Entretien avec DOA

 

LeFantastique.Net: Vous êtes nouveau dans le monde littéraire de genre et tout le monde va se demander qui se cache derrière ces 3 lettres mystérieuses ?
Doa: Un individu qui souhaite que ses écrits restent bien dissociés de lui. Ce livre, comme les suivants j’espère, est né d’une envie de raconter des histoires, pas mon histoire. En ce sens, qui je suis n’a que peu d’importance.

LFN: Votre livre n'est pas de la SF pure, mais plutôt une sorte de thriller-techno, me trompes-je ?
D: Je ne sais pas ce qu’est la SF pure. Quand est née, en 1996, l’intrigue des Fous d’Avril, mes goûts et mes influences étaient multiples et ne se posaient pas en termes de genre mais plutôt de questionnements. Les Fous d’Avril correspondait à ce que j’avais envie d’écrire à cette époque (et pour partie encore aujourd’hui).

LFN: A la lecture de votre roman, on se sent replonger dans des souvenirs Cyberpunk avec tout l'arsenal du réseau, des passeurs, des IA incontrôlables. Teniez-vous à rendre un hommage à Gibson et consorts du Cyberpunk ?
D: J’ai été, à quoi bon le nier, un grand amateur de Gibson, Sterling et K. Dick. Je le suis toujours (je ne suis, en revanche, pas un vrai fan de SF, je n’en lis que très peu). Chez eux, j’ai trouvé des thèmes, des environnements et des développements qui m’ont interpellé et sans doute un peu conditionné. Mais ce ne sont pas mes seuls maîtres à penser dans ce domaine. Je suis fan de mangas et d’anime. Shirow Masamune et Otomo Katsuhiro sont des références pour moi. J’ai des souvenirs très forts de mes premières lectures d’Appleseed et de Ghost in the Shell, puis des visionnages de longs métrages d’animation comme Akira et toujours Ghost in the Shell (à ce propos, je me régale, en ce moment, avec l’excellentissime série TV : GITS – Stand Alone Complex). Et j’aime le cinéma. Blade Runner est mon oeuvre fétiche. Je l’ai vu à sa sortie en salles, en 1982. Mais c’est le seul film de SF dont je parlerais avec enthousiasme. Toutes mes autres références sont dans des genres différents. Tous ces auteurs, ces créateurs m’ont fait passer d’excellents moments et, bien que cela n’ait pas été mon intention première, si je leur rends un peu hommage, c’est tant mieux.

LFN: N'avez-vous pas peur que justement on vous tape dessus car on aurait l'impression d'une resucée, d'un déjà-vu ?
D: Me taper dessus ? Quelle violence ! Je n’ai pas la prétention d’avoir réinventé la roue et je crois même ne pas en avoir eu envie. Il se trouvera toujours des amateurs éclairés pour pointer, avec raison, toutes les influences que mon intrigue a subies. J’ose croire qu’ils auront aussi la clairvoyance de reconnaître tous les points de divergence et les apports, présents et à venir. Une fois de plus, il ne s’agissait pas de réfléchir en termes d’existant et d’original. Il s’agissait de se faire plaisir.

LFN: Vouliez-vous coupler dans ce roman vos envies pour tous les genres que vous aimez : thriller style tueur en série et SF ?
D: Markus Freys est le fruit d’une réflexion menée à deux. Au départ, je souhaitais écrire des histoires cyberpunk. C’est un genre qui à l’époque et, à mon avis encore aujourd’hui, n’a pas encore dit tout ce qu’il avait à dire. L’idée initiale était de créer un personnage récurrent et décalé, pour la BD. David Sala, un artiste de grand talent édité chez Casterman et Delcourt, et qui a conçu la couverture du roman, devait être le dessinateur de ces aventures. La singularité de ce personnage venait de ses origines géographiques, du contexte politique dans lequel il évoluait (Europe vs USA) et de sa nature profonde. Le roman noir a depuis longtemps constitué la base de ma culture littéraire et, si Markus devait être confronté à des affaires étranges (Twin Peaks de David Lynch nous avait beaucoup marqué tous les deux), celles-ci devaient rester policières, noires, et répondre à des codes établis et connus. Markus n’est pas devenu un héros de BD. Ni d’aventures récurrentes. Mais il a conservé ses attributs premiers. Il s’est étoffé, humanisé, a développé des relations plus complexes avec tout un ensemble de personnages secondaires, en particulier son frère, dont le rôle était initialement plus anecdotique. Mais il reste à la croisée des chemins entre le polar et la SF.

LFN: Il règne peu d'espoir dans votre livre, en dehors peut-être de la fin mais cela reste encore un mystère car elle peut être interprétée de façon bien diverses. Êtes-vous un pessimiste de nature ?
D: Je suis de nature réaliste, ni pessimiste, ni optimiste. Tous les jours, en lisant la presse, en observant ce qui m’entoure, ici ou en voyage, je vois quelques raisons de me réjouir et beaucoup de raisons de m’inquiéter. Mais l’inquiétude n’est pas la déprime.

LFN: Vous dites dans le dossier de presse ne pas vouloir dénoncer quoi que ce soit. Alors que vouliez-vous faire avec ce roman ?
D: Pour "dénoncer", selon moi, il faut pouvoir se positionner en juge d’une part – ce qui implique d’avoir une foi absolue dans ses propres opinions – et, d’autre part, être en mesure d’apporter une réponse au problème / phénomène / sujet / scandale (rayez la mention inutile) dénoncé. Ce n’est pas mon cas, je ne crois donc pas avoir cherché à dénoncer quoi que ce soit.
Par ailleurs, ma seule ambition était (et est toujours) de raconter des histoires qui, si possible, divertiront les gens qui les liront. Il est évident cependant que, si l’on revient à la question précédente, beaucoup de sujets me préoccupent. Et il est possible que je me sois laissé aller à faire part, indirectement, de certaines de mes interrogations au fil de mon récit.

LFN: Ne vouliez-vous pas dénoncer la "surtechnologie" de notre société et son côté incontrôlable ?
D: La problématique principale des Fous d’Avril est le rapport à l’autre. Markus, tout comme le “vilain” de l’histoire, sont “autres” dans la société qui les a vus naître. Cela pose toutes sortes de problèmes. A eux comme aux gens qui les entourent. Ce qui arrive dans le livre est une extrapolation de ce qui pourrait se produire lorsque les technologies que j’évoque seront au point. Mais c’est aussi une allégorie de la réalité, quand le communautarisme, l’identitarisme et les tensions qui secouent toutes les sociétés humaines nous rappellent quotidiennement que nous avons encore du mal à coexister avec “ ce qui n’est pas nous ”.

LFN: Comment vous est venue l'idée des "passeurs" ?
D: La figure de l’interface homme-machine est assez centrale dans la littérature d’anticipation. Les cyberpunks l’ont abondamment décrite et documentée. Par ailleurs, si l’on regarde la réalité, on s’aperçoit que de nombreux domaines d’application utilisent déjà de telles interconnexions. L’aéronautique militaire par exemple, utilise l’œil comme un support de projection d’informations, passif et actif. Les “passeurs” sont les ingénieurs informaticiens, les gestionnaires de réseau et les hackers de l’avenir. Ils sont ceux qui se plongent dans le virtuel et maîtrisent la structure même de l’environnement informatique qui, aujourd’hui déjà, tisse sa toile autour de nous et va, demain, intervenir dans tous les aspects de notre vie quotidienne. Nous serons les simples consommateurs de ces services – dont le fonctionnement intrinsèque deviendra transparent, tout en nous échappant de plus en plus – et eux, en seront les architectes, les constructeurs ou les destructeurs. Ils nous permettront de “passer” de notre réalité individuelle, à celle de notre frère, ami, voisin, ou à une réalité plus globale, personnelle ou professionnelle, en nous accompagnant, tels des nochers, d’une rive à l’autre de ces univers.

LFN: Vous vous offrez une ouverture à la fin du roman. Retrouverons-nous Markus Freys dans un autre roman ?
D: Oui, deux.

 
 
 
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