Entretien avec Christophe Lambert (2/4)

 

Est-ce difficile de se glisser dans la peau d’un personnage féminin comme dans ton roman ?
C.L. : Il y a eu une période de flottement, durant le premier jet. Karol était, dans cette version, homosexuelle. Je m’étais dit : « tant qu’à parler des discriminations, allons-y à fond ». Et j’aimais bien l’idée que le bouquin ne soit pas centré là dessus. Elle était lesbienne, mais on n’en faisait pas tout un plat, ; c’était juste un élément de l’intrigue parmi d’autres. Malheureusement, ça ne fonctionnait pas très bien ; ça ne nourrissait pas assez mon histoire… Alors, j’ai décidé d’en faire une mère célibataire avec un bébé sur les bras. Sortant moi-même d’une période couches-nuits blanches-biberons, ça a tout de suite été plus facile. Il y avait du vécu, là-dedans ;-)

Quand on a suivi ton parcours d’écrivain, tu as commencé avec des romans plutôt d’action pure, et aujourd’hui tes livres ont un aspect « politique » plus marqué. Est-ce l’expérience qui fait évoluer l’écriture et les sujets abordés ?
C.L. : Quand j’écris pour « Autres Mondes », je sais que je ne peux pas livrer un divertissement pur et dur. Ce n’est pas la ligne éditoriale de la maison. Donc, quand j’ai envie de pondre ce que j’appelle affectueusement des « séries B », je vais voir ailleurs. C’est dans cet esprit que nous avons commis L’île de la terreur, chez Nathan, avec mon vieux complice Stéphane Descornes. J’ai le sentiment que tout a été un peu déjà écrit dans les grands thèmes du fantastique. J’essaye de faire naître une (tout petite) originalité en télescopant ces thèmes avec des genres, des périodes, où l’on n’a guère l’habitude de les trouver. Cela donne le cocktail « pirates du XVIIIème et extra-terrestre » dans L’île de la terreur ou encore « cow-boys et zombies » dans Rio Diablo (à paraître chez Magnard). Je travaille également sur une histoire d’hommes préhistoriques et de vampires…


Penses-tu être aujourd’hui un écrivain à message ?
C.L. : Je n’aime pas trop le mot message. Je n’ai pas forcément de réponses aux problèmes que j’aborde. Je m’interroge. Dans les « Autres Mondes », j’ouvre le débat à travers une histoire que j’espère palpitante.

D’où te vient ce talent à rendre aussi cinématographique tes scènes, celles d’action en particulier ?
C.L. : J’ai été biberonné aux Spielbergeries toute ma jeunesse. J’ai vu, re-vu, re-re-vu, toutes ces séquences. Je les ai intériorisées et disséquées plan par plan. Maintenant, c’est un savoir faire que je régurgite assez facilement. Il y a plusieurs petits trucs. Il faut relancer l’action quand le lecteur (ou le spectateur) pense que c’est fini. La scène doit déborder de mini-péripéties, de rebondissements. Mais attention, la surenchère doit rester crédible. Il faut jouer sur les cinq sens, et en particulier, l’articulation en point de vue, qui est la voie royale de l’efficacité au cinéma. Du genre : « Je lâche un hoquet de surprise. Devant moi : trois hommes en armes ! » La première phrase, c’est (dixit JF Tarnowski, qui fut mon prof de réalisation à l’ESRA) l’articulateur (le sujet qui voit) ; la seconde phrase, c’est son point de vue subjectif. Il vaut mieux user de phrases courtes (en cinéma, on parlerait de montage serré), voire hacher les phrases les plus longues avec des virgules. Si l'on prend le paragraphe suivant, extrait de La loi du plus beau, chaque point fonctionne comme un « cut » qui permet au lecteur de changer de plan mentalement, quand il se fait son cinéma intérieur :
« L’un des flics pointe son museau hors de la trappe. Luther lui décoche un coup de pied dans les gencives, puis il écrase ses doigts du talon. Le type hurle et lâche prise. Le métro freine. Surpris, Luther perd l’équilibre. Il glisse sur le ventre pendant quatre ou cinq mètres, se rattrape à une sorte de déflecteur qui dépasse du toit du wagon. Je rampe péniblement jusqu’à lui. Un nouveau Vigilant sort la tête du trou ; nous sommes trop loin pour lui taper dessus ce coup-ci ! »
Les phrases courtes fonctionnent comme des « inserts ». Le métro freine. Tac ! C’est court. Effet choc. On visualise les étincelles sur les rails. On entend le bruit. Surpris, Luther, perd l’équilibre. Là encore, c’est court. J’imagine, le gars, en plan serré, qui sort du champ, par le bas de l’image. Il glisse sur le ventre pendant quatre ou cinq mètres, se rattrape à une sorte de déflecteur qui dépasse du toit du wagon. Là, c’est plus long. La phrase accompagne la glissade, le mouvement, au ras du toit. Un travelling littéraire, si on veut. Bon… J’analyse tout ça après coup. Quand je l’écris, ça me vient tout seul, à l’instinct. Je me mets une bonne musique de film, et roulez jeunesse ! Pour clore la question, je dirais qu’une bonne scène d’action fait avancer l’intrigue ET donne des infos sur un ou plusieurs personnages. Dans La loi du plus beau, la poursuite dans le métro a pour fonction de nous montrer que Luther est un casse-cou, accroc à l’adrénaline… impression qui va se confirmer par la suite.


Tu as touché à pas mal de genre, y compris le livre historique avec L’or et la boue. As-tu un style privilégié ?
C.L. : Le style littéraire s’adapte en fonction du sujet. Quant à savoir si j’ai un genre de prédilection ?… L’aventure, au sens large, sans doute… J’aime bien le côté ludique de la SF, les paradoxes, les questionnements Dickiens, ce genre de trucs. Et, pour les romans historiques, j’aime bien me documenter sur une période donnée.

 

 
 
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