| 
|
Connu des amateurs
de fantastique, Jean-Luc Bizien est un auteur protéiforme
qui après un essai de Mastication
au Club Van Helsing se lance à
présent dans le polar historique en entrant dans
la prestigieuse collection "Grands Détectives"
de chez 10/18.
Ancrant ses personnages
au cœur du XIXème siècle, il y intègre
sa passion pour l’étrange, ainsi que son
attachement à l’Orient, afin de mettre en
place un univers sombre qui devrait plaire aussi bien
aux lecteurs de romans policiers qu’aux fans de
fantastique fin-de-siècle.
|
LeFantastique.Net:
Les éditions 10/18, dans leur prestigieuse collection "Grands
détectives" publient cette année vos deux premiers
romans policiers historiques. Mais on connaît vos écrits
fantastiques et ceux pour la jeunesse. Qu'est-ce qui vous a entraîné
dans cette nouvelle aventure policière ?
Jean-Luc Bizien: L’envie de revenir à cette
écriture-là, à une certaine narration, à
une "mécanique" de l’histoire... J’avais,
par le passé, publié quelques romans policiers au
Masque. L’un d’entre eux avait obtenu au passage le
prix du Roman d’aventure en 2002. J’avais beaucoup
appris auprès de Serge Brussolo, qui était mon directeur
littéraire, et puis je m’étais éloigné
du roman policier, pour me consacrer à la jeunesse et à
la littérature générale. La rencontre avec
Emmanuelle Heurtebize a été déterminante.
En m’invitant au sein de cette grande collection, elle m’a
fait un merveilleux cadeau. C’est une véritable éditrice,
qui parvient à tirer le meilleur de l’auteur, qui
fait montre d’un grand professionnalisme et d’une
grande patience… et je lui en sais gré.
Néanmoins, ce ne sont pas vos premiers
romans policiers. En quoi changent-ils de vos précédentes
œuvres du genre ?
Jean-Luc Bizien :Les précédents titres "historiques"
– épuisés depuis et quasiment introuvables
– mettaient en scène des personnages dans un monde
médiéval fantasmé, une espèce de Moyen
Age de bande dessinée. La véracité historique
importait peu, seuls comptaient rythme, rebondissements et intrigue.
On errait là en lisière du fantastique, au croisement
des genres.
En entrant dans la collection des Grands détectives, je
me suis confronté à l’Histoire, à la
documentation. À la rigueur aussi… et aux terribles
correcteurs, dont l’œil acéré ne laisse
rien passer ! Dès lors, plus question d’improviser.
J’ai découvert un vrai bonheur à me nourrir
de cette documentation, à enrichir l’intrigue de
multiples détails. C’est une autre facette de mon
métier, que je n’avais pas explorée jusqu’alors.
Vous
n'êtes donc pas un auteur débutant, pourtant cette
entrée chez 10/18 doit changer quelque chose pour vous.
Comment abordez-vous cette nouvelle évolution dans votre
carrière ?
Jean-Luc Bizien: Avec une grande humilité, doublée
d’un immense plaisir. Je marche dans les traces d’auteurs
confirmés, dont certains sont des monuments de la littérature
de genre. Je me répète qu’entrer dans cette
collection n’était pas le plus difficile –
le véritable challenge, c’est de ne pas décevoir
ses lecteurs. Ils sont passionnés, exigeants, il faut donc
s’efforcer d’être à la hauteur de leurs
attentes.
J’ai toutefois la chance de ne pas avoir commencé
là. Après quinze ans de carrière, j’ai
connu quelques jolis succès qui m’ont appris à
gérer ce type de situation, à ne pas me laisser
étouffer par la pression, ou griser par la nouveauté.
J’ai compris que franchir une étape supplémentaire
n’était pas une fin en soi, et qu’il convenait
de travailler encore, de s’améliorer toujours.
Vous avez
choisi de placer vos intrigues à la fin du XIXème
siècle. Quels motifs vous ont intéressé dans
cette période ?
Jean-Luc Bizien: La fascination pour cette époque de révolution
permanente, le foisonnement des idées, des découvertes…
C’est une période d’explosion, de renouveau:
la psychiatrie n’en est encore qu’à ses balbutiements,
mais déjà se détachent de grands noms, qui
marqueront l’histoire de la médecine. Les architectes,
les explorateurs rivalisent de prouesses et l’on se passionne
pour les arts, l’occultisme… On invente la police
scientifique et l’on use et abuse de drogues et autres psychotropes…
Et puis il y a cette folle insouciance, cette envie de vivre incroyables
!
Je me suis passionné pour ces années et j’ai
tenté de les retranscrire à travers la série,
pour y inviter le lecteur. Cette fin de siècle est pour
moi un paradoxe: je croyais la connaître, mais dès
que j’ai creusé un peu, j’ai eu l’impression
de m’aventurer en territoire totalement inconnu. D’où
une véritable jubilation dans l’écriture,
un plaisir renouvelé.
Cette
période historique est déjà bien défrichée
par de nombreuses séries. Quelles sont celles qui vous
ont passionné ou inspiré ? Lisez-vous certaines
séries de la collection Grands Détectives ?
Je ne me suis inspiré d’aucune d’entre
elles. J’avoue m’être interdit de les lire avant
d’avoir écrit le premier tome. On m’avait également
conseillé L’Aliéniste de Caleb
Carr, que je n’avais jamais lu (je l’ai découvert
depuis)... Mais je redoutais de me laisser influencer par ces
différents auteurs, de réagir comme une éponge
et de piller leurs travaux. Je me suis donc astreint à
mener à terme le projet et j’ai ensuite plongé
avec délices dans leurs différents univers. J’ai
été vite rassuré, tant leur approche est
différente de la mienne.
À la réflexion, la seule lecture qui peut m’avoir
– inconsciemment – influencé, c’est celle
des Harry Dickson que je dévorais chez ma grand-mère,
à l’âge de dix ou onze ans. Je dois également
confesser un amour immodéré pour Emma Peel et John
Steed, qui sont, d’une certaine manière, mes modèles
pour la Cour des miracles.
L'un de
vos personnages est un aliéniste. Cela nous ramène
à quelques-uns de vos thèmes déjà
abordés dans vos romans précédents. Comment
ce choix s'est-il opéré ? Quelles pistes cela vous
ouvre-t-il dans l'approche des intrigues ?
Jean-Luc Bizien : J’ai toujours été
fasciné par ceux qui s’intéressent à
leurs prochains, qui tentent de lever un peu le voile. Ceux qui
écoutent, qui observent. En procédant de la sorte,
Simon Bloomberg, l’aliéniste, permet une approche
différente des intrigues. Il analyse, demeure souvent en
retrait. Il porte sur l’intrigue un autre regard en n’étant
pas au cœur de l’action. Le roman offre ainsi une multitude
de points de vue, c’est ce qui m’intéressait
dans ce projet.
Dans
la première aventure à l'ambiance parfois angoissante,
surtout lorsque le récit aborde les traitements donnés
aux malades mentaux à l'époque, le personnage de
Sarah Englewood semble alléger l'atmosphère. Comment
avez-vous construit ce personnage? Quel rôle tient-il auprès
de Simon Bloomberg ?
Jean-Luc Bizien: Celui d’Emma Peel auprès
de John Steed: un personnage à la fois intrépide,
ingénu... et terriblement humain. Une jeune femme que l’on
sent fragile, mais qui est aussi capable de réagir avec
un sang froid remarquable. L’aliéniste, en analysant
en permanence, peut faire montre de froideur. Sarah apporte l’humanité
nécessaire. La féminité, aussi.
On perçoit
dans l'annonce de votre deuxième roman, comme dans le premier,
des éléments qui touchent au fantastique, comme
dans les nouvelles de William Hodgson et de Jean Ray ou certaines
aventures de Sherlock Holmes. Pensez-vous que les frontières
entre le roman policier et le fantastique soient si poreuses ?
Jean-Luc Bizien : En voilà des rapprochements flatteurs
!
Je ne pense pas que les frontières soient si poreuses,
je devine chez les passionnés de ces deux genres une certaine
réticence à les voir mêlés. Je m’efforce
pourtant d’écrire des romans que j’aurais eu
plaisir à lire, c’est pourquoi je vais naturellement
vers le mélange des genres. L’union a priori contre-nature
du fantastique et du policier a tout pour me séduire, encore
faut-il procéder par touches légères.
Il était naturel, en proposant l’univers d’un
aliéniste, d’avoir recours au fantasme. J’ai
bien conscience que c’est une prise de risque, dans la collection
des Grands Détectives, puisque ses lecteurs sont férus
de romans à énigmes, et je m’interdis donc
de basculer complètement dans le fantastique. Je procède
par allusions, en proposant de rapides incursions et en offrant
toujours au final une explication rationnelle. Il est essentiel
d’ancrer le dénouement dans la réalité.
L’intrusion du fantastique n’est légitimée
qu’à travers le regard, le ressenti des différents
personnages.
Et puis l’omniprésence de l’occultisme et des
recherches ésotériques rendait plausible cette approche,
je ne m’en suis pas privé.
Vous
insufflez aussi des éléments orientaux, très
prisés à l'époque, ce qui donne à
vos romans un petit esprit "fin de siècle". Est-ce
que vous reconnaissez ce type d'influences ?
Né au Cambodge, avec du sang vietnamien, élevé
ensuite aux Comores, il m’est difficile de nier ces influences...
que je revendique. J’ai toujours été l’étranger,
là où je vivais. J’ai donc inconsciemment
porté un regard différent sur les autres.
Simon Bloomberg, aliéniste et juif, est différent.
Sarah Englewood, anglaise perdue dans Paris, l’est également.
Leurs regards m’intéressent par conséquent
au plus haut point. Je les comprends, je me sens proche d’eux,
d’une certaine manière.
J’ai eu la chance de baigner depuis ma plus tendre enfance
dans des univers imaginaires très riches, dans une tradition
orale importante. On m’a lu des histoires, on m’en
a raconté. J’ai toujours été entouré
d’images, de sons – le cinéma et la littérature
étaient autant de moyens de voyager. Sans doute mon écriture
s’en ressent-elle aujourd’hui, sans que je cherche
à "forcer le trait". On n’est guère
que la somme de tout ce que l’on a vu, lu et entendu depuis
sa naissance.
Comment
travaillez-vous sur cette série? A quelle documentation
vous référez-vous ?
Je me suis plongé avec bonheur dans les livres de Maxime
Du Camp, en particulier son prodigieux Paris, ses organes, ses
fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXème
siècle. Six tomes de plus 400 pages chacun, qui offrent
une vision exhaustive de la capitale, extrêmement documentée
et vivante. Je suis allé les consulter à la Bibliothèque
Sainte-Geneviève, avant de craquer et de me les offrir
sur Ebay. Je me suis également offert une autre source
merveilleuse de documentation avec le guide Joanne de 1889, qui
présente Paris et l’Exposition universelle dans ses
moindres détails.
Enfin, j’ai lu de nombreux ouvrages sur la psychiatrie et
sur les hôpitaux de Paris. Il me fallait appréhender
ces notions, les digérer… et me dépêcher
de les oublier avant d’écrire, pour éviter
le piège du didactisme à outrance. Si la documentation
est nécessaire, elle ne doit pas envahir le roman au point
de le rendre indigeste.
Deux romans vont sortir coup sur coup.
Etes-vous déjà au travail sur les suivants? A quoi
devons-nous nous attendre ?
La Main de gloire, le second épisode de la Cour
des miracles, paraîtra en juillet. Les statuts des personnages
évoluent, chacun prend ses marques, on les découvre
sous un éclairage nouveau. Je ne voulais pas les figer
dans un rôle prédéterminé, je les voulais
vivants, humains. Dans cette histoire, Simon Bloomberg doit lutter
contre ses démons intérieurs pour parvenir à
ses fins. Il est confronté à ses peurs intimes,
à ses doutes.
Et à un adversaire bien plus effrayant que dans le premier
titre de la série.
Je travaille déjà à la suite, j’ai
les intrigues pour le troisième et le quatrième
tomes. Au vrai, Simon Bloomberg a du souci à se faire et
ses compagnons ne sont pas au bout de leurs surprises !
J’aimerais évoquer les manipulations mentales, dans
le cadre d’une enquête qui obligera l’aliéniste
à s’impliquer davantage, à sortir de sa réserve.
Il sera confronté à son tour au danger, sous toutes
ses formes.
Je pense également inviter les autres personnages à
découvrir l’envers du décor, en les plongeant
dans les bas-fonds de la ville. Il est long et ténébreux,
le chemin qui mène aux catacombes.
On reparlera alors de Cour des miracles…
Interview réalisée
par Denis Labbé
|