Serge Lehman

Auteur et acteur du renouveau de la Science-Fiction francophone au milieu des années 1990, Serge Lehman en est une des figures marquantes: il publie en peu de temps dix romans (dont la populaire série F.A.U.S.T.), un recueil de nouvelles (La Sidération), de nombreux articles et quantité de nouvelles dans les supports les plus divers. On peut aussi porter à son palmarès l'anthologie qui relança en partie la SF en langue française: Escales sur l'Horizon.

Pourtant, l'auteur se fait peu à peu de plus en plus discret pour disparaître presque complètement après le tournant du nouveau millénaire, laissant ses fidèles lecteurs sur leur faim en n'achevant pas les différents cycles débutés. Suit une période d’environ cinq ans sans textes à offrir au public.

Et puis, depuis quelques mois, le retour attendu semble s'amorcer. D'abord avec sa signature au générique de l’œuvre cinématographique d'Enki Bilal, Immortel. Puis l'apparition d'un texte inédit dans une anthologie, au moment même où l'auteur réapparaît sur les listes de diffusion spécialisées, ou en conférencier lors du colloque SF de Nice "Histoire et Science-Fiction".

Et puis il y a la sortie, lors du festival Utopiales de Nantes, de cet énorme recueil, Le Livre des Ombres. Premier ouvrage de Lehman à paraître depuis Aucune étoile aussi lointaine en septembre 1998, ce livre réuni un grand nombre de ses nouvelles déjà publiées, agrémentées de quelques textes inédits. Mais leur ordonnancement, lié par un prologue, un épilogue et des inter-textes tout neufs leur donne une nouvelle vie et un souffle nouveau. Certains de ceux-ci, répartis sur toute la carrière de l'auteur, n'avaient d'ailleurs été disponibles que dans des supports à la diffusion plus que réduites: de cent à deux cent cinquante exemplaires pour ceux publiés dans les anthologies Destination Crépuscule par exemple.

Il faut dire que ce fix-up est loin de n'être qu'une simple réunion hasardeuse de textes épars: déjà à l'époque de leur écriture, Lehman confiait que tous ses textes étaient liés et constituaient des morceaux du puzzle qui allait résulter en une immense Histoire du Futur. Ainsi ses différents cycles incomplets, F.A.U.S.T., l'Espion de l'étrange, la Guerre des 7 minutes ou Martin Dirac se laissent-ils percevoir par moments dans ce recueil énorme, véritable condensé de cette fresque gigantesque. On peut aussi lire pour s'en convaincre l'interview publiée dans le numéro 121 de la revue Yellow Submarine en novembre 1996, disponible en ligne sur le site de la NooSFère.

Mais pour l'heure voici un entretien tout neuf, programmé avec Serge Lehman lors des dernières Utopiales.

Après plusieurs années passées dans la discrétion, pourquoi et comment ce retour ? Et qu'avez- vous fait pendant tout ce temps ?
J’ai arrêté d’écrire fin 2001, parce que je n’y arrivais plus ; j’ai recommencé fin 2004 parce que je pouvais à nouveau. Ce n’est pas plus compliqué. Dans l’entre-deux, j’ai traversé plusieurs phases que j’essaie encore d’élucider aujourd’hui. Il m’a fallu un an juste pour accepter le blocage. Après, j’ai fait les choses habituelles, pris des notes, improvisé, dessiné, fait de l’association libre, tenu un journal. J’ai beaucoup lu, aussi. Il y a eu un moment auto-analytique très fort, mais qui n’a pas suffi à relancer la machine. Il y a eu un moment psychotique qui continue de me terroriser aujourd’hui. A la fin, je ne pensais plus du tout à l’écriture, j’essayais simplement de passer l’hiver – de survivre, et de ne pas être détruit par les hallucinations. J’ai touché le fond en décembre 2003, quand j’ai réalisé que consacrer vingt heures par jour à lutter contre la tentation du suicide dans un état d’épuisement total constituait, en soi, une situation stable, une forme de mort. Je suis mort à ce moment-là. Après, ça ne pouvait aller que mieux ! Les hallus ont cessé et j’ai commencé à voir la cohérence de la séquence. Quand j’en ai été capable, je me suis mis à la raconter de vive voix à droite à gauche, et puis finalement par écrit, pour Jacques Goimard qui m’a proposé de l’inclure dans le dictionnaire qu’il prépare pour l’Atalante. Quand Mireille Rivalland et Pierre Michaut ont vu passer l’article, ils m’ont appelé et m’ont demandé si je voulais reparler du projet Livre des Ombres, sur lequel on s’était mis d’accord en 2000. Entretemps, je m’étais doucement refait la main sur une nouvelle pour l’antho Jules Verne d’Héliot et Comballot, chez Mnémos. J’ai dit OK et tout a recommencé.

Ce recueil, Le Livre des Ombres, semble faire écho à celui publié il y a presque 10 ans chez Lettres SF : La Sidération. Celui-ci en était-il en quelque sorte le "brouillon" ?
Oui et non. Oui parce que le principe était le même: nouvelles classées dans l’ordre chronologique de lecture (et non d’écriture) et, à l’époque déjà, retouchées pour éviter les redondances tout en soulignant l’arrière-plan commun, le tout enluminé par Jeam Tag. En ce sens, effectivement, La sidération était une sorte de mini Livre des Ombres et il me semble d’ailleurs que P. J. Thomas avait écrit que ce titre conviendrait mieux. Mais ce qu’on a fait avec l’Atalante va beaucoup plus loin. Cette fois, il y a la voix de Malaverne qui parle entre les textes, il y a ce qui arrive dans le canyon du Pli du Songe et tout ce qui touche au "monde d’avant le monde". Le LdO, c’est vraiment un fix-up classique, un acte créatif autonome. J’en profite pour redire ma gratitude à Mireille et Pierre et saluer le travail splendide de Gess sur l’imaginaire graphique du livre. Comme Jeam Tag il y a dix ans, je le considère comme le co-auteur de cette édition.

 

 
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