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LF.N: Sardequins
et Frère Aloysius piochent à la fois dans une atmosphère
médiévale et antique. Pour quelles raisons ?
PM:
La matière médiévale est effectivement très
présente dans Aloysius, parce que c’était
mon premier roman et que par souci de simplicité, j’ai
voulu garder la plupart des éléments distinctifs
de la Fantasy. Je pense pourtant que la Fantasy aspire à
se détacher de son caractère médiévalisant,
pour aller vers des décors de plus en plus libres d’expression
et d’imagination.
La matière antique est surtout, en filigrane, dans Sardequins.
Le comte Nestor, dans ses écrits de salon, parle de gnose,
d’Archontes, de l’agencement de l’univers selon
les principes des toutes premières écoles de pensée.
Certaines de ses théories, on le verra dans les prochains
tomes, sont proches de celles des gnostiques. D’ailleurs
son nom entier, (que les lecteurs connaissent mais que lui pour
l’instant ignore) est l’expression du rapprochement
aux gnostiques : Nestor (de Nestorius, initiateur de l’église
nestorienne), Valentinius et Marcion, de Simonis (qui vient de
Simon le Magicien). Et puis bien sûr, on croise aussi Sydenanth
Aeson, ce petit garçon qui est amené à devenir
l’initiateur d’un mouvement gnostique après
la chute de l’église adjitienne.
Faut pas croire, je n’ai qu’une connaissance fragmentaire
de tout cela. En fait, je m’informe, j’apprends petit
à petit et surtout je me sers de ce qui me procure le plus
de matière à imaginer. Aussi, je me gave de livres
d’histoire sur la période antique depuis quelques
mois, en vue de préparer la matière à au
moins deux romans qui viendront après Sardequins.
LF.N: Vous
semblez aimer peindre vos personnages avec finesse et leur offrir
une épaisseur conséquente (ce qui n'est pas toujours
le cas dans toute la fantasy). Pouvez-vous nous en dire plus ?
PM: Le travail que je fais avec les personnages, je le veux précis
parce qu’il est extrêmement important. J’aime
à croire que les personnages sont les plus importants éléments
d’un roman – on pense à tort que la Fantasy
ne se définit qu’avec sa profusion de décors
et la magnificence de ses palais; du genre “j’t’en-met-plein-la-vue”.
Ben non. Comme dans tout autre roman, on fait évoluer des
personnages et ce sont eux qui vivent l’aventure. De fait,
ils sont primordiaux. Mieux, ils déterminent souvent ce
que va devenir l’histoire. Alors, au début, je ne
les connais pas. Ils me sont souvent inspirés de personnes
réelles mais leur personnalité et leur caractère,
tout comme les divers aspects qui vont en faire des personnes
virtuelles uniques, se dessinent peu à peu au fil de l’écriture;
c’est comme ça que je fais leur connaissance et que
j’apprends de quoi ils sont capables. Pour finir, et nonobstant
le scénario, je suis dépendant de leurs réactions
et de leur façon d’appréhender le monde. Les
deux exemples types dans Sardequins, sont Ruth et Nestor. Pour
Nestor, il se confond avec l’intrigue et l’ensemble
de l’histoire – on n’a pas idée à
quel point, à l’heure actuelle ! D’un certain
côté, il est l’histoire, et si lui ne le sait
pas encore alors que le lecteur commence à le subodorer,
moi, je l’ai deviné uniquement en mettant un point
final au premier tome. Ruth est particulière, en ce sens
qu’elle est mon premier personnage féminin. J’ai
pris pour modèle une personne qui a traversé ma
vie un temps, puis Ruth s’est révélée
d’elle-même au fil de l’écriture. Elle
est espiègle, déterminée, fragile et courageuse,
intelligente et difficile d’accès, et tout cela,
je pourrais presque dire qu’elle me l’a montré,
que je ne l’ai pas vraiment voulu en termes de scénario.
Bref, mes personnages sont vivants et ne sont pas prédéfinis
de façon strictement fonctionnelle; Ils bougent, ils décident
– jusqu’à un certain point – leurs actions
et la façon de les mener à bien. Jack Vance m’avait
dit tout à fait le contraire à Utopia, en 1998 :
“Tu es responsable de tes personnages, c’est toi qui
les contrôle !”. Une leçon de laquelle, apparemment,
j’ai tiré ce que j’ai voulu tout en laissant
le reste.
LF.N: Quels
sont vos projets actuels ?
PM: Mon anthologie-hommage à Vance est maintenant bouclée,
alors je me replonge entièrement dans Sardequins. J’ai
toute la trame, dans ses moindres détails, jusqu’à
la moitié du dernier tome. Je dis le dernier et non le
troisième puisque je ne sais pas encore, au vu de l’énorme
quantité d'événements et de destins croisés
que l'on trouve dans le tome II, s'il ne va pas lui-même
se scinder en deux parties. Bref, voilà ma principale occupation
pour les douze mois à venir. Je pense pouvoir livrer à
Nestiveqnen une première mouture du prochain volume dans
6-7 mois.
Ensuite, j’ai beaucoup de choses. J’envisage un roman-tout-seul
(j’aime pas dire “one-shot” ça fait con...
enfin “roman-tout-seul” aussi, c’est vrai.)
intitulé Gaïa et dont je ne parlerai pas trop si ce
n’est pour dire que cela se passe dans un futur très
lointain et que ce n’est pas entièrement de la SF.
Puis viendront après un roman noir déjà en
prépa, un roman de caractère historique que j’aimerais
traiter à la façon Fantasy, un autre roman de matière
légendaire (Grèce antique et mythologies), un autre
dans la Rome antique... Enfin, j’ai le projet très
vaste d’un cycle de Fantasy qui mûrit depuis plus
de 10 ans et pour lequel j’attends d’avoir assez de
maturité.
Tout ça, c’est le plus concret et c’est sans
compter tout ce que j’aimerais faire.
LF.N: Vous
êtes également anthologiste...
PM: Je viens de clôturer l’anthologie-hommage à
Jack Vance qui s’intitule “Sur les traces de Cugel
l’Astucieux”. Elle regroupe douze auteurs, à
qui j’ai demandé d’écrire une nouvelle
ayant pour cadre le monde vancien de la Planète Mourante.
Jack Vance ne voulant plus “revenir” dans ce monde,
pour lequel il a pourtant une affection particulière, je
lui avais simplement demandé de me le prêter pour
faire écrire des auteurs francophones. La principale difficulté
était de se conformer au monde de Vance, tout en conservant
son style propre. Entrer dans le monde d’un autre auteur
est une entreprise ardue...
LF.N: Qu'est-ce
que cela vous a apporté ?
PM: Des emmerdes ! Nan c’est pas vrai, en fait ça
a été un véritable chemin de croix mais aussi
une formidable école, et une très belle aventure
collective dans laquelle je me suis jeté sans avoir la
moindre notion de ce que cela pouvait cacher comme difficulté.
En plus, comble de masochisme, j’ai fait une antho ouverte,
ce qui a occasionné un surcroît de travail, les textes
arrivant de partout étant de qualité très
variable. Pour un premier travail d’anthologie, je conseille
à tout le monde de se rôder avec un appel à
textes fermé ! Mais pourtant, cela m’a apporté
de belles surprises puisque les textes de deux auteurs encore
non publiés, Gabriel Féraud et Eric Saunier, ont
été retenus. Et puis j’accueille aussi –
historique ! – le tout premier texte de Fantasy de Scotch
Arleston, papa de Lanfeust de Troy qui, pour l’occasion,
s’essaie avec brio à l’écriture hors
scénario bande dessinée.
Je me suis donc confronté à divers aspects, la correction,
la relecture, le choix des textes... J’ai fait corriger
certains auteurs, notamment Laurent Aillet et L.V. Cervera Merino,
plus de huit fois pour parvenir à l’exact équilibre
entre le sujet demandé, lequel était un défi,
et ce que l’auteur apportait de lui-même par son style.
LF.N: Quelle
question n'avons-nous pas posée à laquelle vous
auriez aimé répondre ?
PM: On n’a pas parlé de l’aspect humoristique,
mais j’espère que ce n’est pas parce qu’on
n’en a pas décelé dans mes romans ! On peut
traiter des sujets étonnants avec l’humour, et il
peut être grinçant, mordant, fin et discret, foisonnant,
noir, débridé... C’est très vaste.
Les romans de Catherine Dufour sont un excellent exemple –
et le prochain sera très étonnant; en bande dessinée,
je suis fasciné par le travail de Manu Larcenet; pour ce
qui est de ma propre utilisation de l’humour, ça
vient comme ça, c’est pas très maîtrisé
ni calculé et peut-être faudrait-il que ça
le soit plus, je ne sais pas. J’aime traiter mes sujets
avec désinvolture. Je suis pétri dans l’œuvre
de Vance, lequel tire beaucoup sa matière humoristique
du travail de Wodehouse.
Propos recueillis par Denis Labbé
- 11/2002
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