Entretien avec Brian Aldiss
Lefantastique.net: Comment êtes-vous devenu écrivain
et pourquoi la SF ?
Brian Aldiss: J’écrivais déjà à
l’âge de 4 ans. J’agrémentais mes histoires
de petits dessins. Ma mère avait transformé ces
horribles petites choses en papier-peint et les avait collés
sur une étagère dans ma chambre. Un encouragement
de la première heure. Mais j’ai dû attendre
l’âge de 30 ans avant de voir mon premier livre
publié. La 2ème guerre mondiale est venue perturber
le cours des choses. Pourquoi avoir choisi la science-fiction
? Je pensais que le monde n’était pas tel que mes
parents le prétendaient. Pour connaître les raisons
qui les ont motivés à agir de la sorte, je vous
renvoie à mon autobiographie Twinkling of
an eye car l’explication est longue et quelque
peu complexe. Mais vous pourriez tout aussi bien me demander
pourquoi je suis devenu écrivain ? C’est une question
à laquelle je ne peux répondre. Ecrire c’est
ma vie.
LFN: Quels
ont été les écrivains qui vous ont le plus
influencé ? Et quels écrivains pensez-vous avoir
influencés ?
BA: J’ai été influencé très
jeune par la lecture des Aventures du Capitaine Justice. Elles
paraissaient dans un hebdomadaire du nom de "Modern Boy".
Ces histoires me captivaient. Puis, il y a eu H.G. Wells.
Plus tard, les grands classiques anglais : Frankenstein,
Dracula, les romans de Charles
Dickens et de Thomas Hardy. Une traduction
du roman russe The End of the Imp.
Et une quantité infinie d’autres bouquins que j’ai
depuis oubliés – j’étais un lecteur
boulimique. J’imagine que je dois avoir une influence
sur beaucoup d’autres auteurs SF. C’est du moins
ce que Christopher Priest prétend. La
plupart de ces salauds ne le crieront haut et fort qu’une
fois que je serai mort !
LFN: A
lire vos romans, vous semblez très tracassé par
l’avenir de l’humanité. Qu’est-ce qui
vous préoccupe tant dans le monde actuel ?
BA: Moi, tracassé par l’avenir de l’humanité
? Bien entendu que je le suis. J’ai plusieurs petit-fils,
des jeunes gens brillants. Ils font partie de cette abstraction,
l’avenir de l’humanité. Vous souvenez-vous
de l’optimisme ambiant qui régnait lorsqu’on
a célébré l’an 2000? Or le 21ème
siècle apparaît déjà comme une redite
du siècle précédent, le même cauchemar.
Que font exactement la Grande-Bretagne et les Etats-Unis en
Iraq ? Je n’en ai pas la moindre idée! Quant à
l’Union Européenne, cette grande expérience
sociale inégalée, elle est déjà
à bout de souffle avec la France et l’Allemagne
qui brisent les accords fiscaux qu’elles ont elles-mêmes
mis en place. C’est triste. Tous les jours, nous en apprenons
un peu plus sur l’incompétence criminelle de ceux
qui nous gouvernent. Je parcours l’Angleterre et je trouve
les gens vachement sympas et polis. Les gens reprennent l’habitude
– entre parfaits inconnus – ça pourrait être
des chauffeurs de bus – de s’adresser l’un
à l’autre comme à un pote. C’est une
attitude typique des classes sociales inférieures, moins
formelle que l’habitude des Français de dire "m'sieu".
Mais un tel élan de solidarité ne semble pas s’appliquer
à ceux qui composent le haut du panier. Désolé,
cela sonne terriblement socialiste comme réponse !

LFN: Pensez vous que Grey Beard (Barbe-Grise)
soit ce que l’avenir nous réserve ? Ou bien peut-on
l’empêcher ?
BA: Je n’ai pas tenté de prédire l’avenir
en écrivant Greybeard. Grâce
à Dieu, la Grande-Bretagne n’est pas encore partie
en couilles. Je pensais avoir perdu mes enfants, Clive et Wendy
suite à mon divorce. La vie m’apparaissait vide
sans eux. Alors j’ai décrit un monde sans enfants.
C’est vrai que j’ai essayé d’écrire
un roman de SF dans le style de Thomas Hardy,
à la manière des musiciens de jazz qui appliquent
leur propre mode d’expression à du Handel ou à
du Bach.
LFN: Dans des romans comme Hothouse ou la trilogie
Helliconia, la nature semble être un personnage
à part entière. Pourquoi lui donner un tel rôle
?
BA: Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué
nous faisons partie intégrante de la nature. Nous essayons
de nous en distancer mais baiser, pisser, chier, manger, mourir.
Ca fait partie de la nature …
LFN:
Pensez-vous qu’à notre époque la nature
ait encore son mot à dire ? Retrouvera-t-elle ses droits
un jour ?
BA: Vu que la nature inclut apparemment toutes ces petites choses
invisibles qui sont nos symbiotes ou nos ennemis, tels que les
microbes – bactéries, virus – la nature aura
toujours son mot à dire. La race humaine se bat inlassablement
contre ces minuscules formes de vie. Qui gagnera la lutte ?
Ne posez même pas la question ! Supposez qu’un jour
nous parvenions à aller sur Mars et que nous y trouvions
une forme de vie ? Il ne faut pas s’attendre à
pouvoir engager une quelconque conversation avec ce genre de
chose. Mais peut-être que ce sera une forme de sale microbe
resté longtemps inactif parce que pris dans les glaces
polaires et qui soudain sortira de sa léthargie pour
nous tuer tous d’une manière inattendue et épouvantable.
(Je blague enfin je crois !).
LFN:
Dans la trilogie d’Helliconia, il y a un aspect
social fort poussé, cet affrontement entre deux espèces.
Peut-on y faire un parallélisme avec les affrontements
entre peuples de la Terre ? Quels sont ceux qui devraient apprendre
avec votre trilogie ?
BA: Dans Helliconia, les humains ne
s’unissent jamais de manière appropriée
contre les Phagors. De ce fait, ils ne parviennent jamais à
gagner. Je décris la vie comme une lutte perpétuelle
parce que je crains que ce soit le cas. Bien sûr dans
mon utopie, Mars blanche, je propose
un vision opposée, de coopération plutôt
que de compétition, bien qu’en ayant conscience
qu’il s’agit d’un vœu pieux. De toute
façon toutes les utopies sont des vœux pieux. Vous
me demandez qui devrait apprendre de ma trilogie a) tout qui
désire comprendre la théorie de Gaia b) tout qui
déteste les trilogies basées sur la magie c) tout
qui désire se rapprocher de ce monde et de ses merveilles.
LFN: Vous
aviez travaillé avec Stanley Kubrick sur l’adaptation
de vos trois nouvelles "Supertoys". Quels souvenirs
en gardez-vous ?
BA: Dans le bouquin de Cameron Crowe Conversations
with Billy Wilder, édité en 1999,
le célèbre Wilder fait la remarque suivante en
parlant de technique filmique: "[Kubrick] a travaillé
six mois durant pour trouver un moyen de photographier quelqu’un
à la lueur d’une bougie et non pas à la
lumière artificielle. Alors que plus ou moins tout le
monde s’en fout de savoir si ça a été
fait à la lueur d’une bougie ou pas."
Mais Kubrick ne s’en fout pas. Ca faisait
partie de sa maîtrise du cinéma. C’est ce
qui en a fait un grand metteur en scène. De fait, les
scènes de Barry Lyndon filmées
à la lueur d’une bougie sont de toute beauté.
J’ai réalisé à quel point Stanley
était minutieux dans son travail – le perfectionnisme
dont Billy Wilder se gaussait – quand Tony Frewin m’emmena
voir les archives entreposées au Castle Kubrick. Il y
avait là toute la documentation amassée par Kubrick
pour son film Napoléon, une véritable bibliothèque.
Hélas, le film ne s’est jamais fait. Sur une série
d’étagères faisant face à cette impressionnante
bibliothèque il y avait toute une série de cartons
remplis de fiches. Ces milliers de fiches reprenaient quantité
de détails infimes - par exemple, sous "Vistule",
la longueur de la rivière, sa profondeur maximum, son
point le plus à fleur, les villes qui la bordaient.
Il y avait de bonnes raisons pour que Stanley
et moi nous entendions bien. Je l’avais encensé
derrière son dos ! C’était autant par malice
que par quête de la vérité que je l’avais
nommé "le grand écrivain de SF de notre époque"
dans mon livre Billion Year Spree.
Kubrick est tombé sur une copie du bouquin.
Il m’a appelé. Nous nous sommes rencontrés
en juillet 1976. Nous sommes allés dîner dans un
resto à Boreham Wood pour parler cinéma et SF,
et boire aussi. Stanley avait une culture SF impressionnante,
la lecture typique d’un enfant brillant mais pauvre de
New-York. Mais ses connaissances étaient impressionnantes
dans tous les domaines. Quand je travaillais à Castle
Kubrick, Stanley nous préparait souvent le dîner
– le plus souvent un steak avec des haricots. C’
était un bon cuisinier, tout comme il semblait exceller
dans tout. Il me demanda si je voulais une bière avec
mon repas. J’ai vu qu’il n’en prenait pas.
J’ai répondu "Non". Il acquiesça
. La journée se passa en mettant bout à bout cigarettes
et tasses de café.
Un jour, nous délirions sur l’idée de faire
réaliser un véritable gamin androïde. Ce
serait une première ! Les Japonais adorent les robots,
s’exclama-t-il. Les Japonais seraient les plus à
même de parvenir à réaliser les vrais premiers
androïdes. Stanley appela son bras droit,
Tony Frewin qui s’occupe aujourd’hui des archives
de Kubrick.
"Appelle-moi
Kawasaki" (ce n’était pas Kawasaki, mais disons
que ça l’était, je ne me souviens plus du
nom de la société).
Tony lui demanda: "A qui veux-tu parler chez Kawazaki ?"
"A Monsieur Kawazaki"
Un peu plus tard, le téléphone sonna. Stanley
décrocha.
Une voix à l’autre bout du fil dit "Oh, M.
Stanley Kubrick ? C’est M. Kawasaki. Que puis-je pour
vous ?”
Tout le monde sur cette planète sait qui est Stanley
Kubrick. Ca ne collait pas. Je faisais un jour un sketch
d’une sorte de camp de concentration dont nous avions
discuté au cours de la journée. Et le lendemain
matin, Stanley disait: "On abandonne". Et le camp
était abandonné. Il était impossible de
s’engueuler avec lui. Il ne s’emportait jamais,
mais il était obstiné. Ses critiques les plus
sérieuses il les faisait sur le ton de la blague. Au
bout d’un an, nous nous sommes séparés.
Il nous a envoyé promener, moi et ma version. Il m’avait
parlé de son admiration pour E.T..J’ai appris plus
tard qu’il avait demandé à Steven
Spielberg de diriger le film pendant que lui ne s’occuperait
plus que de la production. Il était coincé. Il
a passé dix ans à plancher sur ma petite histoire.
Quand je lui ai dit au revoir, il m’a tourné le
dos pour allumer une autre cigarette. J’ai été
terriblement meurtri. Je le considérais comme un ami.
Malcolm McDowell m’a dit la même chose. Mais à
l’époque, le cinéma était tout pour
Stanley, c’ était l’une des facettes de son
génie.
LFN: Que
pensez-vous de l’adaptation que Steven Spielberg en a
faite ?
BA: Je n’ai pas vraiment aimé le film.
LFN:
Quels sont vos nouveaux projets ?
BA: Je suis amené à considérer la SF comme
un phénomène propre au XXeme siècle tout
comme les films en noir & blanc, les bateaux volants ou
Glenn Miller. Le fantastique a pris le relais à quelques
exceptions près. Je ne suis pas quelqu’un de patient.
J’en ai assez d’être confiné à
l’étiquette d’écrivain SF. Je veux
juste être considéré comme un écrivain.
L’espoir fait vivre, me direz vous ! Je relance ma carrière
en tant que Surréaliste (le surréalisme est plutôt
inexistant en Angleterre). Je suis un Loup des Steppes mais
ce sont des choses que l’on ne dit pas en public. Mon
dernier roman, en est la preuve Affairs at Hampden
Ferrers.
J’ai beaucoup trop de projets en cours pour pouvoir les
lister ici. Deux romans seront publiés l’année
prochaine Jocasta (L’histoire
d’Oedipus Rex racontée du point de vue de sa femme
et de sa mère) et Sanity and the Lady,
qui raconte l’histoire d’une famille, d’une
femme en particulier, et qui parle du monde qui évolue.
Le monde étant en constante évolution.
Propos recueillis par Dominique
Begon & Christian
Simon
Traduction : Nancy Galant
Photos (prises lors des Utopiales 2003): ©Christian
Simon