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Alors que
sortent simultanément Délires
d'Orphée du Club Van Helsing et l'édition
du Livre de Poche de son excellent roman de science-fiction
Le Goût de l'immortalité,
nous nous devions d'interroger Catherine Dufour
sur son passé, son présent et son avenir dans
l'imaginaire. Car cette jeune femme, aussi douée
comme écrivain qu'adorable comme personne, a réellement
des choses à nous dire et à défendre,
nous prouvant que les littératures dites de genre
peuvent encore nous retourner, nous émerveiller et
surtout nous faire réfléchir. Ses conseils
de lecture et ses idées ne souffrent d'aucune faute
de goût, comme son humilité face à son
travail d'écrivain. Un exemple à suivre et
à lire. |
LeFantastique.net:
Pour nos lecteurs qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous
nous expliquer de quelle manière vous êtes arrivée
à l'écriture ?
Catherine Dufour: J’ai toujours écrit. Dès
que j’ai compris par quel bout on tenait un bic, je me suis
mise à écrire. Mes premiers textes datent de mes
sept ans.
Quels sont
les auteurs qui vous ont amenée dans les littératures
dites de l'imaginaire? Quels sont ceux que vous leur conseilleriez
et pourquoi ?
Aux enfants de huit ans, je conseille Leigh Brackett:
Les hommes stellaires ou la série
de Skaith. Passés dix ans, laissez
choir la littérature dite "jeunesse" et lisez
tout ce qui vous tombe sous la main. Ne ratez pas "Shambleau"
de Catherine Moore, ne ratez pas Hyperion
ni les Asimov, ni les Wul, ni
les King ni les Lovecraft. Attendez
un peu pour K. Dick mais surtout pas pour Poe,
Jean Ray, Maupassant et Villiers
de l’Isle-Adam. Exercice imposé: 1984
et Le meilleur des mondes. Et n’oubliez
pas: toute littérature est imaginaire.
A 30 ans, installez-vous confortablement et commencez Le
Disque-Monde, la série en plus ou moins 40
volumes de Pratchett.
De
quelle manière écrivez-vous? Est-ce que vous avez
des habitudes, des tics, des manies ?
J’écris partout, dans le métro, dans le bus,
dans mon lit, absolument partout sauf dans ma baignoire, avec
une prédilection pour les petits bars de Paris. L’idée
d’un livre ou d’une nouvelle me tombe dessus sans
que je l’ai demandé mais ensuite, j’y travaille
en permanence. Par contre, je n’arrive pas à écrire
plus de dix mille signes par jour. Ecrire est une activité
extrêmement fatigante et j’ai appris à me méfier
du surmenage. En général, je termine un livre en
un an et demi. Pour une nouvelle, l’écriture est
plus rapide mais ensuite, il faut la laisser reposer au moins
un an et la corriger quarante fois pour qu’elle soit vraiment
achevée.
Vos premiers
romans chez Nestiveqnen marchaient dans les pas de Terry Pratchett,
souvent en plus déjanté. Comment en êtes-vous
venue à déconstruire les contes et légendes
de notre enfance pour en restituer votre propre digestion et vos
propres digressions ?
J’ai longtemps pensé qu’il n’était
pas utile que je contribue à la déforestation de
la planète. J’ai toujours aimé écrire
mais je ne voyais pas l’utilité d’être
publiée. En lisant Pratchett, j’ai découvert
une littérature utile: c’est à dire la fois
drolatique et intelligente. Pratchett est socialement utile au
même titre que Desproges ou Coluche:
il apprend le recul. Grâce à Pratchett, j’ai
compris que je pouvais écrire quelque chose qui valait
l’arbre dont on tire le papier de mes livres.
En
2006, votre roman Le Goût de l'immortalité a fait
l'effet d'une bombe dans le milieu en recevant notamment plusieurs
prix importants. Comment vous est venue l'idée centrale
de ce récit ?
Des Mémoires d’Hadrien
de Marguerite Yourcenar. Yourcenar se met dans
la peau d’un sexagénaire qui se remémore sa
folle jeunesse dans les années 90 de notre ère.
J’ai décidé de faire pareil mais dans l’avenir:
une bicentenaire raconte sa folle jeunesse dans les années
2090 de notre ère.
Derrière
la quête et les dangers de l'immortalité, se cache
une critique acerbe de notre société contemporaine
déshumanisée, consumériste et individualiste.
Comment cela se traduit-il dans votre roman ?
Je me suis contentée de prendre les prévisions de
Greenpeace dans cent ans: plus de nature, plus de couche d’ozone,
des pays entiers inondés ou détruits. Il n’est
plus possible de vivre à l’air libre alors on vit
dans des tours ou en sous-sol.
Vous portez
toujours un regard assez pessimiste sur les relations humaines
dans vos romans, même si pointent ça et là
quelques personnages un peu plus positifs. Est-ce que l'humanité
vous déçoit ou entretenez-vous encore quelque espoir
en l'individu ?
"Tu ne veux voir en moi qu’un mépriseur
d’hommes, c’est me faire injure, je sais parfaitement
qu’il y en a de bons. Mais à quoi servent-ils ? S’il
s’agit de tenter quelque chose pour les hommes, je te conseille
de te couper les bras, car tu ne seras pas longtemps à
t’apercevoir qu’il n’y a que toi qui en aies."
Lorenzaccio, A. de Musset.
L’individu ne me pose pas problème. L’humanité,
si.
Quel
effet cela vous fait-il de le voir paraître dans Le Livre
de Poche sous la direction de Gérard Klein ?
C’est un rêve qui se réalise. Je me rappelle
toutes ces fois où je suis sortie de la Fnac avec une pile
de poches dans les bras jusqu’au menton. Merci monsieur
Klein.
En septembre
est sorti Délires d'Orphée dans la collection "Club
Van Helsing" chez Baleine. Comment avez-vous été
contactée pour participer à ce projet ?
C’est Xavier Mauméjean qui
m’a contactée. Cet homme est précieux pour
bien des raisons, et surtout pour sa façon de marmonner
dans sa barbe des histoires abracadabrantes mais vraies.
Quelles
relations entretenez-vous avec les autres écrivains du
projet. Est-ce qu'il existe des concertations entre vous ?
Non, nous nous rencontrons au gré des signatures
ou au coin des petits fours.
Dans
Délires d'Orphée, vous faites clairement des références
intertextuelles à plusieurs classiques ou auteurs de fantastique,
mais également à la mythologie gréco-latine.
Comment avez-vous mis en place votre intrigue et vos références
?
J’avais depuis longtemps envie d’écrire
quelque chose sur la descente d’Orphée aux Enfers,
notamment depuis que j’en ai retrouvé dans le folklore
breton l’exact pendant. Je me suis amusée à
suivre la christianisation de cette légende. Le catholicisme
a le chic pour s’emparer des mythes les plus riches et les
resservir une fois passés à la moulinette du péché
et de la grâce suffisante, vidés de leur substantifique
moelle, linéarisés et porteurs de terreur.
Fantasy,
science-fiction, puis à présent fantastique. Quelles
sont les différences entre ces genres pour un écrivain
tel que vous? Qu'apporte l'un que ne peut pas apporter l'autre
?
J’écris de la fantasy quand je pense à
la condition humaine, de la science-fiction quand je pense au
temporel, et du fantastique quand je pense à la spécificité
de l’individu. Disons, pour être plus claire, que
dans Blanche-Neige et les lance-missiles
je décortique les rouages de la dictature, dans La
liste des souffrances autorisées, je me penche
sur l’avenir des techniques marketing et dans Je
ne suis pas une légende, je regarde comment
un être humain pas héroïque du tout se débrouille
en situation d’héroïsme nécessaire.
De
quelles manières cela change-t-il votre style ?
Ma fantasy est très parlée, le reste est plus sophistiqué.
Je fais souvent des "à la manière de".
Ainsi, dans "Confession d’un mort" (à paraître
dans le recueil Mémoires mortes,
éditions du Bélial’, 2008), je mets en scène
Poe racontant sa propre vie. Avant de l’écrire, je
me suis longuement plongée dans ce style un peu lourd,
très imagé et parfois magnifique. Poe traduit par
Baudelaire, évidemment.
Est-ce qu'il
existe un genre que vous aimeriez explorer ?
Beaucoup ! Un policier où le meurtrier serait le livre
lui-même ; un Barbara Cartland dont l’héroïne
s’ennuierait tellement qu’elle changerait de livre
en cours de lecture ; un thriller de type "American psychette"
dont l’héroïne serait aussi caricaturalement
féminine que Bateman est grotesquement masculin.
Est-ce que
vous pensez que l'écrivain de science-fiction a encore
une place à tenir dans notre société contemporaine
comme Orwell, Wells ou Huxley auparavant ?
Bien sûr. Rendez-vous dans cinquante ans et vous verrez:
Houellebecq sera devenu un classique.
Quels sont
vos projets actuels ?
Je travaille sur un nouveau livre de SF qui se passera un peu
après Le goût de l’immortalité.
Et je n’en dirai rien !
Merci au Lecteur de m’avoir suivie jusqu’au bout,
et merci à lefantastique.net pour son accueil.
Site
web de Catherine Dufour
Propos recueillis par Denis Labbé
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