Entretien avec Marc Cantin (suite)

LFN: Avez-vous une dent contre le système scolaire tel qu'il existe ? Trouvez-vous les "scolaires" trop frileux par rapport à l'écriture, pas assez frondeurs et trop ancrés dans des classiques, intéressants au demeurant, mais aussi très rassurants ?
MC: Je n'ai pas de critiques à formuler contre le système scolaire, simplement, ce "système" conduit à utiliser l'écriture dans un cadre particulier. On demande à l'enfant d'apprendre à lire et à écrire, et au bout du compte, cet outil qu'il a eu du mal à forger se retourne contre lui, pour l'évaluer, le classer, l'orienter, et pour pointer ses échecs (c'est souvent ce que l'élève conserve en mémoire). C'est pour cette raison qu'il est important, parallèlement, de valoriser d'autres "utilités" de l'écriture, cette dernière étant aussi, et avant tout, un mode d'expression, au même titre que la musique, le dessin... Réhabiliter l'écriture, celle qui raconte, celle qui transmet des émotions, celle qui conserve notre mémoire, c'est très important.
Maintenant, à mon avis, c'est davantage le rôle des enseignants (qui le font d'ailleurs très bien - quand ils trouvent/prennent le temps de le faire - et savent le mêler à d'autres apprentissages) que celui d'écrivains interventionnistes qui passent de classe en classe pour 305 euros la journée ! (Tarif Charte, vous comprenez ?) C'est cher payé pour voir "un écrivain en vrai", et ça ne change pas grand-chose au rapport à l'écriture des enfants.
Les ateliers d'écriture, où l'auteur apporte une aide ponctuelle, est à mon avis un meilleur moyen. Mais là aussi, les enseignants, à partir du moment où ils s'intéressent un peu au sujet, me semblent beaucoup plus performants que les écrivains pour former des écrivants.

LFN: L'évolution de la langue semble vous paraître un état de fait : que pensez-vous des textos et de ce métalangage qui apparaît chez les "jeunes" ? Avez-vous peur d'une "disparition de la langue ?
MC: Si l'on veut une langue vivante, il faut accepter que chacun se l'approprie. Les métalangages sont plus des langages "parallèles". Ils n'ont pas pour but de remplacer la langue de base. Etre capable de parler deux, trois ou quatre langues, ça me paraît essentiel aujourd'hui, si l'on veut s'intéresser un peu au Monde. L'important, dans le cas du Français, c'est de conserver une base commune, libre à chacun, ensuite, de s'inventer son propre langage. Le vrai problème, c'est le désintérêt d'un enfant pour sa langue de base, la mauvaise image qu'il peut en avoir, et sa certitude d'être incapable de la maîtriser. A mon avis, ce n'est pas la langue qui est un danger, mais ceux qui sont censés la parler ou l'écrire dans les prochaines années.

LFN: Revenons à Halequin. Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la narration de ce récit, humoristique avant toute chose ?
MC: La mise en scène. Je vois très facilement les images. Avant l'écriture de chaque chapitre, je relis mon plan et je me place en "spectateur". Et il m'arrive de rire des situations avant de les écrire.

LFN: Êtes-vous aussi satisfait après les avoir écrites ? Vous font-elles autant rire ?
MC: Au fur et à mesure des réécritures et des relectures, l'effet comique disparaît. Mais c'est important : quand on arrête de se tordre de ses propres blagues, on peut commencer à les travailler, à les affiner techniquement.

LFN: Avez-vous un personnage préféré dans votre galerie loufoque ?
MC: Je suis très attaché à Garwalf car il est entre deux cultures, mi-humain, mi-gnome. Il a du mal à trouver sa place dans un monde ou dans l'autre. Le multiculturalisme étant pour moi un thème très important, la situation de Garwalf m'intéresse énormément (on retrouve la même problématique dans le tome 2 de Félix).

LFN: Avez-vous grâce à ce livre couché sur papier vos rêves d'enfant, de chevalier en devenir ?
MC: Non. Je suis un adulte qui écrit pour les enfants. Ce sont mes rêves d'adultes que j'adapte aux lecteurs. Ce sont mes réflexions actuelles sur la position des enfants dans notre monde. Ce sont mes espoirs, mes peurs aussi. C'est tout ce qui m'amuse, et tout ce que j'ai envie de partager avec les lecteurs. Tout ce qui peut nous faire rêver ensemble.

LFN: Avez-vous eu plus de facilités, de difficultés, de plaisirs, à écrire cette histoire par rapport à un livre comme ceux de la série de Félix ?
MC: Félix est une fiction réaliste. J'ai donc pour contrainte de "coller" à la réalité. Aussi, comme je ne suis pas moi-même dans la situation de Félix, je dois m'informer, rencontrer des gens qui vivent ce que vit mon personnage. Ma fiction se construit dans un cadre précis que je dois prendre en considération. Dans le cas des Maléfices, ma seule contrainte est la cohérence de l'histoire. La liberté est donc plus grande. Mais la tâche n'est pas plus aisée, car créer un monde, ce n'est pas toujours simple (demandez à Dieu, par exemple !). En revanche, avec Félix, je m'appuie sur des témoignages, sur des villes dans lesquelles je peux marcher. L'un et l'autre sont chargés de difficultés et de plaisirs, à des endroits différents de l’écriture.

LFN: Combien d'épisodes comportera cette série des Maléfices d'Halequin ?
MC: Trois tomes. Je viens de terminer le dernier. Promis, je ne vais pas “diluer” pour vous en faire 24 !

LFN: Et pourquoi pas ? Vous auriez une côte d'enfer dans le milieu de la fantasy ;-))
MC: On sait, en commençant une série, ce qu'on peut faire d'un scénario. Si on a de la matière pour 3 tomes, inutile de chercher à diluer la sauce ; elle n'aurait plus beaucoup de goût, et ce serait un sacré manque de respect pour les lecteurs. Maintenant, il est en effet possible de reprendre des personnages et de leur inventer une nouvelle histoire. Mais dans tous les cas, je pense qu'il faut faire les choses honnêtement, et non pas pour profiter d'un succès (toujours éphémère). J'ai attendu plus de trois ans pour sortir le second tome de Félix. Je ne le regrette pas.

 
 
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