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Avec Unica,
son premier roman d'anticipation, Elise Fontenaille a
provoqué un raz-de-marée dans le paysage
sciencefictionnesque français, remportant deux
prix prestigieux, tout en offrant une bouffée d'air
frais dans un genre qui se développe surtout en
autarcie. Son récit étrange, schizophrène,
qui doit beaucoup à Philip K. Dick méritait
quelques éclaircissements.
Nous avons donc contacté l'auteure
afin qu'elle lève un peu le voile sur cette histoire
d'amour impossible et dérangeant.
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Pourriez-vous
présenter à nos lecteurs votre entrée en
littérature? Avez-vous souvenir de vos premières
tentatives d'écriture ?
Elise Fontenaille: J’ai été journaliste
dix ans, ça m’intéressait, mais sans passion
véritable. Ensuite mon journal a fermé, j’ai
été licenciée, j’en ai profité
pour me lancer dans l’écriture d’un roman,
la Gommeuse, jeu d’écriture autour de tous les états
de l’eau, roman symbolique... je l’ai envoyé
par la poste, Grasset l’a pris tout de suite, j’ai
eu de la chance.
Vos premiers romans n'avaient semble-t-il
pas grand chose à voir avec la science-fiction. Quels sont
vos influences littéraires et les auteurs qui vous ont
le plus marquée ?
EF: Tout me passionne, je n’ai pas de genre ni d’auteurs
préférés ni d’influence, si ce n’est
l’imaginaire et l’ange du bizarre, j’aime l’univers
sombre et libre de Philip K Dick, Unica
est un hommage à Dick.
En 2007, votre roman "Unica"
est publié chez un éditeur différent de vos
précédents romans. Pourquoi ce changement? Est-ce
en raison des thèmes abordés ?
EF: Comme j’étais arrivée chez Grasset un
peu vite, par la poste, sans vraiment choisir, j’ai voulu
voir ailleurs ( je suis d’une nature infidèle ) ensuite
Stock a refusé l’Aérostat, trop différent
d’Unica ( l’évasion du marquis de Sade en Aérostat
) je suis donc retournée chez Grasset, je ne regrette pas
ce va et vient : Grasset n’aurait sans doute pas pris Unica,
et je suis contente d’être rentrée à
la maison, je suis comme un ado qui aurait fait une fugue, ce
qui convient bien au thème d’Unica.
"Unica"
peut-être présenté comme un roman d'anticipation,
mais une anticipation très proche qui évoque des
motifs et des inquiétudes bien actuelles. Comment s'est
construit ce roman? Pourquoi vous êtes-vous lancée
dans cette esthétique sciencefictionnesque ?
EF: C’est un projet que j’avais
depuis longtemps, cette histoire d’enfants terroristes qui
ont arrêté de grandir ; la mort de mon père
a un peu bouleversé le projet, j’ai écrit
une trilogie sur sa famille depuis, mais ensuite après
Brûlements (sur un ancêtre déchristianisateur
en 1793) je suis revenue à Unica. Au départ
ça ne se passait pas dans le monde virtuel, le cyberflic
était un jeune jésuite, le virtuel s’est imposé
par la suite (moi même je suis accro à la toile).
Ce qui est amusant c’est qu’à présent
j’écris l’histoire d’un jésuite
en Chine, (suite à la découverte récente
dans ma famille d’un saint jésuite mort en Chine
en martyre...) qui enseigne l’art de mémoire aux
jeunes lettrés. L’écriture est un éternel
retour...
En lisant "Unica", on
sent une proximité avec Philip K. Dick ou les cyberpunks.
Ont-ils été des influences pour vous ? Desquels
de leurs ouvrages ou de leurs idées vous sentez-vous proche
?
EF: J’adore Philip K Dick, réellement, Unica
est un hommage délibéré, assumé, le
roman fourmille de clin d’œil à son œuvre,
sinon la SF j’aime bien mais je ne connais pas plus que
ça, avec Unica j’ai voulu essayer, voir
si j’étais "capable". J’aime beaucoup
essayer des voies nouvelles, remettre tout en question à
chaque roman. L’écriture est un laboratoire d’expérimentations,
pour moi.
Votre
narrateur, Herb Charity, emploie une langue faussement parlée,
à base de passés composés, d'abréviations,
de langage familier… Pourquoi ce choix original ?
EF: Je ne saurais dire... ça s’est fait tout seul.
J’ai subi l’influence de l’attrape-cœur
pour l’écriture, cette simplicité adolescente
écorchée me touche.
En observant les réactions
de lecteurs adolescents, je suis surpris par la justesse de ton
et sur l'impact que votre roman peut avoir sur eux. Pensiez-vous
pouvoir toucher un public aussi jeune ?
EF: Je n’y pensais pas trop...
mais ça me fait très plaisir. Moi aussi j’ai
quinze ans ! (rires) enfin j’aimerais.
Pourquoi avoir placé l'intrigue
de ce roman à Vancouver? Que possède cette ville
de si étonnant pour générer une telle histoire
?
EF: J’y ai vécu deux ans, j’adore cette ville,
je rêve d’y vivre. Elle était parfaite pour
Unica: à la fois archaïque par le site et
mégapole hyper moderne.
Le motif central de ce roman tourne autour de la cyberpédophilie,
une inquiétude et un danger malheureusement très
actuels. Mais vous traitez ce thème de manière assez
troublante en incluant ce personnage d'Unica, une jeune femme
qui n'a pas pu grandir et qui reste dans un corps de fillette
de dix ans. Pouvez-vous nous présenter Unica, la manière
dont elle est entrée dans ce projet et ce qu'elle peut
avoir de perturbant pour le personnage principal et le lecteur
?
EF: J’aime les paradoxes et la provocation. Je trouve que
le cyberpédophile est devenu l’ogre d’aujourd’hui,
or les premiers prédateurs des enfants se trouvent dans
leur entourage, voire dans leur famille... cette vérité
est trop dérangeante, on préfère diaboliser
la toile. Et puis le virtuel me fascine... il y a tout de même
quelque chose de démoniaque là dedans (rires) Unica
est construit autour de mises en abîme... j’aimais
l’idée que celui qui piège les autres soit
à son tour pris au piège. Et d’une certaine
façon Unica c’est moi... un bon écrivain est
forcément manipulateur, et refuse aussi de grandir: l’écriture
romanesque c’est le refus de la réalité...
ça a aussi à voir avec la folie si ce n’est
pas contrôlé.
Tout
au long de votre roman, le lecteur peut découvrir, dans
le choix des patronymes ou des toponymes des clins d'œil
à des œuvres comme Alice au pays des Merveilles (pour
la sœur de Herb et le pseudonyme de son contact), Peter Pan
(dans le nom de l'hôpital…)… Comment avez-vous
glissée de telles références ?
EF: Ça s’est fait tout
seul: Unica est un jeu et les clins d’œil
font partie du jeu.
Unica semble justement être
un mélange entre Alice et la Fée Clochette; quelqu'un
qui court après une vie fantasmée et une séductrice,
un peu Lolita, qui ne veut pas grandir. Quel était votre
but en la créant? Ne vous a-t-elle pas un peu échappé
?
EF : Oh non pas du tout échappée... Unica
est le seul roman pour lequel j’ai suivi un plan très
précis, pour ne pas m’égarer justement. Non
j’aime beaucoup Unica... puisque c’est moi (rires).
Moi aussi je refuse de grandir... et je pense que la vie est un
jeu – dangereux parfois et tragique, mais qu’on ne
peut pas prendre au sérieux. Et puis entre Herb et Unica
c’est l’histoire d’un amour impossible, comme
tout amour, Romeo et Juliette sur internet.
Le personnage
de Herb est très complexe. On le sait marqué par
la disparition de sa sœur, par les heures passées
à traquer les pédophiles et à visionner leurs
films, mais en même temps, il est troublé par cette
jeune femme à l'allure enfantine. Est-ce que votre volonté
était aussi de déstabiliser le lecteur en mettant
en scène un personnage si vulnérable ?
EF: Herb est pétri de contradictions,
comme nous tous... et c’est un être tourmenté,
comme moi... j’aime beaucoup Herb, il ressemble aussi à
un homme avec qui j’ai vécu, sensible et déchiré,
avec une éthique qu’il s’efforce de suivre
.. ce que je n’ai pas moi: je suis amorale, c’est
comme ça. J’ai aimé le prendre au piège,
parce que je suis cruelle, j’imagine.
Comment
qualifieriez-vous la relation entre Herb et Unica ?
EF: Déséquilibrée. Unica n’aime personne,
qu’elle même, elle aime l’amour qu’Herb
éprouve pour lui, elle aime sa proie, c’est une prédatrice,
elle a trouvé en lui un refuge, quelqu’un d’autre
à manipuler, en même temps elle l’aime aussi,
à sa façon... mais elle ne peut que fuir, c’est
son destin. Si elle se fige elle est foutue.
Vous avez
obtenu en 2008 un prestigieux prix de science-fiction. Est-ce
que vous vous attendiez à générer un tel
intérêt dans un milieu que l'on dit souvent fermé?
Est-ce que cela vous a donné l'envie de poursuivre dans
cette voie ?
EF: J’ai été tellement étonnée
(j’ai même eu les deux prix !) que j’ai cru
à une erreur. Ça s’est fait par hasard en
fait ; un ami de Gérard Klein a trouvé Unica
en solde chez Gibert et a eu le coup de foudre, etc etc. Ca va
très bien à Unica que ce se soit passé comme
ça. J’ai été très touchée
par ce prix inespéré, j’aime bien la bande
de Gérard Klein, ce sont des passionnés, des sensibles,
curieux, j’adore ça.
Pour
quelles raisons avez-vous changé plusieurs fois d'éditeur
?
EF: J’aurais aimé poursuivre mais Grasset ne le souhaite
pas... Un jour peut-être ? J’ai voulu envoyer mon
jésuite sur Second Life, mais finalement il est retourné
en Chine en 1700 – le passé comme je l’écris,
à ma façon, pas du tout en "roman historique"
m’offre beaucoup de liberté également. Hier
ou demain: c’est un terrain de jeu formidable: personne
ne vous dit c’est pas comme ça, puisqu’on n'y
est pas. J’ai plus de problème avec le présent,
qui s’apparente au réel. Ça m’intéresse
aussi, mais on a moins de licence poétique.
Il semble que beaucoup
d'auteurs non spécialisés s'intéressent à
l'esthétique sciencefictionnesque (Cormac McCarthy, Thomas
Pynchon, Amélie Nothomb…) et Doris Lessing, qui a
mis un pied dans le genre, a même obtenu le Prix Nobel en
2007. A quoi attribuez-vous cet intérêt pour la science-fiction
alors que le genre est souvent décrié ?
EF: J’aime tout ce qui a mauvais genre – d’ailleurs
j’écoute souvent l’émission de France
culture qui traite de ces soi-disant sous genres. Les autres sont
sans doute aussi attirés par cette liberté.
Pouvez-vous évoquer vos prochains
projets ?
EF: Les Fils du Ciel, cette histoire de jésuite
en Chine, les relations troubles qui l’unissent à
un jeune lettré qu’il veut convertir, sous prétexte
de lui enseigner l’art de mémoire (une révélation
pour moi que cet art...) Encore une histoire cruelle, un retournement
(et tel est pris qui croyait prendre...), autour de la foi cette
fois, j’adore ça, dans les romans au moins...
Interview réalisée
par Denis Labbé - février 2009
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