Raymond E. Feist

 

LF: Oui, mais c’est très important, ce que vous racontez là, car c’est précisément au cours du passage que vous avez été obligé de rajouter que Tomas se retrouve séparé de ses compagnons et entame l’aventure qui fera de lui le héros qu’on connaît !
R. E. F. Effectivement. N’est-ce pas merveilleux ? Le fait que Borric se trouve du mauvais côté des montagnes n’était qu’un détail, une difficulté à résoudre, mais ça m’a donné un tas de nouvelles pistes à explorer. Vous savez, je suis un écrivain très intuitif, je marche à l’inspiration, je fais confiance à mon subconscient – comme on dit en Amérique, "je fais confiance à mes tripes." Parfois, j’écris certaines choses dont je ne sais pas où elles vont m’emmener. Quand Tomas a reçu l’armure, à l’origine, je n’avais à l’idée que des concepts basiques du jeu de rôle, je me disais qu’il venait de recevoir une armure de 10, quelque chose comme ça. Et je n’ai pas attaché beaucoup d’importance à ce détail. Mais quand je suis revenu à l’histoire de Tomas, au cours de ce passage où, avec l’aide des nains, il tend une embuscade aux Tsurani, j’ai commencé à écrire une scène où des souvenirs lui reviennent, mais ces souvenirs ne sont pas les siens. Là, je me suis dit que je tenais quelque chose. Je ne savais pas vraiment où j’allais, mais j’étais convaincu que ce serait une bonne intrigue secondaire, qui m’a finalement mené à ce paradoxe temporel où Tomas et Ashen-Shugar s’influencent l’un l’autre à des milliers d’années d’écart. Encore une fois, je pense que c’est ce qui donne à Midkemia sa richesse et sa diversité. Je dis toujours que j’écris l’histoire d’un monde qui n’existe pas et que je parle d’événements qui se sont déroulés voilà cinq cents ans. Donc, en fait, je n’écris pas de la Fantasy, mais des romans historiques.

LF: La magie occupe une part importante de vos romans. Que ce soit celle qui a besoin d'un objet de transfert (comme pour la plupart des mages de Midkemia, à l'instar de Kulgan) ou celle, plus puissante que tout, développée par Pug/Milamber. Sans oublier celle des Elfes d'Elvandar, des Très-Puissants en robes noires de Kelewan, des derniers Dragons d'or, des Anciens disparus, les Valheru, ou encore du sorcier Macros le Noir. Que représente-t-elle pour vous ?
R. E. F. Pour moi, la magie n’est qu’un outil littéraire. Pour être franc, j’aurais plutôt écrit des romans de cape et d’épée à la Dumas s’il y avait eu un véritable public pour ce genre de littérature. Rafael Sabatini (Captain Blood, Scaramouche) est l’un de mes auteurs préférés. Mais il n’y a pas de marché pour ça. Le seul marché qui existe pour la littérature d’aventure, c’est la Fantasy. La magie est donc une espèce de passage obligé. Vous avez peut-être remarqué que, dans les quatre ou cinq derniers livres, on a droit à un gros sort de magie, de temps en temps, mais que j’écris surtout l’histoire de personnages qui ne sont pas magiciens. La magie, en tant qu’outil, m’aide à présenter ou à résoudre certains événements. C’est là son seul rôle. Par exemple, quand j’ai compris que cette série de livres allait se poursuivre, l’une des premières questions que je me suis posées concernait Pug: qu’allais-je bien pouvoir faire de lui ? Pug, c’est un peu Superman. C’est trop facile de le ramener dans chaque roman comme une sorte de deus ex machina qui va résoudre tous les problèmes. Je fais donc en sorte qu’il s’occupe des menaces à très haut niveau, comme la destruction de l’univers, pendant que les autres personnages règlent les autres problèmes. Maintenant que j’approche de la fin du cycle, je pense que le lecteur comprend plus facilement qu’au bout du compte, tous ses efforts ne servent pas à grand-chose. Pug doit affronter tous ces énormes problèmes cosmiques que sa magie peut à peine résoudre, il est pris dans cette lutte constante entre le bien et le mal. En fait, je marche un peu sur la corde raide: l’histoire doit parler au lecteur afin qu’il puisse s’attacher aux personnages. Mais en même temps, le lecteur doit comprendre que très peu de choses vont être résolues sur le plan cosmique, que Pug et ses amis font tout ce qu’ils peuvent, mais que ça ne suffit pas, que ce ne sont pas des dieux. C'est compliqué pour moi, parce que je ne m’attendais pas à atteindre un tel niveau de difficulté. Si je pouvais remonter dans le temps et tout recommencer depuis le début ? Je changerais tout ça. Pour vous donner une image, c’est un peu comme si j’étais acculé dans un coin, il faut que je trouve un moyen de sortir de là.

LF: Les Chroniques de Krondor, aujourd'hui renommées Guerre de la Faille, fourmillent de personnages et de créatures aux caractères bien définis et, pourrait-on dire, "classiques" de la Fantasy, comme les nains, les elfes, les gobelins, les dragons ou même les centaures. Mais les êtres d'Outre-Monde, les Tsurani, eux, sont très particuliers. Pourriez-vous les présenter, en quelques mots, aux lecteurs qui vont vous découvrir ?
R. E. F. À l’origine, les Tsurani étaient simplement censés déclencher la guerre de la Faille afin que Pug puisse être enlevé et s’en aller découvrir la Haute Magie sur le monde de Kelewan. Ensuite, il était supposé ramener cette magie sur Midkemia et l’histoire devait s’arrêter là. Mais l’intrigue a évolué différemment, comme elle le fait toujours. Pour revenir à la question, j’ai créé les Tsurani parce que je voulais une race totalement différente de celle de Pug. J’ai commencé par écrire une histoire de Fantasy, dont la première moitié, celle publiée sous le titre de Pug l’Apprenti, était pratiquement bourrée de clichés, avec son décor pseudo-médiéval (fin du Moyen-Âge, début Renaissance), sa civilisation calquée sur le modèle de l’Europe du Nord, sa société pseudo-féodale et ses chevaliers en armure. J’ai fait exprès de choisir un environnement très familier et très confortable pour le lecteur, qu’il soit Américain ou Européen. Puis, du moment où on retrouve Pug dans les marais de Kelewan, j’ai fait de mon mieux pour le lecteur se prenne une claque en se retrouvant dans un univers radicalement opposé, afin qu’il puisse partager l’isolement et la confusion de Pug qui se sent totalement perdu. J’ai donc choisi un décor asiatique en y mêlant des éléments d’Afrique du Sud et de l’Est. J’ai emprunté tout ce qui me plaisait. La religion des Tsurani, par exemple, s’inspire vaguement des Egyptiens et des Hindous. Les grandes demeures et le système politique rappellent le Japon et la Chine. Je voulais vraiment donner l’impression au lecteur d’être transporté ailleurs. Mais il faut être réaliste, on n’invente pas une nouvelle culture, on s’inspire simplement de celles qu’on connaît en les mélangeant toutes ensemble.

 

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