Entretien avec Marc Cantin

Depuis ses terres bretonnes, Marc Cantin imagine un florilège d'histoires dans tous les genres, pour petits et grands, son seul but étant le plaisir de son lecteur en le faisant réfléchir et en le divertissant au fil des pages. Personne accessible (vous pouvez visiter son site http://cantin.apinc.org où vous pourrez lui écrire, il répond avec grand plaisir), cet écrivain baladin nous offre le premier tome d'une série de fantasy à l'humour décapant. A ce sujet, lire également notre chronique. Mais laissons la parole à l'artiste…

LeFantastique.Net: Votre Bibliographie est impressionnante, mais surtout dans les histoires "réalistes" (en dehors de quelques exceptions qui confirment la règle ;-) ), alors d'où vous est venue cette envie de vous plonger dans le domaine de la "fantasy" ?
Marc Cantin: Pour moi, le "genre" est un moyen. Ce qui déclenche l'envie d'écrire, c'est un thème, un sujet, une question que je souhaite partager avec le lecteur. Dans le cas des Maléfices de Halequin, des questions me préoccupaient. Par exemple celle des enfants qu'on considère comme des adultes, ces enfants qui rentrent seuls chez eux, avec leur clé autour du cou, qui se préparent seul à manger, vont chercher leur petite sœur ou leur petit frère à la garderie... pendant que leurs parents reviennent du bureau en trottinette ou piquent leur Harry Potter. L'époque "Moyenâgeuse" m'intéressait à ce titre : l'espérance de vie y est courte, à 12/13 ans on est presque à la moitié de sa vie, et déjà considéré comme un adulte. La violence m'intéressait aussi. Dans ce monde de brutes, je voulais "glisser" d'autres personnages, au physique plus modeste.
Je voulais également aborder le thème de la lutte face à un envahisseur belliqueux. A partir de quand les personnages vont-ils se mobiliser et s'unir pour s'opposer à lui. Bref, je souhaitais aborder des problèmes contemporains dans un monde "fantasy". Maintenant, le "genre" ne doit pas être une prison. C'est pour cette raison que j'apprécie également de m'en moquer, de le tourner parfois en dérision et d'y introduire de l'humour : pas question de me prendre au sérieux.

LFN: Voulez-vous dire que le "genre" n'est pas à prendre au sérieux ? Finalement la littérature de genre est-elle mineure à vos yeux (question de pure provocation ;-)) ?
MC: Non, elle n'est pas mineure. Simplement, je ne me considère pas comme un spécialiste. J'imagine que si on consacre sa vie à l'écriture de romans policiers ou de SF, par exemple, on a peut-être un peu plus de mal à prendre de la distance avec le "genre". Le "genre" est intéressant à partir du moment où il continue à nous raconter des histoires, de nouvelles histoires, si possible. Il devient ennuyeux quand il se répète, à l'image d'une discussion qui est toujours, toujours la même.

LFN: Comment se sont contruits vos personnages ? N'y a-t-il pas certaines influences de BD comme celle de L'Incal de Jodorowski pour Torelle ?
MC: Vous n'êtes pas le premier à faire se rapprochement. Je dois avouer que cela me déplaît un peu. Tout d'abord, dans l'Incal, il me semble que le personnage retrouve ses membres. Pour Torelle, c’est idéologiquement impossible. De mon point de vue, les "valides" ne sont pas une référence, et les situations handicapantes existent en grande partie parce que le monde est forgé à leur image. Mais bon, c'est un autre sujet. J'ai travaillé pendant huit ans auprès d’adultes et d’enfants handicapés, et j'ai rencontré plusieurs personnes qui n'avaient pas de bras, dont un champion de natation, et une petite fille qui se débrouillait très bien avec ses pieds, mais que les médecins tenaient absolument à appareiller. Je souhaitais depuis longtemps intégrer la notion de handicap à l'une de mes histoires. Seulement, je ne voulais pas "produire" un ouvrage didactique sur le sujet, du genre, il faut être sympa avec les personnes handicapées, elles sont comme nous... J'ai préféré évoquer cette réflexion à travers Torelle, à travers "ce qu'elle fait" plutôt qu’à travers "ce qu'elle ne peut pas faire".

LFN: On pourrait presque penser que vous êtes un écrivain à message. Est-ce le cas ?
MC: Pour avoir des choses à écrire, j'ai besoin, d’abord, d'avoir des choses à dire. Je vis dans le Monde d'aujourd'hui, je croise des gens, je me déplace, je ressens des émotions. Tout ce que m'offre le Monde se trouve aussi dans mes histoires, évidemment. Et je renvoie tout cela au lecteur, qui va, lui aussi, ressentir des émotions, se poser des questions... Et alimenter le Monde de questions nouvelles, de sensations nouvelles... et donc m’interpeller de nouveau. Mais je n'ai pas de message à délivrer, j'ai simplement la chance, d'être écouté, comme en ce moment, à travers vous qui me posez des questions et qui lisez mes réponses. C'est donc un privilège et une responsabilité. Je me dois d'être le plus "ouvert" possible, de proposer des sujets de réflexion, sans être directif, sans manichéisme. Pour moi, un auteur “à message”, c'est un militant, qui défend une cause, qui sait exactement où il veut conduire les autres. Moi, je ne suis qu'un "diffuseur", un "intermédiaire", qui ne souhaite surtout pas donner de leçons à ses lecteurs (je serais d’ailleurs bien mal placé !), et qui espère que chacun fera ses choix dans le respect des autres. Tout le monde à des choses intéressantes à dire ; encore une fois, j'ai la chance d'être écouté. Mon but est de ne pas en profiter.

LFN: Au début, on se demande d'où viennent ces termes barbares employés par vos personnages. On se prend même à être agacé par tous ces tics de langage qui apparemment font pré-fabriqué, histoire de donner le change en terme de Fantasy, avec un langage inventé et toute la panoplie du petit faiseur d'univers, et finalement on se prend au jeu, et surtout on crie au génie quand on arrive au lexique qui est extrêmement instructif. Cet amour du langage est-il à l'origine de ce projet d'écriture ?
MC: Il est essentiel, en terme de promotion de la lecture et de l'écriture, de démontrer aux "scolaires" (qui utilisent principalement l'écriture pour s'évaluer, pour montrer qu'ils ont appris, retenu, compris leur leçon) que notre langue est une langue vivante. Vivante signifiant qu'elle a évolué et qu'elle continuera à évoluer, aussi longtemps qu'eux, ou leurs descendants, l'utiliseront.
Sur un plan personnel, en tant qu'écrivain au quotidien, c'est évidemment un plaisir (et paradoxalement un bain de jouvence) d'aller puiser des mots, et des idées de mots, dans l'ancien français. Là encore, cette envie de partager ces mots m'a orienté vers le "genre".

 
 
 
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