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LF:
Dans la Guerre de la Faille toujours, différents
personnages-héros sont mis en lumière alternativement.
D'autres prennent de plus en plus d'importance, au fil des romans.
Est-ce l'écriture qui a motivé ce choix ou ces personnages
(Jimmy les Mains Vives par exemple) se sont-ils imposés
d'eux-mêmes ?
R. E. F. Oh, Jimmy s’est vraiment imposé de lui-même.
Il fait partie des quelques personnages qui m’ont vraiment
surpris. Il n’avait droit qu’à une seule scène
dans Magicien, et puis mon éditeur
m’a demandé de réécrire quelques passages.
Il voulait savoir ce qui se passait sur Midkemia pendant que Pug
était dans les marais de Kelewan. J’ai donc écrit
des scènes qui ne figuraient pas dans le livre au départ,
comme le siège de Crydee, à la fin de Pug l’Apprenti,
et le voyage d’Arutha à Krondor. C’est comme
ça qu’Arutha est devenu un des personnages principaux.
Avant ça, il ne jouait qu’un rôle secondaire.
Quant à Jimmy, il n’apparaissait, dans la première
version du livre, que dans la scène où il aide Laurie
et Kasumi à sortir de Krondor. Grâce à la
réécriture, il a eu droit à d’autres
scènes. Puis j’ai écrit Silverthorn. À
l’origine, Jimmy devait simplement sauver Arutha avant de
disparaître à nouveau. Mais il n’a pas voulu
disparaître.
LF: Comment
s'est passée la collaboration avec Janny Wurts pour la
Trilogie de l'Empire ? Est-ce que vous envisagez de réitérer
l'expérience de l'écriture à quatre mains
?
R.
E. F. J’ai rencontré Janny à une convention,
il y a des années. Un jour où je lui rendais visite,
elle m’a dit qu’elle aimerait en savoir plus sur le
monde des Tsurani. Et je lui ai répondu qu’à
mes yeux, Kelewan ressemblait à un décor de western,
qu’il suffisait d’ouvrir une porte pour se rendre
compte que tout ça, ce n’était que de la toile
peinte. Je lui ai expliqué comment mes amis et moi nous
avions créé Midkemia à la fac, je lui ai
dit que j’avais des ressources et des cartes concernant
Midkemia que je n’avais pas pour Kelewan. Elle a commencé
à dire: "Mais tu sais, tu pourrais faire ci, et ci,
et ça…" Et je lui ai répondu que c’étaient
toutes de bonnes idées. Puis, au cours d’une autre
conversation, elle m’a parlé de la difficulté
d’écrire des personnages féminins convaincants.
À l’époque, elle avait du mal à écrire
un livre mettant en scène sa première héroïne.
Je lui ai simplement répondu que, pour ma part, je n’avais
jamais été une jeune fille de dix-neuf ans et que,
de ce fait, je ne savais pas comment décrire un personnage
comme celui-là. Et, à un moment donné, on
a repris ses idées et je lui ai dit qu’il fallait
qu’elle écrive ce livre avec moi. Mais il m’a
fallu près d’un an pour la convaincre, parce qu’elle
était très occupée. À l’origine,
il ne devait y avoir qu’un seul volume, mais comme toujours,
le projet a évolué, et il y en a eu trois au bout
du compte. C’est vraiment une belle expérience. Bien
sûr, on a eu des disputes, mais j’ai beaucoup appris
sur l’écriture des personnages, surtout féminins,
et la construction d’une histoire. Je pense que ce sont
vraiment de bons livres. Mais je ne m’attendais pas du tout
à ce que le style paraisse si différent, même
si les gens ont tendance à dire que ça ressemble
plus à mon propre style qu’à celui de Janny
quand elle écrit en solo. Ce qui est génial, c’est
que quand on lit ces livres, on a vraiment l’impression
de voir l’envers du décor, de rentrer dans la tête
des autres protagonistes de la guerre de la Faille. Mais je tiens
à préciser que le happy-end n’est pas de mon
fait, Janny et l’éditeur me l’ont imposé
(rires).
J’ai également collaboré avec trois autres
auteurs, William Forstchen (Honored
Enemy), Steve Stirling (Jimmy
the Hand) et Joel Rosenburg (Murder
in LaMut). J’éprouve vraiment des sentiments
très divers vis-à-vis de chacun de ces livres, sur
ce qui fonctionne ou pas dans ces histoires. J’ai aussi
écrit une nouvelle, l’année dernière,
avec Janny. Mais je ne suis pas vraiment impatient de recommencer
à écrire avec quelqu’un. Il est vrai que j’ai
un projet de livre de science-fiction et que, d’ici quelques
années, j’aimerais convaincre Forstchen
de l’écrire avec moi, nous avons déjà
abordé le sujet ensemble. Mais je pense qu’il n’y
aura plus de collaborations concernant le monde de Midkemia.
LF:
Ce qui est extraordinaire, dans la Trilogie de l'Empire, c'est
la façon dont l'héroïne parviendra à
ses fins, tout en gardant son honneur et en détournant
de nombreux interdits. La Trilogie de l'Empire est-il avant tout
un ouvrage de science-politique sous couvert de ce "Jeu du
Conseil" ?
R. E. F. Non, pas vraiment. Il s’agit plutôt d’un
thriller politique avec beaucoup de sang versé. L’une
des scènes que j’ai pris le plus de plaisir à
écrire n’est autre que la Nuit des Épées
sanglantes. Il est donc bien question, dans cette trilogie, de
meurtres et de politique, mais c’était également
amusant pour moi de traiter d’une société
aussi ritualiste et traditionnelle, où il faut absolument
obéir aux règles établies. La France, par
exemple, avec son passé catholique, possède une
culture de la culpabilité. Au Japon, il s’agit plutôt
d’une culture de la honte. Peu importe ce qu’il se
passe tant qu’on ne se fait pas prendre. Car si on se fait
prendre, on se retrouve en proie à une profonde humiliation.
Alors que dans la culture de la culpabilité, surtout pour
les Catholiques, il existe un chemin vers la rédemption.
On confesse ses pêchés, on s’en repent et Dieu
nous pardonne. J’ai vraiment bâti la société
des Tsuranis sur une culture de la honte, où les personnages
peuvent tuer tous leurs ennemis, au mépris de tous les
traités de paix, tant qu’ils ne se font pas prendre
la main dans le sac. Tout le monde sait qui sont les responsables,
mais si ces derniers réussissent à s’en tirer,
on trouve ça "cool".
LF: Le monde
de Kelewan est calqué sur l'Asie féodale. Mais pourquoi
y avoir ajouté un peuple de fourmis (les Cho-ja). Y a-t-il
des similitudes d'organisation, de "culture sociale"
entre ces deux peuples ?
R. E. F. Pour être franc, j’avais besoin d’introduire
une race de créatures intelligentes mais non-humaines sur
Kelewan, pour faire écho aux races non-humaines présentes
sur Midkemia, c’est pourquoi j’ai créé
les Thûns et les Cho-ja. La seule différence, c’est
que les créatures de Midkemia, les nains, les elfes et
les Moredhels, marchent sur deux jambes, alors que celles de Kelewan
ont plusieurs pattes. Je trouvais les fourmis plutôt cool,
et puis, j’aime bien l’idée de gros insectes
qui parlent. En ce qui concerne les Cho-Ja, j’ai failli
en faire de gros reptiles qui parlent, mais j’ai gardé
cette idée pour plus tard, ce qui m’a amené
à créer les Saurs dans La guerre des Serpents.
LF:
Pensez-vous qu'un homme aurait pu avoir la destinée de
Mara des Acoma ?
R. E. F. Non. L’avantage de Mara, c’est qu’en
tant que femme, on la sous-estime, du moins au début de
sa carrière, et que sa faiblesse devient donc un atout.
Un jeune homme du même âge, dans la même situation,
se serait fait broyer par le Jeu du Conseil. C’est par la
ruse que Mara réussit à s’en sortir et à
s’élever au sein de la société ; si
elle avait dû user de la force, elle aurait tout perdu.
Je suis vraiment très content de la façon dont cette
série a été écrite, j’ai beaucoup
appris de ma collaboration avec Janny. Ce qui rend la Trilogie
de l’Empire si fascinante, c’est qu’il
s’agit d’un drame politique. Dans toute mon œuvre,
c’est probablement la série la plus politisée.
LF: Pour
nos lecteurs assidus, pouvez-vous révéler quels
seront les prochains titres disponibles en français ?
R. E. F. D’abord, il y aura Krondor: Les assassins
en septembre, puis le dernier volet de cette trilogie, Krondor:
La Larme des Dieux, en mai 2007. Ensuite, le public
français démarrera une nouvelle série, Le
Conclave des Ombres, dont le premier volet, Talon
of the Silver Hawk, sortira en janvier 2008. De
mon côté, je viens d’entamer encore une autre
série, The Darkwar Saga, dont
le premier volet, Flight of the Nighthawks,
vient de sortir aux Etats-Unis. Au moment où je vous parle,
je suis en train d’achever la rédaction du deuxième
tome, ici-même, à Epinal, dans ma chambre d’hôtel.
LF: Beaucoup
de nos lecteurs pratiquent le jeu de rôle. Le jeu basé
sur le monde de Midkemia n’existe qu’en anglais. Y
a-t-il une traduction de prévue ?
R. E. F. C’est compliqué. Il existe un certain nombre
de raisons pour lesquelles je ne peux pas vous répondre
maintenant. Disons que c’est possible. Nous avons l’intention
de commercialiser d’autres produits, et si ça marche,
nous relancerons peut-être tout ce qui est jeu de rôle,
auquel cas, nous nous adresserons à des éditeurs
étrangers. Mais c’est un marché qui reste
encore très fermé. Ce n’est peut-être
pas viable, d’un point de vue économique, de se tourner
vers des éditeurs traditionnels. Peut-être que ça
ne sortira pas du tout, ou que nous mettrons les jeux de rôle
en ligne, afin qu’on puisse les télécharger
au format .pdf. À ce moment-là, peut-être
qu’on pourrait les rendre disponibles en français
ou dans une autre langue. Mais avant tout, il faut faire une étude
du marché. C’est vrai qu’en ce moment, mes
livres sont en pleine expansion en France. On verra.
Interview réalisée
en mai 2006 à Epinal par Isabelle Pernot et Valérie
Frances
Liens
Site
semi-officiel de Raymond E. Feist
Page
chez Bragelonne
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