Jean-Louis Fetjaine
De la fantasy à l'histoire
Après Brocéliande
et Le Pas de Merlin, Jean-Louis
Fetjaine se plonge à nouveau dans le Haut
Moyen-âge dans son roman Les Voiles
de Frédégonde, en s'intéressant
à deux reines importantes de l'Histoire: Frédégonde
et Brunehilde. Il se sert de cette trame historique pour
développer un récit cohérent qui
nous fait suivre les premiers pas de la vie de Frédégonde,
depuis son statut d'esclave jusqu'à son accession
à la couche d'un roi.
A l'heure où la fantasy se perd en rejouant toujours
les mêmes quêtes, nous devions demander à
l'auteur comment et pourquoi il s'intéressait à
des personnages ayant existé qui lui permettent
de passer de la Fantasy au roman historique.
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LeFantastique.Net:
Comment vous est venue cette idée de dresser le portrait
des Reines Pourpres ? Et pourquoi Frédégonde en
premier ?
Jean-Louis Fetjaine: Ce récit se déroule à
la même époque que Le Pas de Merlin et Brocéliande,
et c'est en faisant des recherches que je suis tombé sur
l'histoire de Frédégonde et Brunehilde. J'ai toujours
été intéressé par le réel dans
la fantasy. La période où la fantasy recréait
des mondes est, à mon avis, passée. Il est plus
agréable pour le lecteur de retrouver des références
à sa propre culture et la culture française est
suffisamment riche pour que les auteurs puissent y puiser. J'ai
commencé par Frédégonde parce que c'est elle
qui arrive en premier dans l'Histoire. Ces deux femmes s'opposent
et se complètent. Brunehilde est une princesse wisigothe
élevée à Tolède, cultivée et
habituée au pouvoir, alors que Frédégonde
est d’origine servile et a toujours dû se battre pour
survivre. C’est cet instinct de survie qui la pousse à
se venger de la vie, y prendre sa part. Elle épousera Chilpéric
et deviendra reine de Rouen.
Brunehilde est à l'opposé. Elle a épousé
le frère aîné de Chilpéric, Sigebert,
roi de Metz. Historiquement, elle a été détestée
par les nobles et l'Eglise, mais c'est quelqu'un qui a été
un vrai personnage politique. Elle a été veuve assez
rapidement et a dû se débrouiller seule. La loi salique
écartait en principe les femmes du pouvoir et pourtant
toutes deux ont régné et se sont affronté
durant des années.
LF.N:
Votre récit s’appuie sur une importante documentation
historique, ethnologique et même linguistique. Comment avez-vous
travaillé ? Comment avez-vous rempli les parties fictionnelles
?
J-L.F.: Je me suis appuyé sur quelques sources, notamment
Grégoire de Tours (ndr: Grégoire
de Tours est un historien franc né en 538 ou 539 qui nous
a laissé une volumineuse Histoire des Francs qui sert de
référence aux historiens contemporains). Il nous
reste des traces du Haut Moyen âge, mais tout n'est pas
totalement fermé. Il est alors possible de combler les
trous, ce qui permet à l'imagination de se développer
et de rendre un récit de cohérent. C'est pour cela
que cette période m'intéresse.
LF.N: Vous
avez d’ailleurs choisi de vous glisser dans la peau des
personnages et des gens de cette époque, c’est notable
sur l’épisode des Huns qui ne sont en fait que des
Avars.
J-L F: Lorsque vous êtes confrontés à des
personnages, il y a des comportements qui semblent incohérents.
J'ai essayé d'entrer dans la psychologie des personnages.
J'ai essayé de trouver ce qui pouvait justifier tel ou
tel comportement, tel ou tel acte. Il fallait aussi se mettre
dans la peau de celui qui observe l'action et pas seulement dans
celle de celui qui agit. Se mettre en narrateur externe n'aurait
fait que contredire les dialogues. Il était important pour
moi de me mettre dans la peau des personnages, de saisir leur
vision du monde, leur imaginaire. Ce sont des périodes
où les gens sont environnés par le merveilleux.
Les Huns dont vous parlez on,t à l’époque
été assimilés à des démons,
au sens littéral du terme, par leur laideur et leur férocité.
Et ils jouaient de cette terreur qu’ils inspiraient. Si
l'on est trop cartésien on passe à côté
de l'esprit médiéval.
De même, il fallait éviter de se tromper de références.
Dans le deuxième roman, des soldats expliquent à
Frédégonde des opérations militaires en cours,
mais elle ne parvient pas à comprendre tout simplement
parce qu'elle ne sait pas lire une carte et ne parvient pas à
se représenter ce qu’on lui montre. De même,
en ce qui concerne la langue utilisée, c'est une période
où le français est en pleine création à
partir d'un mélange de bas latin, de gaulois et de termes
francs. C'est une période durant laquelle les gens ont
des difficultés à se comprendre. Peu de temps après
avoir envahi le pays, les Francs ont abandonné leur langue
pour se servir du bas latin ce qui leur a permis de s'appuyer
sur les institutions gallo-romaines encore en place, mais ils
ont conservé le francique pour le commandement militaire.
Le gaulois était toujours employé dans certaines
régions.
LF.N: Vous
vous servez d'une langue commune pour faire parler vos personnages,
pour quelle raison?
J-L F: Le faux médiéval me rend dingue. Je trouve
inintéressant et médiocre de truffer ses phrases
d’archaïsmes du genre "nenni" ou "moult"
pour faire médiéval. A l'opposé, il faut
éviter d'employer certaines expressions anachroniques ou
historiquement fausses (un celte ne peut traiter un adversaire
de "chien", cet animal étant un symbole de courage
à leurs yeux). En revanche, comme à l’époque
tous ne parlaient pas la même langue, j'ai trouvé
intéressant de me servir de quelques expression en latin,
en francique ou en gaulois pour rendre l'atmosphère de
l'époque. Toutes ne sont pas traduites, mais ce n'est pas
grave si les lecteurs ne les comprennent pas toutes.
LF.N: Comment
comparez-vous les imaginaires de cette époque et les nôtres
?
J-L F: A cette époque-là, les gens vivaient dans
un monde où le merveilleux fait partie de la compréhension
du monde, contrairement à nous qui expliquons tout par
la science. Leur monde baigne dans une forme de magie religieuse.
Pour eux, c'est du réel, c'est comme cela que le monde
tourne. L'orgie sacrée des saturnales qui débute
le premier roman est une sorte de fête des fous, mais une
fête nécessaire. Quand s'installe la religion chrétienne,
elle remplace ce merveilleux païen par un merveilleux chrétien,
à base de saints et de miracles. On reste dans une explication
magique du monde.
LF.N: Comment s'annonce le deuxième
tome ?
J-L F: Il y aura plus d'affrontements guerriers dans le tome 2,
où se déroulent plusieurs affrontements majeurs.
Les Francs étant assez peu nombreux, faire la guerre est
une dernière extrémité. Ils ne sont pas plus
de 200 000 à 300 000 lorsqu'ils conquièrent la Gaule,
pour six millions de Gaulois. Ils ne peuvent pas mener des guerres
longues ni courir le risque de perdre trop d'hommes. C’est
pour cela qu’il est plus fréquent de régler
un différent en frappant à la tête, c'est-à-dire
en assassinant le roi, plutôt qu’en livrant bataille.
N'oublions pas non plus, que ce ne sont pas des démocraties,
donc l'histoire des peuples à l’époque se
résume à l’histoire des rois. Celle des rois
et celle de l’Eglise, qui construit son pouvoir mais n'est
pas encore toute puissante. Il y aura aux temps mérovingiens
de vrais bras de fer entre les rois et l'Eglise, et puis, progressivement,
l'Eglise prendra le dessus, au moins jusqu’à Charlemagne.
Ce tome 2 sera intitulé Les larmes de Brunehilde.
Il commence par l’assassinat de son époux Sigebert,
alors au faîte de sa gloire, par des sbires de Frédégonde.
Brunehilde vit alors des aventures rocambolesques pour sauver
sa vie, maintenir son trône et tenter de venger son mari.
Quand l’Histoire est aussi folle, aussi violente, aussi
imprévisible, pourquoi voulez-vous faire de la Fantasy
?
Propos recueillis par Denis Labbé
- Novembre 2007
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