Entretien avec Jess Kaan
(suite)
LFN:
Tu as reçu l'année dernière le prix Merlin
pour ta nouvelle “ L'affaire des Elfes Vérolés”,
aux éditions Nestiveqnen, ce prix a-t-il une importance
particulière pour toi ? A-t-il été bénéfique
dans tes rapports avec les éditeurs ? Avec le public
?
JK: Je remercie ceux qui ont voté pour ce texte car recevoir
le Merlin à la convention de SF devant un parterre de
célébrités du milieu avait un côté
émouvant, surtout pour un grand timide dans mon genre…
Tu demanderas aux présents, ils te raconteront mon discours
qui ne restera pas dans les annales (rires). J’apprécie
ce prix parce qu’il est un prix du public et aussi parce
que cette nouvelle avait été nominée à
Epinal et n’avait rien reçu, ce qui m’avait
déçu à l’époque (même
si le fait d’avoir un texte nominé m’avait
montré que j’avais des lecteurs). En ce qui concerne
mes rapports avec les éditeurs, ils n’en ont pas
été modifiés pour autant… Pour tout
te dire, j’ai proposé un recueil avec les aventures
d’Eidonius à plusieurs éditeurs. Deux ont
décliné mon offre, les autres sont restés
plus muets qu’un rocher de moules hallucinogènes.
En ce qui concerne le public, j’ai reçu quelques
mails de félicitations, mais je tiens à dire qu’il
ne s’est rien passé de plus. On ne m’appelle
pas Monsieur Merlin, je peux encore aller chercher le pain tranquillement…
De toute façon, j’estime qu’un prix est un
instantané… J’avoue cependant que j’aimerais
bien gagner le Rosny un de ces 4 car j’ai aménagé
une place spécialement sur ma cheminée (rires).
LFN: Tu
publies aussi bien du fantastique que de la SF ou de la Fantasy
: les étiquettes ont-elles une importance pour toi ?
Quel genre préfères-tu ?
JK: Les étiquettes, c’est juste bon à faire
des classements, et je suis d’une nature plutôt
brouillonne… Donc pour moi elles n’ont guère
d’importance. Je dirais que j’aime les textes qui
me font vibrer, qui partent du quotidien et le dérèglent
(on dira le fantastique si tu insistes, mais "Neverwhere"
de Gaiman est-ce du fantastique ?), que je suis moins technique
pour la technique ou que je reprocherais le manichéisme
d’une certaine fantasy. Parce que tant que j’y suis,
on se demande où est le projet de société
de Sauron dans le SDA (rires). J’aime aussi qu’un
texte se rattache à l’histoire, ma matière
de prédilection…
LFN:
La violence est très présente dans la plupart
de tes textes, même dans ceux qui sont à vocation
humoristique. Tous les gens te connaissant parlent pourtant
de quelqu'un d'aimable et charmant. Pourquoi alors cette violence
? Est-ce un exutoire, un défouloir ?
JK: Aimable et charmant… N’est-ce pas ? Pour la
violence, on m’a même qualifié de parangon
de l’excès de violence dans un numéro de
Galaxies… Alors je vais me justifier car tu as “insisté”
sur ce côté violent de mes histoires dans ta critique
parue sur ce site. Et d’une il y a la violence du monde
qui rejaillit dans mes écrits, lorsque j’écris
j’essaie de rester en phase avec la réalité
et elle n’est pas aussi édulcorée qu’on
voudrait nous le faire croire le plus souvent. Pour le cycle
des Sukkalin dont je parlerai plus tard, c’est le quotidien
de mes personnages, un monde qui te prend à la gorge
parce que tu ne sais par vers où aller, où se
trouve la lumière, parce que ce qui s’y joue, c’est
l’avenir d’une espèce… C’est
l’impression que j’éprouve aujourd’hui
dans notre société installée dans une certaine
pensée unique ou coincée entre "bien-pensance"
et doutes… Ensuite tu as des textes comme "Dérobade",
"Rustbelt" où il est question de lutte encore.
Quand le mec se retrouve viré dans "Rustbelt",
il le vit comme une agression et il a raison d’une certaine
manière. Parce que c’est la vie qui l’a poussé
dans cette voie et qu’il n’y a pas de sentiment
de justice, que lorsque tu te sens impuissant, tu as envie de
montrer que tu peux ENCORE exister. Pour An urban… , la
violence avait une vocation plus humoristique, un genre de parodie
de Matrix par certains aspects, voir la chute du chat botté
à rapprocher de celle de Trinity dans le troisième
volet de cette “saga”… Et puis tu as "Bloody
Venise" ou "Quand lune saigne", des textes sanglants
mais où il faut se rappeler que les valeurs des protagonistes
ne sont pas les nôtres, où la folie rôde.
Dans ces nouvelles, il y a de la violence mais ces scènes
ne sont pas “gratuites” comme le disait Armand Cabasson.
Donc exutoire ou défouloir, je ne sais pas… Je
laisse les lecteurs juger.
LFN: Est-il
plus difficile d'écrire un texte angoissant ou un texte
comique ?
JK: Il n’est pas facile d’écrire un texte
tout court. Il faut l’idée, le déclic, l’envie
et, par dessus tout, la première phrase… Une fois
que tu les as, tu peux enfin te lancer.
LFN: Un
autre point redondant dans tes textes est l'utilisation de références
musicales. La musique est-elle importante pour toi, personnellement
et dans ton rapport avec l'écriture ? Écris-tu
en musique ? Où vont tes préférences musicales
?
JK: Je n’écris jamais en musique, en étant
totalement incapable. Quant aux références, elles
ne sont pas légions, mais j’avoue que la musique
m’inspire parfois quand je suis en voiture, elle m’aide
à mettre mes idées au clair… J’apprécie
beaucoup Rob zombie, Marylin Manson, j’ai eu ma période
Offspring… Je peux aussi entrer dans une phase dance etc…
Ah et j’ai été inspiré pour "Sukkal"
par les messes de Mozart !
LFN:
Dans le recueil, quel est le texte qui te tient particulièrement
à cœur ? Pourquoi ?
JK: Tous ont une histoire et me plaisent sinon je ne les aurais
pas gardés pour figurer dans ce recueil, mais s’il
ne fallait en retenir que deux, ce serait le dyptique DEROBADE
/ LE BAYOU. En effet, il y est question de nature et de ce qui
me tient à cœur. Par ailleurs, mis en vis à
vis, ils ont une certaine résonance…
LFN: Dans
Dérobade, tu poursuis ce que tu appelles le cycle des
Sukkalin, comptes-tu continuer à développer ce
qui ressemble à une histoire du futur ?
JK: Cela dépend des opportunités qui se présenteront,
mais j’avoue que "Sukkal" nous a menés
à la croisée des chemins. De plus, je n’ai
pas encore évoqué les Elködz donc je pense
me laisser tenter quand j’en aurai le temps. Et puis,
j’avais prévu six à sept textes parce que
le terme hexalogie avait un côté intriguant…
Et il me semble qu’il faut aller plus loin, vers la Lumière…
LFN: Quels
sont tes projets futurs ? Des publications en vue ?
JK: Pour les publications, on prévoit un Horrifique spécial
moi avec trois textes inédits au sommaire, interviews
etc… Horrifique est un fanzine Québécois.
Puis on me retrouvera dans l’Emblèmes la Mer avec
un texte qui se déroule en partie à Dunkerque,
et enfin pour l’heure un texte devrait paraître
au Canada dans la Revue Solaris. Il s’agira d’un
texte en sensibilité, je tiens à le dire. Pour
les projets, je me remets au roman cet été. En
ayant trois en chantier, je les mets dans l’ordinateur
portable et on verra lequel avancera le plus. J’ai vraiment
très envie de continuer les aventures d’Eidonius,
il a tellement de choses à nous raconter. Ce roman devait
d’abord sortir dans une collection Jeunesse mais comme
le projet ne se fera pas, j’ai décidé de
laisser Eid se lâcher… Pour les fans du Triton,
le roman fait suite à l’affaire des elfes vérolés…
Et puis il y a aussi un projet plus vague en collaboration...