Considéré comme l'un des chefs de file
de la fantasy actuelle, Raymond E. Feist était
l'invité d'honneur des Imaginales à Epinal.
L'équipe de Fantastique.net en a profité
pour le rencontrer et l'interviewer avec l'aide d'Isabelle
Pernot, traductrice officielle de l'auteur aux éditions
Bragelonne.
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Lefantastique.net:
Quels sont les auteurs qui ont influencé ou influencent
encore votre imagination ? On a notamment beaucoup comparé
votre œuvre au Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien. Quelle
a été, selon vous, l'importance de son impact sur
votre écriture ?
Raymond
E. Feist: Indirectement, oui. Je pense qu’aux Etats-Unis
et en Grande-Bretagne, et dans tous les pays de langue anglaise
en général, il est très courant de comparer
tous les auteurs de Fantasy à Tolkien.
C’est comme comparer un auteur de polar à Dashiell
Hammet. Plutôt que de discuter du mérite
d’un livre en lui-même, on utilise cet argument comme
outil de marketing. Tolkien n’a jamais été
une influence directe pour moi ; c’est vrai, j’ai
écrit un essai pour un recueil intitulé Méditations
sur la Terre du Milieu, dans lequel je parle des
mes influences dans le domaine de la Fantasy. J’adore Tolkien,
je l’ai lu quand j’étais à la fac, mais
l’auteur qui m’a probablement le plus influencé
en Fantasy, c’était Fritz Lieber.
C’est son Souricier Gris qui m’a
inspiré le personnage de Jimmy les Mains Vives. Quand on
est écrivain, on est comme une éponge, on recherche
des idées, des techniques, une certaine approche, on lit
des livres, et on se dit: "Ouah, si seulement j’avais
pu penser à ça moi aussi !" Donc, tous les
bons écrivains sont une influence pour moi, et les mauvais
aussi d’ailleurs, parce qu’on comprend ce que l’auteur
a essayé de faire, et on voit bien qu’il s’est
complètement planté, alors on se dit qu’on
va éviter de tomber dans le même piège que
lui.
Si vous voulez, je peux vous citer quelques écrivains qui
ont vraiment eu une influence sur moi, les auteurs de romans d’aventure
de la fin du 19e et du début du 20e: j’adore
Le Prisonnier de Zenda, d’Anthony
Hope, et pratiquement tous les écrits de Dumas.
Les trois mousquetaires et Le
Comte de Monte-Cristo sont mes préférés,
mais j’aime beaucoup l’intrigue politique de L’homme
au masque de fer et Vingt ans après.
D’ailleurs, ce dernier est un livre très difficile
à comprendre pour la plupart des Américains qui
ne connaissent pas grand-chose à l’histoire de France,
ils ne savent pas qui était Mazarin et ils ne comprennent
pas les mœurs de l’époque et la popularité
de certains nobles auprès des gens du peuple. Et surtout,
ils n’ont pas compris que Dumas écrivait, au travers
d’un roman situé au 17e, une satire sociale du 19e
siècle. Il écrivait à plusieurs niveaux et
c’est vraiment ça que j’apprécie chez
lui. Il y a aussi Robert Louis Stevenson et sir
Walter Scott, bien sûr. Prenons Ivanhoé,
par exemple. C’est époustouflant. Ivanhoé
était si en avance sur son temps. Quand on pense aux deux
grandes romances décrites dans ce livre, à ces deux
hommes amoureux d’une Juive, Rebecca. Scott l’a écrit
de façon si habile et si subtile que le lecteur sait qu’Ivanhoé
restera toujours fidèle à Rowena, mais que dans
son cœur, il se souviendra toujours de Rebecca. Quant au
méchant, il est amoureux de Rebecca, il est prêt
à sacrifier sa carrière pour elle, à trahir
ses vœux de templier et son serment au roi d’Angleterre
pour prendre cette Juive pour maîtresse. C’est plutôt
audacieux de la part de Scott, quand on pense à l’époque
à laquelle le livre a été écrit. Enfin,
voilà quels sont les livres qui m’ont influencé.
LF:
Quels sont les auteurs de Fantasy que vous lisez aujourd'hui encore
? Que pensez-vous, par exemple, de L'Assassin Royal de
Robin Hobb ou encore du Trône de Fer de George
R.R. Martin ?
R. E. F. En réalité, je ne lis pas beaucoup de Fantasy
contemporaine. La Fantasy m’écœure tellement
à la fin de la journée, parce que ça fait
huit heures que j’en écris, que je n’ai pas
le courage d’ouvrir un livre. J’en lis quand je suis
en vacances. J’ai effectivement lu les œuvres de Robin
Hobb/Megan Lindholm, et aussi celles de George.
Mais ça fait des années, je ne les lis plus en ce
moment. Quand j’écris de la Fantasy et que je lis
pour me détendre, je choisis des livres qui sont très
éloignés de la Fantasy, comme James Patterson,
Dan Brown ou Robert Ludlum.
En bref, je lis de l’aventure, du polar, et puis j’adore
l’histoire, alors je lis des essais, des biographies, ce
genre de choses.
LF: Vous
avez dû lire le Da Vinci Code ? Avez-vous aimé ?
R. E. F. Bien sûr. Y a-t-il quelqu’un sur cette planète
qui ne l’ait pas lu ? J’admire la construction et
l’intelligence du scénario – je ne pense pas
qu’il s’agisse d’une grande œuvre littéraire,
mais en tout cas, c’est une super histoire.
LF: Midkemia
est un monde imaginaire extrêmement riche. Comment s'est-il
construit ? Petit à petit, en suivant les héros
dans leur quête, au fur et à mesure des romans sur
Krondor, ou bien aviez-vous, dès le départ, une
bonne vue de l'ensemble que cela représenterait, peut-être
aidé en cela par votre vision de joueur (et créateur)
de jeux de rôle ?
R.
E. F. Ni l’un ni l’autre, en fait, parce que je ne
suis pas l’unique créateur de Midkemia.
J’avais une bande d’amis un peu fous à la fac
avec qui je faisais du jeu de rôle, et nous avons inventé
Midkemia pour nous servir de décor lors de nos campagnes
de jeu. Ensuite, quand j’ai commencé à écrire
de la Fantasy, je me suis dit, pourquoi prendre la peine de bâtir
un monde totalement nouveau alors que j’en connais déjà
un dans lequel je joue avec mes amis depuis trois ans ? Je leur
ai donc demandé si ça les gênait que j’utilise
notre monde dans mes livres, et ils m’ont répondu,
non, pas du tout. J’ai donc commencé à écrire
Magicien en le situant dans le royaume de Crydee. Puis j’ai
présenté quelques chapitres à mes amis en
leur disant: "Et si on reprenait la carte de Midkemia pour
y rajouter Crydee et remplir les espaces manquants ?" C’est
comme ça que, tout d’un coup, le royaume de Crydee
est devenu un duché situé à l’extrémité
ouest du royaume des Isles. Ça a eu des conséquences
inattendues, car mes personnages ne devaient plus seulement affronter
tous ces événements que je leur faisais vivre, ils
devaient aussi composer avec ce monde virtuel qui les entourait.
Pour vous citer un exemple, quand j’en suis arrivé
au chapitre où messire Borric doit prévenir le prince
de Krondor de l’invasion des Tsurani, je me suis rendu compte
qu’il se trouvait du mauvais côté des montagnes.
J’ai donc été obligé d’écrire
tout un passage pour expliquer comment il parvient à rejoindre
le prince, ce qui m’a amené à développer
des intrigues secondaires et à donner des détails
qui, sans cela, n’auraient jamais figuré dans le
livre. Je crois que c’est justement ce qui fait de Midkemia
un monde aussi riche.
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