Entretien avec Hervé Jubert (suite)

 

LFN: Tu vas toujours nous faire revisiter les grands classiques de ta littérature ? Qui les lecteurs auront-ils la chance de rencontrer ?
HJ: Je ne sais pas trop encore quoi faire de cette île habitée par une foultitude d’avatars. Je pense en utiliser certains. Ainsi, l’homme sans ombre sera l’équipier de Martineau dans sa prochaine existence de limier aux trousses du Crime dans une ville Minotaure. Pour le reste, on verra.

LFN: Sur cette question du “barré” ou du “carré”, comment attaques-tu la construction d’un roman ? Un synopsis d’abord ? L’écriture directe ? Des fiches de personnages ? Beaucoup de recherches avant d’écrire ou au fur et à mesure des difficultés rencontrées ? En gros ta création (sans les trucs qui t’ont rendu célèbre évidemment ;-)).
HJ: Euh, je suis célèbre ? Tu me cherches là ? Bon, dès le départ, quand je me suis lancé dans Pierre Pèlerin, j’ai su que le genre de bouquin que je ferais serait : carré mais barré et inversement. De la folie raisonnée. Un truc qui semble partir dans tous les sens mais qui en fait, raconte une histoire dans sa manière la plus classique, avec début, développement, fin. Le barré se loge plus dans les détails, les réactions parfois un peu extrêmes de mes personnages, ou des effets de rebondissements qui pourraient s’apparenter à une sorte de voyage dans un Luna-Park littéraire avec palais des glaces, petit train des horreurs, femmes à barbe et changements à vue. Mais je m’éloigne de ta question qui était comment je travaille ? Par impulsions et réflexions. Je prépare l’histoire. Je fais un synopsis - impossible pour moi de partir dans un bouquin si je ne sais pas à peu près sa taille et son déroulement - puis j’écris, partie après partie, en remaniant l’histoire au fur et à mesure qu’elle se développe. Le travail de documentation se fait un peu en amont mais surtout pendant l’écriture. Avec un bémol. Dans le cas de Roberta, ça se passe comme ça parce que je n’évolue pas dans un univers crédible. Dans celui de Blanche, c’est différent. J’étais à Paris en 1870 et il a fallu que je m’en imprègne avant d’imaginer quelque intrigue que ce soit. Donc, il y a eu beaucoup plus de documentation en amont.

LFN: Avant ta vie d’auteur “jeunesse” (oui, je sais j’insiste ;-)), tu tapais dans la “vieillesse” avec surtout Pierre Pèlerin mais aussi le début de ta Bibliothèque Noire. Où sont passés ces personnages ? Les reverra-t-on un jour ? Sont-ils enterrés ou simplement en voyage, en train de reprendre des forces avant de se retrouver malmenés sous ta plume?
HJ: Pèlerin se repose au Kamtchatka dans la yourte du Père Noël. Quant à Beauregard, je planche sur une adaptation BD. Rien n’est fait. Mais j’ai des scrupules à ressortir tels quels les volumes abandonnés par Le Masque. En même temps, j’avais écrit la moitié du 3 qui se passe à New-York dans les années 1860. Comme la politique de la réédition me dérange un peu quelque part mais que je tiens beaucoup à cet univers, je vais tout faire pour lui donner une nouvelle jeunesse. La bande-dessinée me paraît être un bon compromis.

LFN: Comment ?
HJ: En un, ça me permettra de réécrire d’une certaine manière, les Beauregard. Ce que je n’ai pas forcément envie de faire sous une forme romanesque.
En deux, je m’effacerai derrière le dessinateur (ou la dessinatrice) qui fera les trois-quarts du boulot, voire les neuf dixièmes.
En trois, je suis impatient de voir Beauregard en images. J’ai travaillé, comme je travaille sur chacun de mes livres, comme un story-boarder. Je vois les scènes mentalement avant de les écrire. Ça fera bizarre de les voir… vraiment.

LFN: Avec quel dessinateur aimerais-tu travailler ?
HJ: Je ne sais pas. Un inconnu talentueux et dont le dessin me plaît me conviendra parfaitement.

LFN: As-tu l’impression que la BD te laisserait encore plus de liberté dans la folie de tes mondes ?
HJ: Non. Je pense que le livre est un support idéal pour montrer ce que j’ai dans l’hypothalamus, dans cette partie que les jésuites ne sont pas parvenus à éradiquer (Toute ma scolarité chez les Frères !) ou qu’ils ont fait s’épanouir. Va savoir. Quand tu écris ton livre, tu es seul. A toi de trouver tes propres recettes pour que les idées se transforment en scènes, dialogues, histoire… Pour que le lecteur plonge dans ton univers et s’approprie tes personnages. Le côté technique et un peu ardu de la chose m’intéresse autant que le travail d’imagination. Rendre un rêve ou un cauchemar crédible, juste avec des mots. Quel pied ! La BD est différente. Tout travail de collaboration est différent. Et enrichissant. Mais, non, avec les livres, je peux le dire : je suis un homme libre !

LFN: Abordes-tu aujourd’hui l’écriture de façon différente ?
HJ: De manière plus posée depuis que je ne fais plus que ça, depuis que j’ai quitté Paris, en fait. En tout cas - et pourvu que ça dure - plus ça va plus je m’éclate. Et plus je bosse, aussi. En passant “pro”, je me suis rendu compte que le travail n’était pas un vain mot. Je prépare de plus en plus en amont, pour tout ce qui est documentation, scénario et de donner du corps aux personnages. L’écriture est d’autant plus facile. Finalement, ce sont les personnages les plus importants.

LFN: Je te l’avais déjà demandé il y a longtemps, mais les choses ont aujourd’hui changé, vis-tu de ton écriture ? Tes livres se vendent-ils bien ?
HJ: Les Pèlerin sont au point mort. Concernant Roberta, le Quadrille est à 15.000 exemplaires, le Tango à 13.000 et la Samba je ne sais pas. Ce qui est en dessous des espérances qu’Albin fondait sur la série. La donne a changé avec les ventes à l’étranger. Apparemment, le Quadrille marche fort en Angleterre et il est très soutenu par les libraires. Et puis, il y a les américains qui, apparemment, vont se la jouer à l’américaine (bigger is better)… Alors, je vis de mon écriture, oui. Mais attention : je n’ai pas de jacuzzi.

LFN: Avant tu faisais aussi des piges et autres boulots d’écriture pour pallier au manque financier. Est-ce plus confortable de ne faire qu’écrire des livres ou as-tu des envies que tu n’as pas le temps d’assouvir ? Cela te demande-t-il plus de travail qu’avant ou plus de
rigueur ?

HJ: J’ai dit que je travaillais beaucoup mais, en fait, je suis un planqué. Je ne travaille réellement que le matin. L’après-midi, je bouquine, je m’occupe de mes enfants, de ma maison, je fais du kayak ou du beurre de yack. Ce rythme d’épicurien me permet de pondre, allez, un bouquin et demi par an (je prends de l’avance en ce moment) sans ressentir aucun manque. Par contre, comme j’ai gagné en rigueur (et en vigueur, grâce au beurre de yack), je travaille aussi plus vite. Donc je travaille autant qu’avant et mieux.

LFN: As-tu un retour presse et public satisfaisant, pour toi bien sûr ?
HJ: Oui pour les deux. Et les ados font d’excellents critiques. L’un d’eux m’a pointé une erreur patente dans le Quadrille que je garderai sous silence…

LFN: Etre chez un grand éditeur comme Albin Michel change-t-il la vie d’un écrivain ?
HJ: Dans la mesure où c’est un éditeur qui fait son travail, tu m’étonnes ! L’écrivain peut prendre son temps pour faire de meilleurs livres. Lorsqu’il a un souci, il appelle et on lui répond. Il a l’impression… Non, il sait que ses livres sont défendus. Sans parler du travail de relecture et de correction... Il vit dans un monde plus humain. Il est heureux. Il dort bien. Il fait de jolis rêves.

LFN: As-tu été approché par d’autres éditeurs ? As-tu eu des propositions alléchantes ?
HJ: Non. Si XO me commandait un roman fantastique avec une mise en place de 200.000 exemplaires et un a-valoir énorme, je réfléchirais. Mais nous sommes en pleine science-fiction.

LFN: Et la suite des événements alors ? Le nouveau livre ? Toujours chez Wiz ?
HJ: Affirmatif. C’est un gros polar fantastique - enfin, gros, par rapport à un Bordage, c’est une novella ! - qui se déroule à Paris pendant le siège des prussiens en 1870.

LFN: Pour finir que dirais-tu à un jeune écrivain qui a envie de se lancer dans le monde cruel de l’édition ? Quelques conseils ?
HJ: Etre opiniâtre.
Et : écrire un bon livre. Ça demande beaucoup de travail petit scarabée (ou pas beaucoup si tu es un génie). Mais, comme c’est un métier d’autodidacte, tout est possible. Et si tu atteins ce but merveilleux, le reste suivra.

Propos recueillis par Michaël Espinosa

 

 
 
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