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LF: Oui,
mais c’est très important, ce que vous racontez là,
car c’est précisément au cours du passage
que vous avez été obligé de rajouter que
Tomas se retrouve séparé de ses compagnons et entame
l’aventure qui fera de lui le héros qu’on connaît
!
R.
E. F. Effectivement. N’est-ce pas merveilleux ? Le fait
que Borric se trouve du mauvais côté des montagnes
n’était qu’un détail, une difficulté
à résoudre, mais ça m’a donné
un tas de nouvelles pistes à explorer. Vous savez, je suis
un écrivain très intuitif, je marche à l’inspiration,
je fais confiance à mon subconscient – comme on dit
en Amérique, "je fais confiance à mes tripes."
Parfois, j’écris certaines choses dont je ne sais
pas où elles vont m’emmener. Quand Tomas a reçu
l’armure, à l’origine, je n’avais à
l’idée que des concepts basiques du jeu de rôle,
je me disais qu’il venait de recevoir une armure de 10,
quelque chose comme ça. Et je n’ai pas attaché
beaucoup d’importance à ce détail. Mais quand
je suis revenu à l’histoire de Tomas, au cours de
ce passage où, avec l’aide des nains, il tend une
embuscade aux Tsurani, j’ai commencé à écrire
une scène où des souvenirs lui reviennent, mais
ces souvenirs ne sont pas les siens. Là, je me suis dit
que je tenais quelque chose. Je ne savais pas vraiment où
j’allais, mais j’étais convaincu que ce serait
une bonne intrigue secondaire, qui m’a finalement mené
à ce paradoxe temporel où Tomas et Ashen-Shugar
s’influencent l’un l’autre à des milliers
d’années d’écart. Encore une fois, je
pense que c’est ce qui donne à Midkemia sa richesse
et sa diversité. Je dis toujours que j’écris
l’histoire d’un monde qui n’existe pas et que
je parle d’événements qui se sont déroulés
voilà cinq cents ans. Donc, en fait, je n’écris
pas de la Fantasy, mais des romans historiques.
LF: La
magie occupe une part importante de vos romans. Que ce soit celle
qui a besoin d'un objet de transfert (comme pour la plupart des
mages de Midkemia, à l'instar de Kulgan) ou celle, plus
puissante que tout, développée par Pug/Milamber.
Sans oublier celle des Elfes d'Elvandar, des Très-Puissants
en robes noires de Kelewan, des derniers Dragons d'or, des Anciens
disparus, les Valheru, ou encore du sorcier Macros le Noir. Que
représente-t-elle pour vous ?
R.
E. F. Pour moi, la magie n’est qu’un outil littéraire.
Pour être franc, j’aurais plutôt écrit
des romans de cape et d’épée à la Dumas
s’il y avait eu un véritable public pour ce genre
de littérature. Rafael Sabatini (Captain
Blood, Scaramouche) est
l’un de mes auteurs préférés. Mais
il n’y a pas de marché pour ça. Le seul marché
qui existe pour la littérature d’aventure, c’est
la Fantasy. La magie est donc une espèce de passage obligé.
Vous avez peut-être remarqué que, dans les quatre
ou cinq derniers livres, on a droit à un gros sort de magie,
de temps en temps, mais que j’écris surtout l’histoire
de personnages qui ne sont pas magiciens. La magie, en tant qu’outil,
m’aide à présenter ou à résoudre
certains événements. C’est là son seul
rôle. Par exemple, quand j’ai compris que cette série
de livres allait se poursuivre, l’une des premières
questions que je me suis posées concernait Pug: qu’allais-je
bien pouvoir faire de lui ? Pug, c’est un peu Superman.
C’est trop facile de le ramener dans chaque roman comme
une sorte de deus ex machina qui va résoudre tous les problèmes.
Je fais donc en sorte qu’il s’occupe des menaces à
très haut niveau, comme la destruction de l’univers,
pendant que les autres personnages règlent les autres problèmes.
Maintenant que j’approche de la fin du cycle, je pense que
le lecteur comprend plus facilement qu’au bout du compte,
tous ses efforts ne servent pas à grand-chose. Pug doit
affronter tous ces énormes problèmes cosmiques que
sa magie peut à peine résoudre, il est pris dans
cette lutte constante entre le bien et le mal. En fait, je marche
un peu sur la corde raide: l’histoire doit parler au lecteur
afin qu’il puisse s’attacher aux personnages. Mais
en même temps, le lecteur doit comprendre que très
peu de choses vont être résolues sur le plan cosmique,
que Pug et ses amis font tout ce qu’ils peuvent, mais que
ça ne suffit pas, que ce ne sont pas des dieux. C'est compliqué
pour moi, parce que je ne m’attendais pas à atteindre
un tel niveau de difficulté. Si je pouvais remonter dans
le temps et tout recommencer depuis le début ? Je changerais
tout ça. Pour vous donner une image, c’est un peu
comme si j’étais acculé dans un coin, il faut
que je trouve un moyen de sortir de là.
LF: Les
Chroniques de Krondor, aujourd'hui renommées Guerre
de la Faille, fourmillent de personnages et de créatures
aux caractères bien définis et, pourrait-on dire,
"classiques" de la Fantasy, comme les nains, les elfes,
les gobelins, les dragons ou même les centaures. Mais les
êtres d'Outre-Monde, les Tsurani, eux, sont très
particuliers. Pourriez-vous les présenter, en quelques
mots, aux lecteurs qui vont vous découvrir ?
R.
E. F. À l’origine, les Tsurani étaient simplement
censés déclencher la guerre de la Faille afin que
Pug puisse être enlevé et s’en aller découvrir
la Haute Magie sur le monde de Kelewan. Ensuite, il était
supposé ramener cette magie sur Midkemia et l’histoire
devait s’arrêter là. Mais l’intrigue
a évolué différemment, comme elle le fait
toujours. Pour revenir à la question, j’ai créé
les Tsurani parce que je voulais une race totalement différente
de celle de Pug. J’ai commencé par écrire
une histoire de Fantasy, dont la première moitié,
celle publiée sous le titre de Pug l’Apprenti,
était pratiquement bourrée de clichés, avec
son décor pseudo-médiéval (fin du Moyen-Âge,
début Renaissance), sa civilisation calquée sur
le modèle de l’Europe du Nord, sa société
pseudo-féodale et ses chevaliers en armure. J’ai
fait exprès de choisir un environnement très familier
et très confortable pour le lecteur, qu’il soit Américain
ou Européen. Puis, du moment où on retrouve Pug
dans les marais de Kelewan, j’ai fait de mon mieux pour
le lecteur se prenne une claque en se retrouvant dans un univers
radicalement opposé, afin qu’il puisse partager l’isolement
et la confusion de Pug qui se sent totalement perdu. J’ai
donc choisi un décor asiatique en y mêlant des éléments
d’Afrique du Sud et de l’Est. J’ai emprunté
tout ce qui me plaisait. La religion des Tsurani, par exemple,
s’inspire vaguement des Egyptiens et des Hindous. Les grandes
demeures et le système politique rappellent le Japon et
la Chine. Je voulais vraiment donner l’impression au lecteur
d’être transporté ailleurs. Mais il faut être
réaliste, on n’invente pas une nouvelle culture,
on s’inspire simplement de celles qu’on connaît
en les mélangeant toutes ensemble.
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