Philippe Monot

Auteur de deux romans de fantasy très originaux: Frère Aloysius et le Petit Prince (2002) et Sardequins (2002), tous deux aux éditions Nestiveqnen, Philippe Monot apparaît désormais, comme l’un des grands espoirs de ce paysage littéraire français de l’imaginaire. Il nous paraissait donc indispensable qu’il nous éclaire un peu sur ses univers teintés d’érudition et d’humour, au cœur desquels évoluent des personnages hauts en couleur. Avant de voir paraître la suite des Sardequins, voici quelques éclairages sur ses paysages originaux qu’il vous faut absolument découvrir.

LeFantastique.Net: Quels sont les centres d'intérêt qui vous ont amenés à écrire ? Quelles sont vos influences, vos écrivains préférés ?
Philippe Monot: Je viens du jeu de rôle. Mais avant ça, je viens d’une ouverture subite et violente à la lecture, qui est survenue après une adolescence exempte de livres, avec la trilogie de Lyonesse de Jack Vance. Ensuite, tout s’est enchaîné et en quelques années, comme on marche sur un chemin tracé, je suis arrivé à l’écriture. Je suis passé auparavant par d’autres formes d’expression – la musique, très très peu, et surtout la sculpture et la peinture. Il y a des choses que j’exprimerais plus par la peinture encore aujourd’hui, mais c’est une question de disponibilité. Je suis libraire et mon temps libre passe dans l’écriture. J’aimerais avoir un sort de Stase Temporelle pour allonger un peu le temps. Ca serait bien utile.
Mes influences sont donc, depuis l’origine, de l’ordre de la SF et de la Fantasy : j’ai bien sûr tout lu et relu de Vance et je “milite” depuis 2 ans pour le retour de ses œuvres dans l’éditorial français – d’où mon dossier dans Faeries, d’où l’anthologie-hommage qui sortira à Nestiveqnen à la fin novembre. Il y a eu LeGuin aussi, qui m’a apporté autant de paysages que Vance (j’entends par paysage une lecture qui ouvre systématiquement non seulement à la réflexion, mais à des images et des couleurs). J’ai dévoré des tas de choses : Dickens devant lequel je reste pantois, Wodehouse, John Irving, Dumas, Bordage dont le style narratif tient du génie, Conan Doyle énormément, Lovecraft, des livres d’histoire à la pelle mais ce n’est pas toujours une lecture passion, plutôt une lecture recherche. En tant que libraire, je suis amené à lire beaucoup de choses mais ce ne sont pas forcément des lectures complètes – faute de temps encore.
Mais les influences ne sont pas forcément que de l’ordre du livre. Ce qui amène à l’écriture peut être beaucoup plus éthéré : des émotions principalement, des questions que l’on se pose, des réflexions que l’on a sur le monde. Contrairement aux idées reçues, la Fantasy est un domaine où l’écrivain peut complètement s’épanouir.

LF.N: Vos romans mettent en place une cosmogonie assez particulière. Pouvez-vous nous en dire plus ?
PM: Ben voilà, on y vient. A l’heure actuelle, ce qui motive mon travail est le questionnement sur le sujet de la foi – la plus fascinante expression de l’ignorance candide de l’humanité. Les dogmes religieux, les cosmogonies se forgent sur la frustration de l’ignorance. C’est un constat et nullement un jugement. Notre capacité à raisonner nous amène à penser que la vie est guidée par des forces supérieures. Cela rassure et c’est une forme de quête sans fin. La foi est fascinante, en ce qu’elle a de pouvoir sur l’Homme, qui dès lors est capable du pire comme du meilleur. Des questions m’animent et me motivent : qu’est-ce que Dieu ? Pourquoi Le cherchons-nous ? Que faisons-nous en Son Nom ? Est-ce qu’on ne tournerait pas en rond par hasard, en cherchant dans des figures fantasmatiques une identité du Divin qui serait tout simplement en nous depuis toujours ? Quelle est cette force que l’on appelle la Foi et que pourrait-elle nous apporter hormis son allégeance à des dogmes ? (Et là, je pense à la magie).
Je ne suis pas croyant, mais j’ai le plus profond respect pour les hommes de foi. Je les côtoie, notamment à l’abbaye cistercienne de Timadeuc, en Bretagne, où je me rends souvent pour travailler. Pragmatiquement, j’y recherche aussi un calme et une sérénité que je ne trouve nulle part ailleurs – qui n’est perturbé que par le glas des Offices. Les moines sont des hommes passionnants et étonnants. Ces types prient toutes les nuits de 3 à 4 heures du matin pour le salut du monde ! C’est absolument stupéfiant et ce n’est qu’une manifestation, certes pas la plus mauvaise, de la recherche de Dieu ou d’un dieu, de quelque éther qu’il soit.

LF.N: Qu'essayez-vous d'amener à travers cette vision personnelle du monde ?
PM: Eh bien, une réflexion donc, eu égard à ce que j’ai dit ci-dessus. Je m’exprime en Fantasy à l’heure actuelle parce que le genre me passionne, mais je sais pertinemment que je ferai autre chose un jour, sans pour autant jamais oublier la Fantasy et ses infinies possibilités dans l’imaginaire. C’est maintenant qu’on commence à comprendre que la Fantasy est un genre tout à fait apte à véhiculer des idées, et qu’en un certain sens, elle peut être “actuelle”.
Et puis il n’y a pas que ça ! J’essaie de partager avec d’autres des histoires parce que j’aime en raconter et j’aime en parler avec eux après, rentrer dans les détails, confronter leurs points de vue. C’est un partage, l’écriture, ou du moins, je ne l’envisage pas autrement.

LF.N: Certains pensent que la Fantasy est un genre réactionnaire. Quel est à votre avis sa place dans la littérature contemporaine ?
PM: Réactionnaire ? Tiens, je m’étonne de ce terme, et je ne l’avais jamais entendu employé pour la Fantasy. Bof, je ne vois franchement pas le rapport entre Fantasy et réac’, sauf peut-être que le genre passerait outre, peut-être, les conventions littéraires institutionnalisées. Et encore je n’en suis pas sûr : les écrivains actuels de Fantasy ou de Science-Fiction prouvent pour la plupart qu’ils sont de véritables écrivains, à part entière. Fabrice Colin, avec “Or not to be”, est l’exemple le plus actuel qui me vienne à l’esprit. Michael Moorcock a fait du roman historique, initiatique, de la SF, de la Fantasy, de même que Robert Silverberg qui a réécrit Gilgamesh ! – faut le faire quand même.
La matière Fantasy devient un choix légitime, comme l’a été et l’est encore la Science-Fiction. Qu’elle ait encore ses détracteurs est tout à fait normal et même utile, puisque cela prouve que le genre vit, fait couler de l’encre, fait parler de lui, apporte des choses à des personnes et donc en dérange d’autres...
En fait, de nombreux auteurs et lecteurs de Science-Fiction pensent avec regret que ce genre littéraire est en train de péricliter au profit de la Fantasy : C’est archi-faux ! ! Et ce cri est celui du libraire, de l’auteur et du lecteur réunis ! La Science-Fiction a connu, il y a quelques années, les même difficultés pour se faire accepter du grand public qu’a la Fantasy à l’heure actuelle, mais elle a bel et bien gagné ses lettres de noblesse et elle n’est certainement pas dépassée ! Au pire, je pense personnellement qu’elle sera amenée à muter, à mettre à jour ses éléments distinctifs, tout en conservant ce qui fait sa noblesse, l’imaginaire, la matière dont est également pétrie la Fantasy. La SF, pour ma part, est en mutation et lorsqu’elle reviendra, elle nous émerveillera plus encore. La Fantasy quant à elle, est en train de naître au grand public. Elle a donc aujourd’hui, certes, une place plus importante sur les tables des libraires.
En tant que libraire, je peux affirmer que les littératures de l’imaginaire n’ont jamais été aussi bien acceptées du grand public. Elles se portent à merveille, avec un lectorat où se trouvent représentées toutes les classes sociales et tous les âges – j’ai des petites mamies qui viennent m’acheter le dernier Robin Hobb avec les yeux brillant de plaisir, des gosses qui lisent du Simmons et du Bordage, des mamans qui coincent entre deux “Tom-tom et Nana” un Terry Pratchett ou un Harry Potter, ou qui viennent me demander quand sortira le prochain Claire Panier-Alix.
La distinction entre littérature populaire et littérature tout court n’est que le fait d’une intelligentsia éditoriale qui se targue de tout savoir et d’avoir raison sur tout. Le polar, dont on connaît le succès et la légitimité actuels, vient du populaire, pourtant Farjadie n’était pas académicien non plus que Irish ou Hammett. Et d’autres encore, Eugène Sue, Mark Twain, Arthur Conan Doyle, Victor Hugo... aucun, que je sache, n’a écrit pour plaire aux élites, mais bel et bien au plus grand nombre.
Alors, quand à savoir si les littératures de l’imaginaire ont leur place dans la grande bibliothèque des productions littéraires dites contemporaines, je répondrai que le public est là, et que c’est clairement le plus important.

 
 
 
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