Philippe Monot (2)

LF.N: Sardequins et Frère Aloysius piochent à la fois dans une atmosphère médiévale et antique. Pour quelles raisons ?
PM: La matière médiévale est effectivement très présente dans Aloysius, parce que c’était mon premier roman et que par souci de simplicité, j’ai voulu garder la plupart des éléments distinctifs de la Fantasy. Je pense pourtant que la Fantasy aspire à se détacher de son caractère médiévalisant, pour aller vers des décors de plus en plus libres d’expression et d’imagination.
La matière antique est surtout, en filigrane, dans Sardequins. Le comte Nestor, dans ses écrits de salon, parle de gnose, d’Archontes, de l’agencement de l’univers selon les principes des toutes premières écoles de pensée. Certaines de ses théories, on le verra dans les prochains tomes, sont proches de celles des gnostiques. D’ailleurs son nom entier, (que les lecteurs connaissent mais que lui pour l’instant ignore) est l’expression du rapprochement aux gnostiques : Nestor (de Nestorius, initiateur de l’église nestorienne), Valentinius et Marcion, de Simonis (qui vient de Simon le Magicien). Et puis bien sûr, on croise aussi Sydenanth Aeson, ce petit garçon qui est amené à devenir l’initiateur d’un mouvement gnostique après la chute de l’église adjitienne.
Faut pas croire, je n’ai qu’une connaissance fragmentaire de tout cela. En fait, je m’informe, j’apprends petit à petit et surtout je me sers de ce qui me procure le plus de matière à imaginer. Aussi, je me gave de livres d’histoire sur la période antique depuis quelques mois, en vue de préparer la matière à au moins deux romans qui viendront après Sardequins.

LF.N: Vous semblez aimer peindre vos personnages avec finesse et leur offrir une épaisseur conséquente (ce qui n'est pas toujours le cas dans toute la fantasy). Pouvez-vous nous en dire plus ?
PM: Le travail que je fais avec les personnages, je le veux précis parce qu’il est extrêmement important. J’aime à croire que les personnages sont les plus importants éléments d’un roman – on pense à tort que la Fantasy ne se définit qu’avec sa profusion de décors et la magnificence de ses palais; du genre “j’t’en-met-plein-la-vue”. Ben non. Comme dans tout autre roman, on fait évoluer des personnages et ce sont eux qui vivent l’aventure. De fait, ils sont primordiaux. Mieux, ils déterminent souvent ce que va devenir l’histoire. Alors, au début, je ne les connais pas. Ils me sont souvent inspirés de personnes réelles mais leur personnalité et leur caractère, tout comme les divers aspects qui vont en faire des personnes virtuelles uniques, se dessinent peu à peu au fil de l’écriture; c’est comme ça que je fais leur connaissance et que j’apprends de quoi ils sont capables. Pour finir, et nonobstant le scénario, je suis dépendant de leurs réactions et de leur façon d’appréhender le monde. Les deux exemples types dans Sardequins, sont Ruth et Nestor. Pour Nestor, il se confond avec l’intrigue et l’ensemble de l’histoire – on n’a pas idée à quel point, à l’heure actuelle ! D’un certain côté, il est l’histoire, et si lui ne le sait pas encore alors que le lecteur commence à le subodorer, moi, je l’ai deviné uniquement en mettant un point final au premier tome. Ruth est particulière, en ce sens qu’elle est mon premier personnage féminin. J’ai pris pour modèle une personne qui a traversé ma vie un temps, puis Ruth s’est révélée d’elle-même au fil de l’écriture. Elle est espiègle, déterminée, fragile et courageuse, intelligente et difficile d’accès, et tout cela, je pourrais presque dire qu’elle me l’a montré, que je ne l’ai pas vraiment voulu en termes de scénario.
Bref, mes personnages sont vivants et ne sont pas prédéfinis de façon strictement fonctionnelle; Ils bougent, ils décident – jusqu’à un certain point – leurs actions et la façon de les mener à bien. Jack Vance m’avait dit tout à fait le contraire à Utopia, en 1998 : “Tu es responsable de tes personnages, c’est toi qui les contrôle !”. Une leçon de laquelle, apparemment, j’ai tiré ce que j’ai voulu tout en laissant le reste.

LF.N: Quels sont vos projets actuels ?
PM: Mon anthologie-hommage à Vance est maintenant bouclée, alors je me replonge entièrement dans Sardequins. J’ai toute la trame, dans ses moindres détails, jusqu’à la moitié du dernier tome. Je dis le dernier et non le troisième puisque je ne sais pas encore, au vu de l’énorme quantité d'événements et de destins croisés que l'on trouve dans le tome II, s'il ne va pas lui-même se scinder en deux parties. Bref, voilà ma principale occupation pour les douze mois à venir. Je pense pouvoir livrer à Nestiveqnen une première mouture du prochain volume dans 6-7 mois.
Ensuite, j’ai beaucoup de choses. J’envisage un roman-tout-seul (j’aime pas dire “one-shot” ça fait con... enfin “roman-tout-seul” aussi, c’est vrai.) intitulé Gaïa et dont je ne parlerai pas trop si ce n’est pour dire que cela se passe dans un futur très lointain et que ce n’est pas entièrement de la SF. Puis viendront après un roman noir déjà en prépa, un roman de caractère historique que j’aimerais traiter à la façon Fantasy, un autre roman de matière légendaire (Grèce antique et mythologies), un autre dans la Rome antique... Enfin, j’ai le projet très vaste d’un cycle de Fantasy qui mûrit depuis plus de 10 ans et pour lequel j’attends d’avoir assez de maturité.
Tout ça, c’est le plus concret et c’est sans compter tout ce que j’aimerais faire.

LF.N: Vous êtes également anthologiste...
PM: Je viens de clôturer l’anthologie-hommage à Jack Vance qui s’intitule “Sur les traces de Cugel l’Astucieux”. Elle regroupe douze auteurs, à qui j’ai demandé d’écrire une nouvelle ayant pour cadre le monde vancien de la Planète Mourante. Jack Vance ne voulant plus “revenir” dans ce monde, pour lequel il a pourtant une affection particulière, je lui avais simplement demandé de me le prêter pour faire écrire des auteurs francophones. La principale difficulté était de se conformer au monde de Vance, tout en conservant son style propre. Entrer dans le monde d’un autre auteur est une entreprise ardue...

LF.N: Qu'est-ce que cela vous a apporté ?
PM: Des emmerdes ! Nan c’est pas vrai, en fait ça a été un véritable chemin de croix mais aussi une formidable école, et une très belle aventure collective dans laquelle je me suis jeté sans avoir la moindre notion de ce que cela pouvait cacher comme difficulté. En plus, comble de masochisme, j’ai fait une antho ouverte, ce qui a occasionné un surcroît de travail, les textes arrivant de partout étant de qualité très variable. Pour un premier travail d’anthologie, je conseille à tout le monde de se rôder avec un appel à textes fermé ! Mais pourtant, cela m’a apporté de belles surprises puisque les textes de deux auteurs encore non publiés, Gabriel Féraud et Eric Saunier, ont été retenus. Et puis j’accueille aussi – historique ! – le tout premier texte de Fantasy de Scotch Arleston, papa de Lanfeust de Troy qui, pour l’occasion, s’essaie avec brio à l’écriture hors scénario bande dessinée.
Je me suis donc confronté à divers aspects, la correction, la relecture, le choix des textes... J’ai fait corriger certains auteurs, notamment Laurent Aillet et L.V. Cervera Merino, plus de huit fois pour parvenir à l’exact équilibre entre le sujet demandé, lequel était un défi, et ce que l’auteur apportait de lui-même par son style.

LF.N: Quelle question n'avons-nous pas posée à laquelle vous auriez aimé répondre ?
PM: On n’a pas parlé de l’aspect humoristique, mais j’espère que ce n’est pas parce qu’on n’en a pas décelé dans mes romans ! On peut traiter des sujets étonnants avec l’humour, et il peut être grinçant, mordant, fin et discret, foisonnant, noir, débridé... C’est très vaste. Les romans de Catherine Dufour sont un excellent exemple – et le prochain sera très étonnant; en bande dessinée, je suis fasciné par le travail de Manu Larcenet; pour ce qui est de ma propre utilisation de l’humour, ça vient comme ça, c’est pas très maîtrisé ni calculé et peut-être faudrait-il que ça le soit plus, je ne sais pas. J’aime traiter mes sujets avec désinvolture. Je suis pétri dans l’œuvre de Vance, lequel tire beaucoup sa matière humoristique du travail de Wodehouse.

Propos recueillis par Denis Labbé - 11/2002

 
 
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