Entretien avec Christophe
Lambert (3/4)
Comment
te sens-tu dans la collection Autres Mondes ? T’incite-t-elle
(ou plutôt Denis Guiot) à écrire différemment
?
C.L.
: Denis a placé la barre très haut. Il ne laisse
passer aucune facilité, aucune baisse de régime
dans la qualité. A chaque « Autres Mondes »,
je suis obligé de me donner à fond. La plupart
des directeurs de collections s’attachent surtout à
corriger le style. La spécificité de Denis, c’est
qu’il m’aide, en amont, à clarifier ma pensée
et les thèmes abordés. Il me signale aussi quand
un perso à besoin d’être étoffé.
C’est vraiment un travail en étroite collaboration.
Tu as
fait une incursion dans la littérature "adulte"
avec un Quark Noir chez Flammarion il y a quelques années.
As-tu une nouvelle envie d’y faire un petit plongeon ?
C.L. : J’ai terminé le premier jet d’une
histoire mêlant voyage temporel, télé-réalité
et 6 juin 44, pour le Fleuve Noir. Cela devrait sortir en mars
2005 si les Dieux de l’édition, en général,
et Bénédicte Lombardo en particulier, sont avec
moi.
Te sens-tu
écrivain pour la jeunesse ?
C.L. : Si écrire pour la jeunesse = écrire pour
les enfants… Non. Je publie dans des collections «
jeunesse » mais j’écris pour les pré-ados
(bons lecteurs), les ados et les adultes. Mes histoires sont
trop compliquées, trop violentes, et baignent souvent
dans une espèce d’ironie assez sombre qui convient
mal aux enfants. On m’a proposé plusieurs fois
d’écrire pour les « primaires ». Je
ne sais pas faire, et ça ne m’intéresse
pas. Le hic, c’est que les ados et les adultes ne vont
pas trop fureter dans les rayons jeunesses où je suis
distribué. A quatorze ans, tu quittes les rayons «
jeunesse » pour aller voir ce qui se fait chez Bragelonne
! Je n’en finis pas de déplorer la non-existence
d’un réseau de distribution « young adults
» en France.
As-tu
des secrets d’écrivain ? Comment abordes-tu tes
histoires en général, as-tu une démarche
de travail, une méthode d'écriture ?
C.L.
: J’ai toujours une poignée d’idées
d’avance qui me tournent dans la tête, en permanence.
Elles prennent forme ou s’autodétruisent lentement.
Et puis, un beau jour, l’une de ces idées me choisit
(et non l’inverse) ! C’est le signe qu’elle
est arrivée à maturité, prête à
être développée. Je rêvasse, je prends
des notes, j’écoute de la musique de films. A la
fin de cette période de « rêverie constructive
», je me retrouve souvent avec un début, deux ou
trois scènes fortes, pleins de petits détails
et, si j’ai de la chance, une fin. Il m’arrive souvent
d’entamer la rédaction du bouquin alors que je
n’ai pas encore décidé de sa fin. Généralement,
la seconde moitié de l’histoire est un peu floue
dans ma tête, alors que l’acte 1, l’exposition
des enjeux et des protagonistes, est clairement défini.
Par exemple, je sais que les héros vont triompher, mais
je n’ai pas encore l’idée du « comment
». Je me fie alors à mon instinct et à la
logique interne du récit. Ce dernier, une fois lancé,
réclame certaines choses. Je suis à l’écoute
de ses exigences. Trop d’improvisation est périlleux.
A l’inverse, connaître à l’avance tout
ce qu’on va écrire reste assez ennuyeux. Il faut
un juste milieu. Pour ce qui est de la phase de rédaction,
je m’y colle tous les jours, sauf le week-end, jusqu’à
ce que j’ai tapé le mot FIN. C’est aussi
bête (et discipliné) que ça.
Quelles
sont les scènes que vous tu as le plus de mal à
écrire ? Le plus de facilité ?
C.L. : Nous avons déjà évoqués les
scènes d’action, qui sont ma récréation
et ma récompense (vu les réactions des lecteurs,
je crois le plaisir partagé)… Si j’étais
peintre, nul doute que je peindrais des batailles, des trucs
avec des chevaux, du mouvement. Pas des paysages. J’ai
du mal avec les descriptions. Ma tendance naturelle serait d’aller
vers une écriture scénaristique : « Il est
midi. Ils arrivent devant la montagne ». Basta. En roman
« classique », tu ne peux pas faire ça. Tu
dois écrire « Le soleil était déjà
haut dans le ciel quand ils virent les premiers affleurements
rocheux sortir de terre, etc. ». Je caricature mais il
y a de ça. Décrire une montagne, un lac, ou même
un bonhomme, n’est pas la partie du boulot que
je
préfère. J’ai fait des études de
réalisation. Je viens de l’image, pas de l’écrit.
Je dois lutter contre moi-même pour soigner le style,
car je tiens à ce que mes romans ne soient pas de simples
scénarii déguisés, mais possèdent
aussi une (modeste) valeur littéraire. Sinon, à
quoi bon écrire des livres ? Les scènes de dialogue
me posent également des difficultés. Pas les dialogues
eux-même (ils coulent tout seuls), mais tout ce que j’appelle
« l’habillage », les petits descriptifs intermédiaires
: dit-il en lissant sa moustache. Il but son verre d’un
trait avant de poursuivre. Grinça-t-il. Il le considéra
d’un œil perplexe, etc, etc, etc. Et quand il y a
plus de deux personnages, ça devient un vrai casse-tête.
Les scènes de briefing sont également très
chiantes, car purement informatives, et il faut trouver des
artifices pour les rendre vivantes…