Henri Loevenbruck (2)

K. : Dans votre livre, Faith raconte une légende et dit à un certain moment "... car les druides nous enseignèrent plus tard la supériorité des mots que l'on dit sur ceux que l'on écrit". Croyez-vous cela ? N'est-ce pas un peu étrange venant d'un écrivain de faire dire ça par l'un de ses personnages ?
H.L : Il ne faut pas croire tout ce que disent les personnages des livres. Il y en a souvent qui disent "tuez les tous !". Dans ce cas précis, ce n'est pas le narrateur qui parle mais bien un personnage... Mais en ce qui concerne la supériorité de l'oral sur l'écrit, je ne suis pas sûr de pouvoir trancher... Les mots écrits restent, quand on ne les brûle pas (souvenez-vous de la fin de Farenheit 451). Ils ont l'avantage d'être plus réfléchis, souvent. Mais l'oral, quelle puissance ! Quelle force quand les mots sont dits par celui qui sait les dire ! Je crois que personnellement, je me souviendrai plus longtemps des histoires que des conteurs m'ont offertes devant un feu, ou même de celles que ma mère me racontaient le soir pour m'endormir que de celles que j'ai lues. Cela n'enlève rien à mon amour du livre... Disons que mon rêve serait qu'une maman lise La Moïra à ses enfants !

K. : Dans vos interviews, on relève deux auteurs largement cités: Alexandre Dumas et Stephen King. Trouvez-vous quelque chose de commun à ces deux auteurs ?
H.L. : L'émotion. La maîtrise de nos émotions. Dumas et King savent parfaitement à quel moment leur lecteur va rire, pleurer, avoir peur. Je suis sûr que King est même conscient qu'à tel endroit, une bonne partie de ses lecteurs vont s'emmerder !!! Personnellement, je ne m'emmerde jamais dans King. On lui reproche souvent de faire des livres trop longs, mais pour Dumas comme pour King, je me régale davantage à chaque page. Leurs livres pourraient durer, durer, durer, comme un lapin qui fait du tambour, et jamais je ne me lasserais... Ce sont les deux auteurs qui ont eu chez moi le record de vitesse de pages tournées à la minute (non, bien-sûr, je mets de côté les flip-book de Pif Gadget...). En France, les gens ne savent pas forcément à quel point l'écriture de King est puissante, pas seulement ses histoires. La langue qu'utilise King est entièrement au service de nos émotions. C'est un condensé de ce que j'appellerais "les émotions universelles". King sait dire en quelques mots des sentiments profonds qui nous parlent directement, à nous, habitants des 20-21ème siècles. "A Cigarette widow" par exemple, en deux mots, King dit beaucoup (alors imaginez tout ce qu'il dit en un roman !). Lisez la première page de "Désolation". C'est une leçon d'écriture radicale, efficace, foudroyante. Quant à Dumas, il y a des gens mieux placés que moi pour dire combien Dumas et compagnie étaient des as de l'efficacité littéraire !

K. : Vous avez été longtemps un des animateurs d'un fanzine qui a eu la chance de passer pro. Quels conseils donneriez-vous aujourd'hui à de jeunes passionnés désireux de lancer leur propre fanzine ?
H.L. : D'arrêter avant qu'il ne soit trop tard ! Non, je plaisante... Mon conseil : d'y croire, d'y croire dur comme fer, et de trouver de très bons amis pour le faire avec soi. Si je ne m'étais pas entouré de David Oghia, Alain Névant, Emmanuel Baldenberger, Stéphane Marsan et de tous les pigistes, je ne serais jamais arrivé là où nous sommes arrivés. C'est donc une question de motivation, de hasard des rencontres, et surtout d'humour ! Il faut beaucoup d'humour... Jusqu'au bout. Je crois même que parfois, on oublie que, "bon, allez, il faut prendre ça à la rigolade". En ce moment par exemple, deux de mes plus proches amis l'ont un peu oublié et se font
méchamment la gueule comme deux gamins de 12 ans. Le vrai combat, c'est ça. Se souvenir que le grand challenge, c'est de gagner sa vie en faisant ce qu'on aime, avec les gens qu'on aime, sans se laisser pourrir par les difficultés qui viennent nous barrer la route. Le plus dur, c'est de continuer à aimer ses potes pour leurs défauts, parce que quand tout va mal, c'est les défauts qui ressortent, pas les qualités. Et là, les moins patients baissent les bras. Pourtant, je peux vous dire une chose, l'équipe
qui a monté Science-Fiction Magazine est la plus belle équipe de potes que la terre ait porté, une équipe qui regroupe tous les pires défauts de la terre, et toutes les plus belles qualités. J'espère qu'on saura continuer, avec humour...

K. : Enfin, pour en revenir à la Moïra, la création d'un site Internet semble indiquer une volonté de créer un univers déclinable sur plusieurs médias. Est-ce là une de vos intentions? Si un gros budget venait à atterrir en vos mains, quel média choisiriez-vous pour prolonger votre univers ?
H.L. : Sans hésiter, je donnerais tout l'argent à David Oghia pour qu'il fasse un film. Ce type, qui a été rédacteur en chef de Lucasfilm Magazine, de Starfix, puis qui a été responsable de la rubrique Ciné dans SF-Mag, est avant tout réalisateur. C'est son vrai métier, et comme pour beaucoup de jeunes réalisateurs, aussi talentueux soient-ils, les réalités économiques font qu'on n'a pas toujours les moyens de se consacrer à ce que l'on sait faire le mieux. Mais si un jour un producteur donne ces moyens à David, je fais ici le pari que ses films bouleverseront le paysage cinématographique
franco-français. Il a une réelle intelligence du langage filmé, et s'il fallait que La Moïra devienne autre chose qu'un livre, alors je voterai pour un film d'Oghia !

Pour retrouver l'univers de La Moïra sur le net: http://www.henriloevenbruck.com

Christophe Van De Ponseele - 03/2001

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