Entretien avec James Morrow

 

Lefantastique.net: Comment êtes-vous devenu écrivain et pourquoi la SF ?
James Morrow: Je ne me souviens pas d’une époque où je n’échafaudais pas déjà des histoires dans ma tête. J’ai encore un livre que j’ai écrit lorsque j’avais 7 ans, L’Histoire de la Famille Chien (il faisait à peine 8 pages mais je le considérais comme un livre parce qu’il était divisé en chapitres).
Je me vois d’abord comme un satiriste social et ensuite comme un auteur de science-fiction. Je n’ai pas grandi en dévorant du Isaac Asimov ou de l’Arthur C. Clarke – Je me tournais plutôt vers Jonathan Swift, Mark Twain, ou d’autres écrivains qui prenaient plaisir à se moquer des folies et marottes de l’espèce humaine.
Mais, la science-fiction m’a fourni une merveilleuse "boîte à outils": robots, clones, manipulation génétique, intelligence artificielle, voyage à travers le temps, conquête de l’espace – tous ces symboles, trouvent autant leur utilité dans la satire sociale que dans la SF.

LFN: Quels ont été les écrivains qui vous ont le plus influencé et pourquoi ?
JM: En dehors de Jonathan Swift et Mark Twain, je citerais aussi Voltaire, Kurt Vonnegut, Joseph Heller, et Vladimir Nabokov.
Parce que Voltaire s’attache plus particulièrement au côté sombre de la religion organisée, Candide occupera toujours une place à part dans mon cœur…
Les Sirènes de Titan de Vonnegut m’a enseigné qu’un écrivain pouvait utiliser les symboles de la science-fiction à d’autres fins que l’extrapolation ou le grand spectacle …
Catch 22 de Heller est un véritable roman de science-fiction dans son genre, une vision folle et transfigurée de l’histoire dans laquelle l’auteur utilise l’irrationalité émergente des années ’50 pour la projeter quelques années en arrière dans l’horreur et le carnage de la 2nde guerre mondiale …
Je replonge dans le Lolita de Nabokov chaque fois que j’éprouve le besoin de m’imprégner de la magie pure du langage.

LFN: Vous êtes connu plus particulièrement pour la trilogie de Jéhovah. Pourquoi avoir choisi dieu comme centre d’intérêt d’un roman ?
JM: Je considère l’univers physique – et notre conscience manifeste de cet univers physique – comme fondamentalement mystérieux. Nous ne savons pas ce que nous faisons ici – nous n’en avons pas la moindre idée : nous ne savons même pas si cela a un sens de se poser la question ”Que faisons-nous ici ?”.
Ce qui me fascine dans le concept de Dieu, c’est qu’il s’agit d’une réponse à la grande énigme de l’univers totalement dénuée d’imagination (un super-être à l’image des humains a tout créé – quelle foutaise ! ). Non seulement cela manque d’imagination mais l’hypothèse de Dieu peut s’avérer dangereuse et destructrice. Parce que dès que vous placez une déité infaillible sur le devant de la scène (cela inclut toutes les déités idéologiques infaillibles qui ont fait du siècle dernier un vrai cauchemar), elle peut vous amener à perpétrer toutes sortes d’actions horribles en son nom sans que vous ayez à en porter une quelconque responsabilité personnelle.

LFN: Comment vous est venue l’idée du corps géant de Dieu flottant ?
JM: La plupart de mes romans partent de concepts. Qu’adviendrait-il si les initiateurs d’un holocauste nucléaire faisaient l’objet d’un procès intenté par les fantômes non-nés de ce futur annihilé ? Que se passerait-il si la demi-sœur divine de Jésus-Christ apparaissait en plein milieu de l’Atlantic City contemporaine ?
Mais, En remorquant Jehovah est né d’une visualisation mentale. Une image en cinémascope m’est venue à l’esprit – un bateau remorquant un immense cadavre – et je ne parvenais pas à me défaire de cette vision. Alors j’ai commencé à me poser des questions sur cette image. De quel corps pouvait-il bien s’agir ? Se pouvait-il que ce soit celui de Dieu ? Où l’emmenait-on ?

LFN: Vous abordez dans la ”trilogie Jéhovah”, des thèmes comme la religion, la philosophie, la maladie… sous l’angle de la satire et de l’humour. C’était aussi le cas dans Only begotten daughter… et pour la plupart de vos autres romans, en fait, non ? Qu’est ce qui vous intéresse dans ces thèmes ?
Etant donné que nous sommes tous amenés à passer quelque 75 ans sur terre, je trouve que nous devrions tous passer un maximum de temps à réfléchir honnêtement à la grande énigme de l’univers, au mystère de l’existence.
La Science Fiction est l’un des rares forums au travers duquel les écrivains et les lecteurs peuvent approcher les grands problèmes philosophiques. Vous ne pouvez pas aborder ce genre de problèmes à l’église : la plupart des églises sont là pour pourvoir des réponses, pas des questions. Vous ne pouvez pas aborder ce genre de problèmes dans les facultés universitaires : la plupart des thèses ne s’attachent qu’à des problèmes infiniment précis : une sous-catégorie d’une sous-catégorie d’une sous-catégorie d’une sous-catégorie du grand mystère.

 

LFN: La satire est-elle le meilleur moyen de faire passer des choses sérieuses aux lecteurs ?
JM: C’est celui qui me convient le mieux. Pour moi, l’humour n’est pas l’opposé du sérieux (la facétie est à l’opposé du sérieux). L’humour est une matière bougrement sérieuse à la base. Les grandes œuvres satiriques – Candide, Catch 22 ou Le Berceau du Chat – nous aident à appréhender un problème sérieux sous un angle différent.
Je suis incapable de penser à un grand roman philosophique qui n’ait pas recours à une quelconque dose d’humour ou de satire. Même dans les Frères Karamazov on retrouve cette étonnante interview entre Jésus et le Grand Inquisiteur.

 
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