Nicolas Jarry

Chroniques d'un écrivain Sînamm

 

Depuis quelques années, la France peut se vanter de produire une Fantasy de grande qualité. Les éditions Mnémos nous font découvrir au fil des mois de jeunes auteurs doués pour conter les aventures de héros spectaculaires évoluant dans des mondes de magie et de mystère. Nicolas Jarry, avec ses Chroniques d'un guerrier Sînamm a su nous offrir un grand moment de fantasy francophone. Pour nos lecteurs, l'auteur a bien voulu nous en dire un peu plus sur son œuvre et sur la Fantasy en général...


Lefantastique.net: Dans Le Loup de Deb, premier tome de vos Chroniques d'un guerrier Sînamm, le premier grand personnage que nous rencontrons est Asquin de Deb. Il apparaît comme un vieux chevalier, ivrogne de surcroît, mais qui est loin d'avoir dit son dernier mot. Est-ce là l'image d'un héros vieillissant? Peut-on le comparer quelque part avec le héros de David Gemmell, le fameux Druss de Légende?

Nicolas Jarry: Je crois qu'encore plus que pour tout autre personnage de Fantasy, il ne doit pas y avoir d'archétype du "héros vieillissant". En effet, quel personnage peut être plus riche et plus complexe intérieurement qu'un homme (ou une femme) ayant vécu 60 ans en ayant parcouru le monde de long en large? A aucun moment, je n'ai eu la prétention d'imposer au lecteur une vision dogmatique du héros vieillissant, j'ai seulement raconté l'histoire de l'un de ces hommes hors du commun (comme je suis convaincu qu'il en existe vraiment) oublié au fond de sa cave depuis bien trop d'années. Sinon je n'ai pas encore lu "Légende" de D. Gemmell. En effet j'évite de lire des textes trop proches de ce que j'écris quand je suis en plein milieu d'un roman, sinon j'ai tendance à prendre des manies d'écriture de l'écrivain en question. Cependant, à ce que j'ai compris (grâce, entre autres, au quatrième de couverture), Druss est une légende accomplie et reconnue comme telle, ce qui n'est pas du tout le cas d'Asquin. L'un et l'autre se sont retirés du monde, mais je ne pense pas que ce soit pour la même raison. Les exploits d'Asquin, aussi grands soient-ils, ont été oubliés. Son nom provoque de vagues souvenirs, en aucun cas les cris de la foule en délire! Ce n'est plus qu'un vieillard qui rejette le monde qui l'entoure parce qu'il s'est senti lui-même rejeté et bafoué. Quand il reprend l'aventure en compagnie de Nambi et Donosson, il doit prouver à tous, y compris à lui-même, qu'il est bien un homme promis à devenir une légende. Druss, lui, n'a plus rien à prouver de ce côté là. A part cette principale différence, je suis à peu près certain qu'ils arriveraient à se trouver des points communs en discutant devant un bon verre.

LF.net : Très vite, on ressent que le véritable héros n'est autre que le jeune Nambi Lavone. Le jeune homme rencontrera une tribu Sînamm et sera marqué de tatouages. Parlez-nous un peu de la symbolique de cette "écriture sur corps". D'où vous est venue cette idée et quelle(s) signification(s) voulez-vous y inscrire?

N.J. : Il y a quelques années, j'ai vu un film: "l'âme des Guerriers". C'est un film profond qui traite des Maoris, ces hommes dont les guerriers se tatouaient le visage et le corps, ainsi que de leurs femmes et de leurs conditions sociales souvent difficiles. J'ai été abasourdi par la force (ainsi que la violence) qui
se dégageait de cette culture ancienne. Je fonctionne très souvent ainsi, quand quelque chose me touche, je le garde en moi jusqu'à ce que je trouve un moyen de l'exprimer, le plus souvent en le replaçant dans un de mes romans. Ce n'est pas toujours une action consciente de ma part, mais quand on me demande pourquoi telle ou telle chose se trouve dans mon texte, j'arrive parfois à en retrouver la source. Dans le Loup de Deb, les tatouages des guerriers sînamms étaient une manière de donner une identité forte à ce peuple éclaté en de nombreux petits clans nomades. La raison pour laquelle Nambi est lui-même marqué est tout autre. A travers Magd'hâ, c'est la déesse Mer elle-même qui le marque. Quant à ses raisons... elles doivent être bonnes, mais elles restent malheureusement impénétrables!

LF.net : Dans le second tome, La Terre d'Horizon, apparaît la notion d'objet magique avec une bien étrange bague-araignée. A propos de cette magie, bien présente dans votre oeuvre, feriez-vous une distinction entre la magie que recèle un objet et la magie que possède un homme, comme Nambi, par exemple? Ou bien alors, il n'existe qu'une seule Magie, déclinée sous des formes différentes?

N.J.: Une seule magie déclinée sous différentes formes. "La magie c'est un peu comme un parasite qui vivrait un instant au travers toi, possédant tes folies et tes craintes. D'un effort de volonté, (...) tu la distilles en quelque chose de désirable. (...) Elle est dangereuse à utiliser car elle possède un embryon d'âme qui se développe à mesure qu'elle passe d'un mage à l'autre. Il reste toujours de mauvaises choses accrochées à la Force, rarement de bonnes". Asquin dans "le Loup de Deb" P. 265. En clair, la magie est une énergie qui devient de plus en plus "consciente" et "malfaisante" à mesure qu'elle est utilisée par les mages, conservant une partie de leur peur et de leur folie, on l'appelle alors la Force. Tout le monde peut utiliser une magie vierge ou primaire, mais pour parvenir à distiller convenablement la Force il faut une certaine expérience et un caractère bien trempé (l'humeur d'un magicien ne va pas en s'arrangeant avec l'âge, c'est bien connu !) ou alors il faut utiliser une rune qui va purifier cette magie souillée, mais même ainsi ce n'est pas sans danger! Le principe est simple, l'application beaucoup moins. Sinon la magie de Nambi (ou celle du vieux chef Sînamm) n'est pas à proprement parler de la "magie". C'est plutôt une altération sensorielle qui conduit à un éveil supérieur, cet éveil permettant de percevoir et d'appréhender le monde d'une façon différente, plus profonde, que celle que nous connaissons. Je pourrais également paner d'Océan, des Nymphes, des Trolls ou des Dragons (les Dragons... quel épineux sujet !), mais je trouve que j'en ai déjà beaucoup dévoilé. Il faut conserver un peu de vraie magie, celle du rêve...

LF.net : Pour nos lecteurs, assoiffés de Fantasy, quelles oeuvres leur conseilleriez-vous?


N.J. : "Les Trois Mousquetaires" (Si ça vous chagrine, remplacez le cardinal par un magicien, ses gardes par des gobelins, Milady par une vile elfe noire lubrique et, hop! le tour est joué. Vous avez le meilleur roman de fantasy jamais écrit). Il y a également beaucoup d'excellentes œuvres de Fantasy, mais je vexerais certainement les amateurs du genre en leur conseillant des bouquins qu'ils ont dû lire avant que moi-même j'apprenne l'alphabet!

LF.net : Percevez-vous des différences entre la Fantasy francophone et la Fantasy anglophone?

N.J. : Je crois que la Fantasy francophone se cherche encore, peut-être a-t-elle besoin d'un chef de file ou simplement de temps pour mûrir? Le temps le dira. Toujours est-il que l'on ne peut pas rattraper plusieurs décennies de retard d'un coup de baguette magique (même en Fantasy) !

LF.net. :Avez-vous d'autres projets d'écriture? Ou bien avez-vous encore envie de décliner votre oeuvre sur d'autres supports, par exemple?

N.J. : J'ai pleins de projets d'écriture, mais je vais attendre d'avoir bouclé le troisième et dernier livre de la trilogie du Loup de Deb avant de décider d'une ligne de conduite. Sinon j'ai écrit le scénario d'une BD qui devrait paraître d'ici l'année prochaine (je croise les doigts) et je n'ai aucun autre projet en cours concernant le Loup de Deb (mais ne sait-on jamais, je reste ouvert à toute proposition...).

 


Nicolas Jarry, Chroniques d'un guerrier Sînamm, éditions Mnémos

  • Le Loup de Deb, 2000 (couverture: Vincent Dutrait)
  • La Terre d'horizon, 2001 (couverture: Julien Delval)
  • La Prophétie de Saharama, 2001 (couverture: Julien Delval)

Propos recueillis par Christophe Van De Ponseele, juillet 2001

 

 
 
 
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