Entretien avec Nathalie Le
Gendre
LeFantastique.net:
Comment êtes-vous arrivée à l'écriture
?
Nathalie Le Gendre: J’adore raconter des histoires, tout
simplement. C’est une façon de mettre en scène
mes idées, mes passions… Il paraît que déjà
toute petite je noircissais des pages de cahiers en y couchant
des poèmes, des contes, des pièces de théâtre.
Quand j’ai eu mon premier enfant, j’ai commencé
à écrire pour lui les histoires que je brodais
oralement depuis des années. Par la suite, ces histoires
sont devenues des romans.
LFN: Vous
n'êtes jamais passé par la nouvelle ? Avez-vous
répondu à des concours ou à des appels
à textes d'anthologies ?
NLG: Oui, j’ai répondu à des concours et
des appels à textes, mais c’était plus pour
m’amuser et patienter entre deux réponses d’éditeurs.
J’ai eu deux petites nouvelles publiées sur un
site lors de l’action "Anti-fascisme" (les fameuses
dernières élections présidentielles), mais
j’avoue ne pas en être très contente. C’était
dans l’urgence et je n’ai pas pris le temps de peaufiner
les textes, ni de les corriger (c’est bourré de
répétitions et de fautes !). Par contre, Denis
Guiot est tombé dessus par hasard et en a été
impressionné… faut croire que c’était
pas si mal que ça finalement !
LFN: Pourquoi
avoir choisi la SF ?
NLG: J’ai besoin de m’évader, de changer
d’univers, et la SF le permet. Et puis, les légendes
de mon pays y sont peut-être pour quelque chose.
LFN: Mais
la SF n'est-elle pas justement parfois un rappel à la
réalité plutôt qu'une source d'évasion,
en particulier dans vos romans si "réalistes"
?
NL: Effectivement, on pourrait le voir ainsi. Je vous assure
pourtant que, pour moi, ce n’est pas le cas. La SF, à
mon sens, n’a rien de réaliste puisque c’est
le futur !
LFN: Vos
deux romans se déroulent au sein d'une Terre ravagée
par un cataclysme : Guerre Ultime dans l'un, écologie
bouleversée dans l'autre. Pourquoi de telles visions
?
NLG: Une petite sonnette d’alarme… Lorsque je regarde
ce que devient la terre, ça me désole et je ne
peux m’empêcher d’imaginer dans quelques siècles,
si nous arrivons jusque là, ce que sera cette planète.
Ce que nous faisons de la nature est aberrant !
LFN: Voulez-vous
lancer un appel à la raison ?
NLG: Vous m’octroyer une bien grande mission pour le grain
de poussière que je suis sur ce monde. On n’écoute
déjà pas la voix des grands alors ce n’est
certainement pas moi qui arriverais à lancer un appel
à la raison ! Moi, je dis, je dénonce parfois
; alors si ça touche, sensibilise, une petite partie
des futurs adultes, tant mieux, à eux ensuite de se poser
des questions.
LFN: Considérerez-vous
toujours vos romans comme des moyens de véhiculer un
peu d'humanité, ou en tout cas de prévenir contre
les dangers que l'Homme est capable de faire subir à
l'Homme ?
NLG: Sans hésitation, oui. L’Homme est stupide
et a la mémoire bien courte ! Il suffit de prendre l’exemple
des guerres ou des génocides… Mais encore une fois,
ce n’est pas moi qui changerais la face du monde uniquement
en quelques pages.
LFN: Vous
utilisez des mondes où s'opposent une élite et
des "inférieurs". Des envies de dénonciations
?
NLG: Malheureusement, ces mondes ne sont pas si loin du nôtre.
Donc, oui, une façon de dénoncer notre société
où des fossés profonds se creusent.
LFN: Pensez-vous
faire de la politique au sens noble et grec du terme ?
NLG: Qui ? Moi ? Oulà, certainement pas ! Je suis apolitique
! Si je mettais un pied là-dedans, je deviendrais comme
tous les politiciens et ça me fiche la chair de poule
! Et ce que j’écris n’a rien de politique.
LFN: Pourquoi
vos romans sont-ils en fait très intimistes, plutôt
axés sur l'humain en tant qu'individu avec ses propres
problèmes, plutôt que sur une vision de la société
avec des conflits englobant le monde ?
NLG: Une manière d’attirer l’attention. L’individu
m’intéresse, pas le monde entier. Se mettre à
la place de quelqu’un et porter son fardeau, puis se poser
la question : que ferai-je si j’étais à
sa place ? Voilà ce qui m’interpelle. Et, entre
nous, c’est un exercice assez complexe auquel j'adore
me prêter.
LFN: En
quoi l'exercice est-il complexe ? Dans l'écriture, dans
la mise en condition ?
NLG: C’est dans la mise en condition que c’est le
plus complexe, pas dans l’écriture. Une fois que
vous habitez votre personnage, il est très facile d’écrire
par sa voix. Lorsque je dis que c’est complexe, je ne
parle pas pour moi.
LFN: Votre
thème de prédilection paraît être
la liberté au sens large. Que mettez-vous derrière
ce concept ?
NLG: La vie ! La vie est un bijou et la liberté un de
ses joyaux qu’il faut préserver tout en respectant
la liberté d’autrui.
LFN: Pensez-vous
qu'aujourd'hui, même dans nos démocraties, que
ces libertés sont réelles ?
NLG: Non, pas au sens où je l’entends. C’est
pour cela que je rage et que j’ai envie de tirer des multitudes
de sonnettes d’alarme !
LFN: Dans
les larmes de Gaïa est découpé comme
une pièce de théâtre, pourquoi ?
NLG: Quand je "construis" un roman, je le fais comme
si j’allais jouer une pièce : le décor,
la personnalité de mes personnages (qui sont vivants),
l’imprégnation des lieux, l’histoire, etc…
J’adore le théâtre, j’adore endosser
plusieurs personnages, être à leur écoute,
les guider. J’aime jouer. Donc, tout naturellement, vu
l’urgence de ce roman et sa conception, ce découpage
s’est imposé.
LFN: Pourquoi
de l'urgence ?
NLG: L’urgence de l’histoire : Natanae a une chance
unique de fuir cette bulle devenue prison, de se sauver des
griffes de ce beau-père abject, mais pour cela, elle
doit prendre instantanément (lors de l’abordage
du continent sauvage) sa décision, chose extrêmement
difficile à son âge (il s’agit tout de même
de tout plaquer à 14 ans pour se retrouver on ne sait
où !), et, en l’espace de quelques jours seulement,
se persuader qu’elle deviendra une victime si elle reste.
LFN:
Dans ce même roman, vous vous attaquez au problème
de la maltraitance à enfant, un thème rare dans
la SF. Quelles étaient vos intentions ? Pourquoi utiliser
un tel ressort dramatiquement lourd ?
NLG: Mes intentions ? Dénoncer, alerter… Oui, c’est
rare en SF, mais j’ai une certaine vision de la SF qui
me permet d’utiliser de tels sujets. La SF ne me sert
que de cadre pour faire réfléchir le jeune lecteur
: dans le futur, les technologies auront évolué,
nous saurons beaucoup de choses, mais l’être humain,
lui, n’évolue pas. Les problèmes de société
seront toujours là. L’être humain reproduit
les mêmes gestes depuis des millénaires : guerres
barbares, injustices, asservissements, maltraitances, etc…
De tels sujets sont lourds, certes, et souvent tabous dans des
romans ados. Pour moi, c’est stupide. Les enfants sont
capables de comprendre, de réfléchir. La vie ne
les épargne pas et le seul moyen d’y faire face
est de leur ouvrir les yeux : regarde ton semblable, ça
peut t’arriver, fais attention.
LFN: Vous
n'avez pas peur de passer pour moralisatrice ?
NLG: Non, pas du tout. Je ne fais pas la morale, loin de là
! Les adultes ont une emprise sur les enfants, et je ne le supporte
pas. Un enfant est un être humain, on doit juste l’aider
à se construire, pas poser sur sa tête la main
du pouvoir.
LFN: Dans
Mósa Wòsa, vous avez pioché dans
les mythes chamaniques des indiens d'Amérique. Cherchez-vous
à dénoncer la peur de notre médecine traditionnelle
face aux autres médecines ?
NLG: Ce que je veux dire, c’est que certains hommes veulent
toujours aller contre nature et que ça a toujours créé
des problèmes. Dans notre médecine, il y a une
question de gros sous…
LFN: Et
ces gros sous empêchent-ils un meilleur monde pour l'homme
?
NLG: En quelque sorte, oui.