| En quelques
années, Lucie Chenu est devenue
une personnalité importante du fandom. Critique,
écrivain, anthologiste et à présent
directrice de collection chez Glyphe, elle vient également
de participer à l'ouvrage collectif 2008:l'année
des séries. Cela faisait beaucoup de
choses à éclaircir et nous lui avons donc
envoyé quelques questions dont les réponses
nous montrent qu'avec du talent et de la persévérance,
le monde de l'édition peut s'ouvrir.
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LeFantastique.Net:
Pour les gens qui ne te connaissent pas, explique-nous un peu
comment tu es venue à l'écriture ?
Lucie Chenu: J’ai toujours aimé me raconter des histoires,
depuis toute petite. J’ai vécu des aventures extraordinaires,
dans ma tête, et bien sûr, j’ai eu envie, un
jour, de les écrire. Mais entre ce moment-là et
les premiers textes publiés (je ne compte pas les articles
scientifiques ou la thèse), il s’est passé
un très long temps. Il aura fallu une rencontre, sur un
forum, avec d’autres passionnés, la fondation d’un
club sur le net: "Les Nouvelles de Brageland", et surtout
l’avis précieux de Nathalie Dau
qui m’a conseillé d’envoyer mes nouvelles à
des appels à textes. Est alors venue une longue suite de
refus (rires).
Quels sont les auteurs que tu apprécies
? Y a-t-il de jeunes auteurs que tu conseillerais à nos
lecteurs ?
Ça
c’est la question qui tue, surtout pour une anthologiste.
Les 22 auteurs de (Pro)Créations,
déjà, auxquels il faut ajouter Léa
Silhol, Philippe Ward, Sire
Cédric, Rachel Tanner, Thomas
Geha, Michel Pagel… pour n’en
citer que quelques-uns parmi les seuls auteurs de SFFF français.
Il y en a d’autres, c’est terrible, je ne peux pas
les citer tous ! Hors France ou hors SFFF, je suis une fan de
Robin Hobb/Megan Lindholm, de Malika
Mokeddem, de Daniel Pennac, et j’ajouterai
que j’ai découvert récemment les auteurs du
collectif Qui Fait la France (www.quifaitlafrance.com)
dont j’ai beaucoup apprécié le recueil Chroniques
d’une société annoncée,
et que depuis, j’ai lu les romans de certains d’entre
eux, Faïza Guêne, Mabrouck
Rachedi, et que je compte bien continuer avec Mohamed
Razane (ses deux textes dans le recueil sont superbes),
Karim Amellal, Thomté Ryam,
Dembo Goumane, Jean-Éric Boulin
et les autres. En fait, j’adore lire, je lis des choses
variées, pas seulement de l’Imaginaire, même
si j’en lis beaucoup, et j’adore découvrir
de nouveaux pans de la littérature. Je peux me faire plaisir
avec une nouvelle très bien écrite, ciselée,
ornementée, ou au contraire avec un roman au suspense haletant,
qui ne s’embarrasse pas de fioritures. Ce sont des plaisirs
différents, et j’ai besoin des deux.
Depuis quelques mois, tu es directrice
de collection chez Glyphe ? Comment en es-tu arrivée là
?
Eh
bien, Glyphe est l’éditeur de mon anthologie (Pro)Créations
qui inaugurait la nouvelle collection Imaginaires, qu’Éric
avait désiré fonder après la parution de
La Mallette jaune, de Carole Boudebesse,
et ma collaboration avec Éric Martini
s’est très bien passée. À tous points
de vue. Nous avons discuté de tout, de la maquette, de
l’illustration (l’un et l’autre, nous souhaitions
qu’elle soit réalisée par Sébastien
Bermès), du fait de mettre les noms de tous les
auteurs sur la couverture, etc. Bref, après la parution
de l’anthologie, Éric m’a proposé de
diriger cette collection et, après avoir hésité
un bon moment, j’ai accepté une co-direction. Même
si, avec Horrifique et Univers
& Chimères (http://univers.chimeres.org),
j’avais une certaine expérience de la direction littéraire,
je n’étais pas sûre d’avoir envie d’être
la seule aux commandes. Et puis, le fait d’être deux
me permet de continuer à soumettre mes propres projets
ou d’être un auteur parmi d’autres, comme dans
l’anthologie d’Estelle Valls de Gomis,
Vampires, qui paraît au mois d’avril, comme
tu le sais.
Quel est exactement ton rôle ? Qu'est-ce
que tu en attends ?
Ce que j’en attends ? Le plaisir de publier des romans dont
je tombe amoureuse, comme c’est le cas de STYx,
de Jean-Michel Calvez, et de La Chambre de
sable, de Joëlle Wintrebert, qui paraît
au mois de mars hors-collection parce que ce n’est pas un
roman de SF – mais si je n’avais pas occupé
ce poste, je n’aurais pas eu l’opportunité
de le proposer à Glyphe. Mon rôle consiste à
choisir parmi les manuscrits ou synopsis qui nous sont envoyés
– mais nous sommes plusieurs à lire, heureusement
! – et à faire retravailler l’auteur, si besoin
est. Éric me consulte aussi pour le choix de la couverture,
mais il est plus habitué que moi à penser en termes
de maquette, de visibilité sur les tables des libraires,
donc c’est plus de son ressort. Ensuite, je me charge aussi
de la promotion, dans la mesure de mes possibilités.
Pour l'instant, tu es à l'origine
d'une anthologie (Pro)Créations. Peux-tu nous
la présenter ? Comment t'est venue cette idée et
comment as-tu fait ton choix parmi les textes reçus ?
C’est
une idée qui me trottait dans la tête depuis pas
mal de temps, et qui a pris un long moment à mûrir.
On m’avait fait remarquer que le thème de la naissance
était souvent présent dans mes nouvelles, et je
m’étais alors aperçue qu’il l’était
aussi chez des auteurs qui m’avaient marquée, comme
Joëlle Wintrebert, Anne Rice,
Marion Zimmer Bradley (ah tiens, je ne les ai
pas citées ces deux-là) ou Megan Lindholm.
Et petit à petit, je me suis mise à rêver
à cette anthologie et aux auteurs que je souhaiterais y
voir figurer. Et puis au printemps 2005, il y a eu un déclic,
et j’ai lancé ce projet un peu fou, parce que je
n’avais pas d’éditeur ! L’anthologie
s’est bâtie petit à petit, des auteurs m’ont
dit oui tout de suite, d’autres m’ont dit "quand
tu auras un éditeur, je serai là" – et
je confirme: ils étaient là –, un premier
éditeur a accepté le sommaire, puis a décidé
de ne plus publier d’anthologie... J’ai pas mal galéré,
les éditeurs étant effrayés par le thème
ou par le fait de mélanger de la SF avec de la fantasy.
Mais je ne voulais pas renoncer à ce projet alors que j’avais
déjà une vingtaine de textes ! Et une lettre adorable
d’Amin Maalouf me disant qu’il serait
ravi que je sélectionne un extrait d’un de ses romans,
tu te rends compte ? Et un jour, j’ai demandé une
nouvelle à Carole Boudebesse que j’avais laissée
en paix auparavant, parce qu’outre la parution de son roman,
elle était très occupée à préparer
son concours d’internat. Je lui ai donc dit "je te
préviens, c’est un plan pourri: je n’ai pas
d’éditeur". Elle m’a alors appris que
Glyphe démarrait une collection consacrée à
l’Imaginaire ! Et comme Glyphe publie des essais sur l’histoire
de la médecine (attention, pas des livres de médecine,
hein ! la confusion est fréquente, mais on ne trouve pas
de planches d’anatomie chez Glyphe), le thème de
la naissance ne faisait pas peur à Éric Martini,
au contraire !
Les éditions Glyphe viennent aussi
de sortir un roman de Jean-Michel Calvez, auteur devenu rare pendant
un certain temps. Comment as-tu eu entre les mains STYx
?
Jean-Michel
est l’un des auteurs de (Pro)Créations et
il a tout naturellement soumis son roman à Glyphe. Quand
j’ai accepté de co-diriger la collection, Éric
me l’a envoyé sans me dire ce qu’il en avait
pensé – nous voulions "caler" nos goûts
l’un par rapport à l’autre, voir si nous étions
en phase. J’ai adoré cette lecture, je me suis plongée
dans l’histoire et dans le style très riche et sensuel.
Et après cela, Éric m’a confirmé que,
lui aussi, avait énormément aimé le livre.
Quels sont les projets des éditions
Glyphe sur lesquels tu travailles actuellement et quels sont tes
attentes ?
En mars paraît, hors-collection, La Chambre de sable,
de Joëlle Wintrebert. C’est là
encore un roman qui m’a séduite dès que je
l’ai lu. Ce qui n’a rien de surprenant puisque je
suis une fan de Joëlle ! Mais il a quelque chose de particulier,
d’original et de délectable qui en fait un roman
vraiment à part. Pour commencer, ça n’est
pas un roman de SF, ni un roman historique ou fantastique. Quoique…
En fait, La Chambre de sable peut être lue de façon
différente selon les lecteurs. C’est en quelque sorte
de la littérature générale, mais à
la fin... on se demande si Joëlle ne laisse pas la porte
ouverte à autre chose... Il y a plusieurs sens possibles.
Et puis le style est si beau, imagé et musical...
En avril paraît l’anthologie d’Estelle Valls
de Gomis, Vampires. Comme je suis l’un des auteurs
de cette anthologie, je n’ai joué aucun rôle
dans la direction de l’ouvrage. C’est Éric
Martini qui l’a choisie et qui s’en occupe, avec Estelle,
bien entendu. Je ne peux donc pas en parler, sauf pour dire que
je suis bien contente d’y avoir participé avec une
nouvelle que j’ai écrite spécialement pour
Estelle. Ensuite, il est un peu tôt pour parler de la suite
de notre programme, je peux juste dire que je prépare une
anthologie pour début 2009, c’est un projet que j’ai
soumis à Éric qui l’a accepté. Et je
rajoute qu’il est très agréable de préparer
une anthologie en ayant déjà un éditeur,
je n’étais pas habituée à un tel confort.
Tu viens également de participer
à l'ouvrage collectif 2008 : l'année des séries
co-dirigé par Marin Winckler et Marjolaine Boutet. Peux-tu
nous expliquer comment tu es entré dans ce projet ?
En
mars 2007, au Salon du Livre de Paris, j’ai rencontré
Martin Winckler qui dédicaçait
Le Meilleur des séries qui venait de paraître.
Je venais lui apporter son exemplaire de (Pro)Créations
et surtout, lui faire signer le mien. Étant donné
que je suis très fan de séries TV, moi aussi, nous
nous sommes mis à parler de télé, de nos
feuilletons favoris, tout ça. Il venait d’apprendre
que son éditeur était partant pour lancer une série
d’ouvrages annuels et m’a dit que je pourrais y participer
si j’étais intéressée. Quelques mois
plus tard, il m’a prévenu qu’un appel à
contributions était sur son site. J’ai envoyé
plusieurs propositions d’articles, comme les autres rédacteurs,
et Martin Winckler et Marjolaine Boutet ont choisi l’une
d’elle pour le sommaire, ce qui me réjouit au plus
haut point.
Quelles séries
télévisées t'intéressent actuellement
?
En ce qui concerne la SF ou le fantastique, j’ai longtemps
été une fan d’X-files, du
moins, des premières saisons parce que les dernières
étaient très décevantes. J’ai vu Babylon
5 en cassettes ou DVD, parce que j’avais loupé
sa diffusion, et j’ai adoré ! Et Kaamelott,
c’est génial ! Et j’ai très envie de
revoir L’Homme de nulle part, c’était
fabuleux, ça ! J’aime bien aussi Heroes
(mais pas le générique français), ou Smallville,
même si je sais que ça va en faire hurler de rire
plus d’un. Je suis passée à côté
de Buffy et je le regrette, diffusion aux mauvais
horaires pour moi, sans doute… J’aime aussi le polar,
en séries (comme en livres, d’ailleurs). J’ai
longtemps regardé PJ et Avocats
& Associés, mais ces deux séries tournent
platement, malgré quelques excellents épisodes qui
surgissent encore de temps à autre, dont le cross-over
entre les deux. Boulevard du Palais reste très
bon, parce que les acteurs et la mise en scène sont excellents.
Et j’ai regardé quelques mini-séries, du genre
"saga de l’été qui passe en plein hiver",
que j’ai trouvé excellentes ! Trois femmes,
un soir d’été, par exemple, Les
Camarades, qui raconte les années d’après-guerre
vécues par un groupe d’amis résistants communistes,
ou Chez Maupassant. Ce sont d’ailleurs
sur ces mini-séries, plus quelques autres, que porte ma
contribution à L’Année des séries
2008. Les séries américaines que je ne louperais
sous aucun prétexte sont, actuellement, Desperate
Housewives et Prison Break. Et Cold
Case, aussi, pour ce voyage dans le temps vécu
par le téléspectateur, pour la musique… Mon
grand regret est que, parce qu’elle a cette richesse, cette
originalité, il ne sera jamais possible d’éditer
la série en DVD, à cause du copyright sur les BO.
Enfin, il y a des "feuilletons", comme on disait quand
j’étais jeune, que j’aime par-dessus tout et
que je rêve de revoir. En particulier Lagardère
(la version avec Jean Piat, la seule, la vraie, l’unique)
et La Brigade des Maléfices, l’ancêtre
de X-files, comme le note justement Francis Valéry
dans Aux frontières du réel : une mythologie
moderne.
Quel regard portes-tu sur leur évolution
ces dernières années ?
Les séries américaines ont beaucoup évolué,
il faut dire qu’aux USA, on a compris leur potentiel et
qu’on donne les moyens aux réalisateurs. Les scénaristes
osent des tas de choses, et on voit des séries parler de
tabous qu’on ne transgresse que sur la pointe des pieds,
en France. Je pense qu’en France, on est en train de louper
un coche, aussi en bousillant les traductions, et qu’on
va se réveiller avec cinquante ans de retard. Chez nous,
les meilleurs scénarios, sont tirés de romans. La
grande chaîne généraliste privée (celle
qui gardera le droit d’avoir des annonceurs) sert une daube
bourrée de somnifères pour mieux endormir le téléspectateur
(des fois qu’il resterait encore un citoyen). En fait, on
considère, en France, que "les séries TV, tu
vois, Coco, ça n’est pas de l’Aaart !"
J’ai vu des gens ne pas comprendre comment je pouvais à
la fois aimer lire et aimer regarder des séries. Ça
me fait penser à ma prof de latin, au collège, qui
m’avait surprise en train de lire autre chose que tu latin
à deux reprises: la première, je lisais un tract
de la LCR sur le féminisme, la seconde, un bouquin de la
Bibliothèque Verte. Elle n’a pas compris que la même
élève pouvait lire les deux. Comme si on était
obligé d’être uni, de n’avoir qu’une
seule facette. Moi, je crois l’inverse. J’aime des
choses très variées. Je me fiche du média,
de l’étiquette du produit, je crois qu’une
série télévisée est un moyen d’expression
passionnant.
Tu es également assez bien
impliquée dans le fandom. Ressens-tu une évolution
dans ce que les éditeurs de SF, de fantastique et de fantasy
publient en ce moment ?
Je ressens surtout une évolution dans la façon de
travailler. La littérature est de plus en plus concurrencée,
par la télévision, justement, mais aussi par les
jeux vidéo, par tout un tas d’autres activités
que la lecture qui s’offrent aux gens. De plus, les libraires
croulent sous des quantités énormes de livres dont
la majorité sont des bios de people ou des manuels
de jardinage, sujets éminemment passionnants, je n’en
doute pas, et surtout extrêmement vendeurs. Bref. Le livre
se porte mal, ça n’est pas une nouveauté.
Du coup, les éditeurs doivent assurer leurs arrières.
Ils ne peuvent plus prendre des risques. Donc, d’un côté,
on a les trusts possédant plusieurs maisons d’édition,
qui veulent un rendement immédiat, comme si le livre était
un produit comme un autre. De l’autre, on a des passionnés
qui montent des petites structures pour publier les livres qu’ils
aiment. Et puis il y a ceux qui misent sur le e-book, qui va probablement
changer la donne, mais on ne sait pas encore bien comment. Le
résultat est que les éditeurs ont tous des façons
très différentes de travailler. C’est un métier
qui se réinvente à chaque livre.
Interview réalisée
par par Denis Labbé
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