Terry Bisson

Avec rien de moins que trois parutions en 2003 (Echecs et Maths, Hank Shapiro au Pays de la Récup’ et Meucs), Terry Bisson a sans doute été l’une des figures marquantes de l’actualité littéraire fantastique en France l’année passée.
Cela n’est pourtant qu’une coïncidence relative puisque les nouvelles publiées cette année ne sont guère des nouveautés, (les nouvelles d’Echecs et Maths ont été publiées aux Etats-Unis entre 1994 et 1998, celles de Meucs entre 1991 et 1999, et Hank Shapiro au pays de la récup’ en 2001) et l’auteur est loin d’être un débutant, lui qui est au contraire lauréat des prix Hugo, Nebula, Locus, Sturgeon Memorial, et du Grand Prix de l’Imaginaire. Sans donner de raison, on peut simplement se borner à constater que l’œuvre de Terry Bisson a mis du temps à franchir l'Atlantique et à être lisible dans la langue de Molière (Il aura fallu attendre par exemple treize ans pour découvrir son roman Nova Africa, qui le fit sans doute se révéler, en Français), heureusement, 2003 semble lui avoir souri.

 

Né en 1942 dans le Kentucky, où se passe Le virage de l’homme mort, l’une des nouvelles du recueil Meucs, Bisson vit actuellement à New York, que l’on retrouve elle aussi revisitée par son imagination débridée dans les trois nouvelles d’Echecs et Maths, où le génial personnage de Wilson Wu a toujours une équation de côté pour tirer d’un mauvais pas son vieux copain Irv (et dieu sait s’il en a besoin, par exemple quand l’univers va à reculons et que son futur beau-père rajeunissant est sur le point de ruiner ses perspectives de mariage !)
Auteur de novélisations du Cinquième élément, Johnny Mnemonic, A l'aube du sixième jour ou encore Alien 4: la résurrection, son œuvre est souvent classée SF, mais si Echecs et Maths lorgne effectivement sur la hard-science et si Meucs contient deux histoires de "premier contact" (L’Ombre sait et Dites-leurs d’arrêter leurs conneries et d’aller se faire foutre), il s’aventure également allègrement sur les terres du Fantastique (citons par exemple Homme qui parle ou L’Angleterre lève l’ancre), se joue des canons, et ne se départ jamais d’une grande poésie ni, surtout, de son humour pince-sans-rire et de son second degrés truculent.
Terry Bisson est de surcroît très engagé (il a d’ailleurs écrit, dans un tout autre registre, la biographie de Mumia Abu Jamal, condamné à mort en 1982 suite à un procès très controversé, et il s’est publiquement opposé à la guerre contre l’Irak), et ses œuvres contiennent également de nombreux élans satiriques prenant pour cible la peine de mort (Meucs), le racisme (Suivant!, dans Meucs), l’ethnocentrisme (Le Feu premier, dans Meucs) ou le libéralisme (Voyage vers la Planète Rouge).
Ajoutez à cela des hommages à l’héritage de ses glorieux aînés, comme Le Feu Premier l’est à l’égard d’Arthur C. Clarke et de ses Neuf Milliards de Noms de Dieu, ou comme Hank Shapiro Au Pays de la Récup’ (l’histoire d’un fonctionnaire gouvernemental dont le travail consiste à confisquer les livres, disques, films et autre œuvres d’art décrétées périmées pour les détruire, mais dont la vie va basculer à cause d’un disque vinyle) l’est à l’égard de Ray Bradbury (dont une citation ouvre par ailleurs le Livre Premier de Voyage vers la planète rouge) et Fahrenheit 451, et vous obtenez un des auteurs les plus complets et les plus créatifs du paysage littéraire fantastique contemporain.

Espérons, comme Terry Bisson le souhaite lui-même dans la postface de Meucs, que ces nouvelles et ce roman paru l’année passée auront permis aux lecteurs français de se familiariser avec cette œuvre dont il reste encore de la matière à traduire.
Mais maintenant, place aux questions !

 

Entretien avec Terry Bisson

Lefantastique.net: Commençons par la question classique par excellence, celle des influences. Le quatrième de couverture d’Echecs et Maths qualifie ce recueil de “rencontre improbable entre Albert Einstein et Douglas Adams”. Personnellement, il m’a plutôt rappelé Fredric Brown, mais qui sont vos véritables influences pour ces nouvelles?
Terry Bisson: J’apprécie beaucoup cette référence à Einstein et Adams, mais j’ai bien peur qu’Adams n’ait eu qu’une influence très limitée sur moi. Brown, en revanche c’est certain. L’influence qui est peut-être la plus flagrante est celle de R.A. Lafferty, le conteur américain qui utilise souvent de faux scientifiques comiques pour expliquer les notions les plus absurdes. Mais ceci n’est finalement qu’une technique très ancienne. Mark Twain l’a beaucoup utilisée, tout comme Arthur Conan Doyle. Maintenant que j’y pense, Wu et Irving ne sont-ils pas un peu comme Sherlock Holmes et Watson?

LFN: Pourquoi est-il écrit “Basé sur des faits réels” en ouverture d’Echecs et Maths?
TB: C’est une blague! Dans la réalité, il existe vraiment un Empire State Building, les gens doivent vraiment attendre le métro un temps fou, leurs bagages mettent vraiment un bout de temps à être débarqués de l’avion, et il y a vraiment une jeep lunaire qui a été abandonnée sur la surface de la Lune! En fait, il y a même réellement une casse spécialisée dans les Volvo à Brooklyn, dans une espèce de quartier en contrebas, mangé par les mauvaises herbes et les flaques, qu’on appèle ”le Trou”. Il n’y a que les faits que je raconte qui soient inventés.

LFN: Y a t il une nouvelle, une novella, ou un roman que vous avez écrit dont vous soyez plus fier que les autres?
TB: Les nouvelles avec Wilson Wu [ndlr : recueillies en France dans Echec et Maths] réponde sans doute à ce critère. Aux Etats-Unis elles n’ont jamais été publiées en un seul volume, les éditeurs trouvent le tout ”trop court”. Il y a aussi Nova Africa, mon histoire de Guerre Civile qui a également été publiée en France. En fait, je suis très embarrassé de l’avouer, mais je dois bien admettre que je suis fier de tout ce que j’ai fait.

LFN: Il y a souvent des voitures dans vos oeuvres. Sont-elles le véhicule inévitable de votre imagination, ou peut-être un élément d’une sorte de mythologie personnelle?
TB: Comme vous le dites si bien, elles sont certainement le “véhicule inévitable de mon imagination". Mais j’ai aussi tendance à penser que les voitures sont presque aussi importantes dans la psyché française qu’américaine. Elle sont devenue le plus fidèle compagnon de l’homme à la place des chevaux, aussi familières que le sont les chats aux sorcières. Mais qu’est-ce qui a bien pu, dans l’évolution, nous préparer à filer à cent à l’heure dans des boîtes montées sur roues ? Je l’ignore mais nous nous en tirons plutôt bien. Je crois voir très clairement ici l’œuvre d’un Grand Architecte.

 
 
 
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