Entretien avec Hervé
Jubert

LeFantastique.net:
Bonjour Hervé. Alors comme ça désormais
il faut te parler en anglais ?
Hervé Jubert: C’est malin.
LFN:
Ne te défile pas, raconte un peu ces changements dans
ta vie d’écrivain, ta carrière qui se veut
aujourd’hui internationale.
HJ: Si tu y tiens. La trilogie Roberta a été vendue
chez les italiens, les russes, les anglais, les espagnols…
Grâce à la traduction anglaise (le premier, Dance
of the assassins est sorti au printemps 2004 au Royaume-Uni),
Albin Michel a vendu la trilogie aux américains. Chez
Harper Collins. Certes, Bush a été réélu.
Mais les yankees sont des personnes extrêmement respectables…
LFN: Ton
dernier livre, Sabbat Samba, a achevé ta trilogie
“magique”, pas trop triste de quitter tous ces personnages
hauts en couleurs ?
HJ: Pas vraiment triste de les quitter, parce que je les retrouve
bientôt. Je prépare l’écriture du
numéro 4 avec frayeur (ça part dans tous les sens)
et enthousiasme (joie de revoir la bande de Roberta et Grégoire).
LFN: Dans
quelles péripéties vont-ils plonger ?
HJ: Eh bien, nous aurons au menu une chasse aux dieux dans la
plaine de Sogdiane aux côtés de ce blondinet impétueux
d’Alexandre le Grand, une visite des enfers en compagnie
du maître des lieux, une course-poursuite spatio-temporelle
dont les étapes ne sont pas encore clairement définies,
du punch et de la bonne humeur ! Comme les scènes sont
éparpillées sur une demi-douzaine de carnets et
que je n’ai pas encore rangé tout cela, je préfère
ne pas rentrer dans les détails qui, pour l’instant
me paraissent bien troubles.
LFN:
Au départ, tu n’avais pas écrit ce roman
à destination des jeunes et finalement tu te retrouves
dans la collection Wiz de chez Albin Michel qui s’oriente
vers les ados. As-tu finalement trouvé un public réceptif
et était-ce finalement le public cible de tes livres
?
HJ: Bonne question. Je t’avouerais qu’au début,
j’ai plus ou moins bien digéré le fait de
me retrouver dans le gang des souris détectives (Hermux
Tantamoq, Géronimo Stilton, etc.). Mais finalement, après
les rencontres faites en salons, les retours des lecteurs et
des professionnels (libraires et documentalistes) j’ai
pu me rendre compte qu’Albin ne s’était pas
planté en me mettant chez Wiz. J’avais, sur ces
bouquins en tout cas, une écriture ado que je ne soupçonnais
pas. Ou alors, je suis un “ adulescent ” ? Quoi
qu’il en soit, ceux qui achètent Roberta sont,
pour moitié des 11-17 ans et pour autre moitié
des 30 ans et plus. Le plus marrant, c’est quand les parents
achètent pour leurs enfants et reviennent prendre la
suite pour eux. J’adore. Donc, pour répondre à
ta question, j’ai trouvé un public pour ces bouquins
qu’à mon avis je n’aurais pas trouvé
dans le milieu SF.
LFN: Comment te sens-tu dans la peau d’un auteur “jeunesse”
?
HJ: Je ne me sens pas “auteur jeunesse”. En tout
cas, je n’aborde pas l’écriture d’un
roman en terme d’écriture jeunesse. C’est
peut-être pour cela que la trilogie de Roberta détone
un peu dans la collection : c’est écrit sans a
priori, sans scène adulte hard non plus, mais je suis
absolument incapable d’en écrire, et sans but pédagogique.
LFN: Ecris-tu
ton prochain livre avec des limites dues au secteur jeunesse,
en gros, te sens-tu muselé par le label jeunesse ?
HJ: Le prochain s’appellera Blanche ou la triple contrainte
de l’enfer. Je l’ai écrit en doutant
fortement qu’il soit pour Wiz. Pour moi, c’est assez
gore, sombre, violent. Finalement, à la lecture, mon
éditrice m’a dit OK. Et c’est vrai qu’en
le relisant maintenant, je vois que le bouquin s’intègre
nickel dans la collection. Donc, j’ai l’impression
d’être un gros méchant quand j’écris.
Mais en fait, je suis un gros gentil…
LFN: Ca
ne te fait pas rager d’être finalement un gentil
alors que tu aimes écrire des choses plutôt sombres
?
HJ: Le côté sombre… D’accord, ça
saigne (dans Sabbat Samba pas trop.) Il y a souvent
des médecins légistes, des étals de bouchers,
la Mort… Mais c’est juste pour l’ambiance.
Hommage aux maîtres, - Jean Ray, Conan-Doyle, Stevenson,
Dickens, etc. - et attirance inexpliquée pour les ambiances
un tantinet poisseuses. Néanmoins, je pense que plus
ça va, plus je vais aller vers la couleur. Et puis, je
dois t’avouer que je suis, en fait, complètement
fleur bleue et affreusement premier degré. E.T. m’arrache
encore une petite larme quand la fleur ressuscite. Le sentiment,
y a que ça de vrai.
LFN: Quelles
sont les remarques que tu reçois principalement des lecteurs
ados, mais aussi de leurs parents ? T’es-tu déjà
fait assassiner par un parent outré ?
HJ: J’ai eu un parent assassin. Sinon, côté
ado… La première fois que j’ai vu un pottermaniaque
en culottes courtes s’arrêter à mon stand,
je lui ai demandé son âge (11 ans), je lui ai dit
qu’il était peut-être un peu petit pour lire
ça, et il m’a rétorqué qu’il
avait déjà lu le Quadrille des Assassins et qu’il
était venu prendre le Tango du Diable. Finalement, les
réactions les plus violentes sont venues de la presse,
suisse en l’occurrence… Mais je n’ai jamais
eu de réaction parentale vraiment violente. D’autant
qu’ils lisent souvent eux-mêmes les bouquins. Ils
sont étonnés de me voir arrondir les mirettes
quand j’entends que leur fille de 12 ans a lu les trois
d’affilée. Trop long, compliqué, sanglant
? Pensez-vous monsieur l’auteur ! Elle vous attend de
pied ferme pour la suite. En fait, je crois que les jeunes,
nous poussent déjà dans la tombe. C’est
bon d’être prévenu.
LFN:
A la rédaction du Quadrille des Assassins, avais-tu
déjà en tête la trilogie qui a finalement
vu le jour ?
HJ: Non. L’idée, et l’envie, de faire une
suite est venue avec l’achat des anglais. Alors, j’ai
repris mes notes pour le Tango et la Samba.
Il se passe la même chose avec la seconde trilogie que
je prépare. Si les américains n’avaient
pas acheté la première, je ne me lancerais peut-être
pas dans l’aventure. Quoique… C’est marrant
avec cet univers. Finalement, c’est un joyeux fourre-tout
de ce que j’aime, une sorte de cabinet de curiosités.
Et comme je continue à découvrir des trucs, à
apprendre, fatalement je continue à vouloir faire des
histoires avec. Et c’est vrai que l’univers kaléidoscopique
de Roberta s’y prête plutôt bien.
LFN: Tu
m’avais déjà dit que tu effectuais tes recherches
pour tes livres dans des vieux livres de curiosités du
19ème justement, avec de superbes illustrations de gars
qui ont inventés des trucs complètement fous.
Opères-tu toujours ainsi ? Plus largement, où
vas-tu puiser tes idées ahurissantes ?
HJ: Le 19ème a toujours la cote. En fait, ma curiosité
se nourrit au gré des découvertes chez les bouquinistes,
dans les vide-greniers mais aussi dans la presse quotidienne
qui regorge d’idées fantastiques, sur Internet
(Le site de la Bibliothèque Nationale de France avec
ses dizaines de milliers d’ouvrages rares à télécharger
y est pour beaucoup). Où je peux, en fait. Mais plus
ça va, plus je ressens le besoin de faire des enquêtes
sur le terrain avant d’écrire. Pour te donner une
idée : je trouve dans un dictionnaire d’Histoire
Géographie de 1866, un article sur la maîtresse
d’Henri II, au douzième siècle. Elle s’appelait
Rosemonde. Je ne peux pas laisser passer ça ! Surtout
qu’Henri II l’avait emprisonnée à
Woodstock dans “un asile mystérieux avec une espèce
de labyrinthe”. J’irai voir ce qu’il en est
sur place. Comme je ferai la route des phares, sur les traces
de Stevenson. Voyager amène une foultitude de détails
et m’inspire en complément de la source écrite.
Et je pense que c’est important aussi pour rendre les
personnages vivants que de visiter les endroits dans lesquels
ils sont censés évoluer. Un truc que j’aime,
par exemple, quand je me promène dans Paris, c’est
de voir la ville telle qu’elle était avant. Me
dire : “tiens, ici, il y avait le pilori des Halles”
ou “c’est au fond de cette cour que se trouve l’hôtel
particulier de ce cher Georges Beauregard.” C’est
un plaisir solitaire, je te l’accorde. Il n’en est
pas moins réel. Quant à mes idées ahurissantes…
La plupart sont un odieux pompage de la réalité
bien plus ahurissante que le monde des idées. Au début
de la Samba, lors du grand bal en sorcellerie, les fenêtres
se brisent et la condensation des corps se transforme en neige
dans la salle de danse. Ça a eu lieu, vraiment ! Je ne
sais plus dans quel château allemand. Mais ça a
eu lieu. Un truc qui me ferait vraiment plaisir - et je pense
qu’avec le prochain qui se passe à Paris pendant
le Siège de 1870, et il s’en est passé des
trucs ahurissants - serait de me retrouver face à des
jeunes et de leur dire : “Vous trouvez que ce qui est
dans ce bouquin a l’air dingue ? Eh bien, tout est vrai
et a existé.” Puis de produire mes preuves.
LFN: Des
personnages que tu estimais important dans le premier tome ont-ils
disparu dans les suivants et d’autres, finalement moins
cruciaux au départ ont-ils été développé
dans les tomes suivants ?
HJ: Selon l’envie, l’intrigue et l’obligation
de ne pas lasser le lecteur. Ça va, ça vient.
Dans le numéro 4, je reviendrai à l’équipe
de choc du quadrille avec une remise en lumière de Clément.
Lilith va aussi prendre de l’ampleur. Elle sera sans doute
le personnage central du numéro 5.
LFN: On
se sent parfois un peu mal à l’aise, toute proportion
gardée, avec tes personnages qui ne sont ni vraiment
blancs, ni vraiment noirs. Même Martineau et Roberta restent
ambigus. Est-ce un choix de faire planer le doute en permanence
?
HJ: Je dois aimer les personnages ambivalents parque que je
suis, avant tout, un lecteur de fantastique.
LFN: Comment
abordes-tu la construction de ces personnages et comment les
fais-tu vivre au fil des pages ? As-tu des difficultés
à les mettre en scène dans certaines situations
? Certains personnages sont-ils plus difficiles à faire
exister ?
HJ: Pour ma part, si un personnage est difficile à faire
exister, c’est qu’il est mauvais. J’ai pas
mal de chance à ce niveau. Je trouve facilement le canal
empathique avec les personnages viables et, de fait, ils s’incarnent
rapidement. Je suis très mauvais pour ce qui est de les
décrire physiquement (à la limite, je préfère
rester dans le vague et laisser le lecteur faire son travail
d’imagination. Je pense qu’il se l’approprie
d’autant mieux.) Par contre, niveau dialogue, ça
va vite. Et c’est dans le dialogue que je parviens à
les faire exister. Ça aussi changera, je pense, ou sera
étoffé par le travail de description sur lequel
je peine parfois. Ou de mise en situation. Quant à la
méthode, les personnages apparaissent souvent d’eux-mêmes,
d’un coup, parfois armés de pied en cap. C’est
arrivé avec Roberta. Pendant une discussion en voiture
avec ma femme (qui est pour beaucoup dans sa naissance, sois
remerciée mon amour joli !) Roberta est née avec
son poncho, son énergie et son hérisson télépathe
en un quart d’heure. Une fois qu’elle était
là et que je savais à peu près quelle histoire
j’allais raconter, les scènes sont apparues à
leur tour d’elles-mêmes. Drôle d’alchimie.
Des fois je me creuse un peu le citron pour combler un vide,
ou j’utilise un truc de théâtre. Mais le
plus souvent, tout vient naturellement.
LFN: Sabbat
Samba paraît être un délire pur. En
tant que lecteur, on se sent parfois “centrifugé”
dans ton scénario. Comment as-tu abordé la création
de ce tome et son écriture ?
HJ: Comment ça un délire ? Mais il est très
construit, ce livre ! Non, c’est vrai que c’est
un barnum. Mais je me suis fait plaisir. En reprenant Stevenson.
En faisant ce tour du monde… Et puis, je voulais qu’il
ait un côté frénétique, bachique.
Le prochain sera plus carré mais tout aussi barré,
je pense.