est quelque chose qui nous préoccupe secrètement, comme une menace d'abcès qui finit par éclater. C'est aussi comme de la poussière accumulée dans l'ourlet des vêtements insuffisamment brossés, la malpropreté, la hantise de certains souvenirs, de petites lâchetés… Ce pourrait être un mauvais sort jeté sur chacun de nous, mais qui ne se manifeste qu'en certaines circonstances…
D'où provient cette idée ? Je dirais peut-être d'avoir vu, un jour, vider un sac d'aspirateur…

 
 
 
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