Jean-Claude Dunyach (2)

 

LF.N: Sous la plume de Stéphane Marson, SF 2006 évoque cette recherche du « sense of wonder » qui est aussi une caractéristique, sinon LA caractéristique fondamentale, de la fantasy. N’y aurait-il pas de barrières entre les deux genres ?
J.-C. D.: Justement non, camarade. La SF, comme la fantasy, est une littérature de l’imaginaire pour laquelle le "sense of wonder" est un des ingrédients fondamentaux. Il y a plein de titres du passé qui en sont remplis (on réédite la trilogie Le Monde de la Mort de Harrison, c'est vraiment bourré jusqu'à la gueule des recettes jubilatoires qui font les bons bouquins de SF). Les auteurs modernes de SF jouent aussi le jeu - enfin ceux qui m'excitent. En plus, il y a un "émerveillement" propre à la SF, qui naît de l'immensité de certains décors, de la vastitude des concepts, voire, tout simplement de l'étrangeté, de l'altérité. Bragelonne SF s'en fera l'écho.

LF.N: Certains critiques "bien pensants" dénigrent la fantasy en évoquant un "genre réactionnaire" écrit par des écrivaillons, destiné à des "gamins attardés" par comparaison avec la science fiction qui serait un "genre adulte et progressiste". Etes-vous d’accord avec cette affirmation ? Est-ce qu’un lecteur de fantasy peut se mettre à la science fiction ?
J.-C. D.: Non, non et non. J'ai écrit des deux, je lis des deux, je me régale avec les deux. J'oscille sans doute entre un état de "gamin attardé" et "d'adulte progressiste", comme beaucoup de gens, mais les raisons pour lesquelles j'aime l'un et l'autre genre sont très voisines. Il y a un véritable plaisir à s'offrir une grande aventure, une épée ou une sabre laser à la main, dans les catacombes d'un château maléfique ou entre les constellations de l'aire Bactriane. Les gens comme moi ne se contentent pas de l'univers tel qu'il est. J'en veux plus: je veux du sang, de la volupté, de la mort, je veux serrer les poings quand le salaud menace de l'emporter, je veux avoir le vertige devant l'immensité d'un concept novateur, je veux m'émerveiller devant des aliens extraordinaires ou des artefacts étranges, je veux qu'on me serve du vin de mars au bord des canaux, qu'on me plonge en immersion totale dans la réalité virtuelle de demain. Tout ça, je le trouve en SF comme en fantasy.

LF.N: En 2006, après l’échec de 2001 (puisque l’odyssée de l’espace n’a pas encore eu lieu), qu’est-ce que cette nouvelle science-fiction a encore à nous dire ?
J.-C. D.: Que le corps humain que nous connaissons est un ancien modèle, bon pour la casse. Que l'univers est empli d'artefacts laissés par des races anciennes qui ont eu leur propre vision du monde. Que les intelligences artificielles vont fusionner avec l'esprit humain d'ici quelques décennies. Qu'on peut envelopper une étoile d'une sphère de vie jusqu'à ce que sa lumière devienne verte et douce. Que nous sommes sur un des plis d'un univers chiffonné, et qu'il y a des portes, des accrocs dans la toile. Que l'humain est un concept avant d'être une réalité biologique, et qu'il faudra être souple dans l'interprétation qu'on en fera. Que l'esprit a plusieurs vies et qu'il renaîtra dans les entrailles d'une machine. Que nos peurs sont des armes et nos désirs des caresses. Qu'il fait bon vivre, ici et maintenant, et qu'on a envie que ça dure toujours.

LF.N: Les auteurs présents dans ce recueil ne sont pas tous très connus des lecteurs français et pourtant méritent de l’être. Comment les avez-vous choisis ?
J.-C. D.: Par goût, par hasard parfois. Encore une fois, j'ai la chance d'avoir Tom Clegg qui n'a jamais décroché de la SF anglo-saxonne et qui avait des envies précises. Moi-même, je lisais en anglais depuis plusieurs années, par frustration, et j'avais aussi des pistes. Quand Alain et Stéphane m'ont appelé, je venais de terminer The Algebraist, de Iain Banks. Alain l'avait lu quelques jours plus tôt. Ca a été notre premier choix: un énorme pavé, cher, difficile à traduire, et tout à fait ludique, l'équivalent d'un énorme banana split aux multiples parfums, surmonté d'une dose généreuse de chantilly et d'une poignée de cerises aux marasquin. Pas vraiment austère, comme type de bouquin, mais la SF est un péché ! Autant assumer. Bon, tu me diras, Iain Banks est bien connu en France. Mais je suis particulièrement heureux d'être le premier à vous présenter Karen Traviss, dont nous venons d'acheter la première trilogie dans un élan d'enthousiasme absolu. Je crois que Tom et moi avons poussé le même cri de joie quand on a signé. En plus, elle est adorable – on a eu plein d'occasions de bavarder avec elle à Glasgow, durant la convention mondiale.

LF.N.: Avec Days, James Lovegrove a secoué la critique. Sa nouvelle Continuum présente dans SF 2006, comme Ailes publiée en son temps par Oxymore dans Ainsi soit l’ange, transcende les genres. En quoi est-ce un écrivain de science fiction ?
J.-C. D.: Bien sûr, justement parce qu'il transcende les genres ! La SF est une méta-littérature, ce n'est pas un genre, plutôt un concept, un regard. Discute cinq minutes avec James et tu verras ce que je veux dire ! Il est SF comme Harlan Ellison, Delany, Wolfe, ou Ballard: parce qu'il dérange.

LF.N: Comme Stéphane Marsan l’annonce dans SF 2006, vous n’allez pas immédiatement publier d’auteurs francophones. Pour quelles raisons ? Pensez-vous que la France soit actuellement en retard en matière de SF ?
J.-C. D.: Si je ne publie pas en 2006 de romans francophones (il y aura très probablement un inédit en 2007, ceci dit) c'est avant tout pour des raisons conjecturelles. On a créé la collection très rapidement, en six ou huit mois, et on a donc rempli le catalogue de parution de la première année à partir d'œuvres immédiatement disponibles – donc des romans à traduire. En plus, j'avais une idée assez précise du "profil" de la collection qu'on était en train de créer et c'était plus facile de rassembler des romans déjà publiés autour de l'idée de la collection que nous nous étions faite. Je sais qu'au bout d'un an ou deux, ce profil deviendra apparent pour les lecteurs ; il sera plus facile à un auteur de soumettre un bouquin pour Bragelonne SF en étant raisonnablement sûr de correspondre à la cible visée. J'ai aussi la particularité de travailler à 4/5 pour Airbus, d'être parolier de chansons, donc d'avoir peu de temps de libre. Pour accepter un manuscrit inédit, il faut pratiquement que j'en trouve un déjà abouti, d'une qualité suffisante pour que je puisse le prendre quasiment sans retravaillage, correspondant à ce que je veux publier dans la collection... Bref, les critères sont nombreux et la barre est haute (en plus, la collection ne publiera que 8 livres par an). Ceci dit, il y a toujours des coups de chance, des coups de cœur (je suis en train de travailler sur un manuscrit passionnant). Il y a également des tas d'auteurs francophones (dont une nouvelle génération qui m'impressionne par son talent – les Mauméjan, Heliot, Marchika, pour ne citer qu'eux) qui ont publié une SF que j'aime et dont je me dis que, peut-être...

LF.N: Quels sont les romans que vous allez publier dans les mois à venir chez Bragelonne ?
J.-C. D.: Il y aura la réédition du Monde de la Mort de Harrison, la suite du Peter F. Hamilton (La planète de Pandore 2), Le grand vaisseau de Robert Reed (un bouquin de fou, avec un vaisseau spatial plus grand que Jupiter), le début de la trilogie de Karen Traviss, L'Algébriste de Banks... Ca te va, pour commencer ? Et je suis en train de signer mes auteurs 2007, il y aura plein de surprises.

LF.N: Quels auteurs pouvez-vous conseiller à nos lecteurs ?
J.-C. D. : Tous ceux que je viens de citer, plus le dernier Gibson au Diable Vauvert, par pure gourmandise.

Entretien réalisé par Denis Labbé

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