Entretien avec Juan Miguel
Aguilera
LeFantastique.Net:
Comment êtes-vous devenu écrivain et pourquoi la
Science-Fiction ?
Juan Miguel Aguilera:
J'imagine que tout a commencé avec Jules Verne. Enfant, j'ai lu la
quasi-totalité de ses romans et je suis sûr qu'à cet âge, cela a été
quelque chose de décisif. Les histoires sur les récits merveilleux
et les héros intrépides qui mènent à l'inconnu ont, depuis lors,
saisi mon imagination. De plus, de Jules Verne, de Mark Twain et
Haggard, les films de Simbad, avec ces monstres terribles de Ray
Harryhausen… tout cela a fait vibrer mon sentiment de merveilleux et
La Folie de Dieu et Rihla restent dans cette même
tradition du roman d'aventures.
Premièrement, c'est lire; ensuite,
imaginer des aventures et des voyages et finalement les écrire. Mais
j'ai commencé à expérimenter le sens du merveilleux avec Jules
Verne, de même que la recherche de la précision dans la
documentation. Au fur et à mesure que les ans ont passé, et de tout
ce que j'ai pu lire plus tard, je crois que cela constitue ma
principale influence.
LFN : Quelles sont
les spécificités de la SF espagnole et comment est-elle perçue dans
votre pays ?
JMA: La S.F. en Espagne a toujours occupé une place
difficile. Il y a quelque chose dans le caractère espagnol qui nous
fait être très réalistes et l'imagination débordante a toujours été
considérée comme suspecte. Notre livre le plus fameux, Don
Quijote de la Mancha, est une critique de l'excès de fantaisie
dans les romans de chevalerie. Je me suis adonné à la S.F., sans
arriver à lire aucun roman d'un auteur espagnol (par contre, j'ai lu
quelques romans d'un auteur français : Gérard Klein). D'autre part,
il existait le mythe parmi les éditeurs que les auteurs espagnols
n'en vendraient pas, jusqu'à ce qu'un éditeur aussi prestigieux que
Domingo Santos ne se mette à publier mon premier roman (écrit avec
Xavier Redal) dans la collection Ultramar, qu'il dirigeait. C'était
en 1987 et le roman était Les Mondes dans l'Abîme, qui est
publié maintenant par I.S.F. sous le titre Les Enfants de
l'Éternité, et qui a été un succès à la hauteur de n'importe
quel roman anglo-saxon. Les Mondes dans l'Abîme a été le
premier, mais depuis lors, les choses se sont beaucoup améliorées
dans le domaine de la S.F. espagnole, et maintenant il y a beaucoup
d'auteurs nationaux qui publient de la S.F. avec régularité.
LFN: Dans vos 2
romans que sont La Locura de Dios et Rihla, vous
abordez de nombreux thèmes comme la religion, la science,
l'histoire, le fantastique. Pourquoi cet intérêt pour ces thèmes
?
JMA: Parce qu'ils me passionnent. Au fond, il y a
toujours le roman d'aventure, le voyage initiatique et la rencontre
avec l'Autre. L'homme peut seulement arriver à se connaître
réellement à partir de la rencontre avec d'autres hommes, d'autres
sociétés et d'autres manières de voir la réalité, et de s'ouvrir à
de nouvelles conceptions religieuses ou scientifiques. Cette idée
est la base de la meilleure S.F., mais elle était déjà implicite
dans les livres de voyages médiévaux, depuis Pian de Carpine jusqu'à
Marco Polo ou Ibn Battûta. Les récits de voyage partagent une
caractéristique avec la S.F. dure, le réel sert de base, de point
d'appui pour mener au fantastique. Mais le concept du réel et
l'imaginaire ont beaucoup changé depuis le temps de Marco Polo et de
Ramon LLull. Dans La Folie de Dieu par exemple, j'ai tenté de
combiner ces deux visions. La narration d'un roman de S.F. m'a pris
depuis le début, quoique la limite doive s'imposer pour être
intelligible pour un lecteur de l'époque de Ramon LLull.
Naturellement, il y a des choses dans le roman qui ne pourront
seulement être interprétées correctement qu'à la lumière de la
science actuelle; mais, de la même "forme", quelques passages de ce
voyage finiraient par être plus compréhensibles pour un lecteur
médiéval. Quelques symboles très clairs sont donc devenus obscurs ou
ont été perdus aujourd'hui. L'Essence du Mal, par exemple, se
présente sous les yeux étonnés de R. LLull de très diverses
manières, quelques-unes sont reconnaissables pour nous, et d'autres
non. Le lion, par exemple, sera un symbole satanique assez évident
au Moyen-Âge, alors qu'il a un caractère complètement différent pour
nous.
LFN: La
reconstitution historique est impressionnante, mais la fiction vient
s'y greffer sans que le lecteur puisse vraiment les distinguer. Quel
est votre secret ?
JMA: Je crois qu'écrire de la "Fantasy", c'est comme faire
un truc de magie, ce qu'en Espagne on appelle l'illusionnisme. Pour
que le truc soit bon et impressionne le spectateur, il faut roder
une certaine "mise en scène" qui soit très crédible. Pour moi, la
documentation est très importante, c'est curieux parce que c'est un
point sur lequel j'ai l'habitude de me distinguer de mes collègues
espagnols. Dans la S.F. espagnole, on a l'habitude de déprécier la
documentation, et cela m'a toujours paru une erreur, parce que nous
jouons à suspendre la crédulité du lecteur, et cela est impossible
si celui-ci est constamment contrarié par des erreurs scientifiques
ou historiques dans le texte. Si nous lisons un roman situé dans un
bateau et que nous découvrons que l'auteur ne distingue pas bâbord
de tribord, il va nous en coûter beaucoup de prendre au sérieux le
reste de l'œuvre. Et, d'autre part, la recherche de la documentation
est la partie de l'écriture qui me paraît la plus chargée d'émotion.
Normalement, je pars d'un schéma très simple, une ligne argumentale
qui va gagner en complexité de manière que je puisse obtenir des
données d'investigation. Dans le cas de "Rihla", j'ai été pendant 5
ans obsédé par les cultures indigènes de l'actuel Mexique. Parmi
beaucoup d'autres choses à cette époque, je n'ai pas été seulement
occupé à chercher de la doc. Pour mon roman, mais entre autres
choses, j'ai réalisé un voyage dans le Yucatan et j'ai fouillé tous
les scénarios qui apparaissent dans mon histoire, j'ai pris des
photos et j'ai connu la vie du peuple maya. Ces types de choses sont
celles qui te font sentir le roman comme quelque chose de certain et
si tu commences à croire en ton histoire, tes lecteurs le feront
aussi.
LFN : Vous aimez
confronter des civilisations diamétralement opposées : le 13ème
siècle et la technologie avancée dans La Locura de Dios, la
civilisation hispano-musulmane du 15ème siècle et les civilisations
pré-colombiennes dans Rihla. Qu'est-ce qui vous intéresse dans ces
confrontations ?
JMA: Je
cherche surtout la "sensation de merveilleux". Le côté sombre et
l'émotion, avant qu'ils soient devant mes yeux, et que nous
finissions de les comprendre complètement, nous donnent un nouveau
point de référence. Le titre même du roman La Folie de Dieu,
fait référence à une phrase de St Paul en 1. Corinthiens 1/25 : "La
folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes." Cela
renferme une pensée terrible : comme Dieu sait tout et que rien
n'est plus sage que Dieu, on ne doit pas perdre son temps à étudier
le monde. Ce mépris contre la science est quelque chose que j'ai
bien connu. Heureusement, à partir de la fin du XIIIe siècle, les
choses ont commencé à changer, en grande partie grâce à un nouveau
point de vue incorporé par des Franciscains qui prétendaient arriver
à Dieu à travers ses créatures. Ramon Llull est un personnage
surprenant. Sa vie a été un voyage perpétuel de par le monde connu,
à la recherche de quelque chose qui obsédait ses contemporains : la
logique du monde et de Dieu. Je crois que le désir d'apprendre et
d'explorer, de connaître d'autres mondes et d'autres personnes est
(selon mon point de vue) le meilleur de l'esprit humain. Cela, les
voyageurs arabes le savaient très bien. Le genre du livre de voyage
est très important dans la culture islamique et peut-être que cela
fut un des motifs pour lesquels son degré de civilisation fut de
loin antérieur à celui de l'Occident pendant de nombreuses années.
Spécialement dans les derniers temps de Grenade, on a atteint une
cote très haute de raffinement culturel. Lysan est le prototype du
voyageur andalou, c'est un faquih, un érudit et son unique objectif
dans la vie est d'apprendre. Et comme voyageur, il est obligé de
confronter ses idées à celles des autres, et cela est très
enrichissant.
LFN: Dans les 2
romans, le héros (Ramon Lull et Lysan) est un homme de foi et un
scientifique. Ce sont deux facettes un peu contradictoires, non
?
JMA: L'image du petit être humain se
confrontant à un cosmos complet et immense m'émeut. En l'essayant,
en le comprenant et en le rationalisant. Le premier pas dans cette
aventure de la connaissance est toujours la religion, et le suivant
est la science, mais les hommes qui vivront et lutteront dans les
zones frontières me fascinent. C'est dans la seconde moitié du XIIIe
siècle, quand commence l'authentique confrontation entre la foi et
la raison ou, comme diraient d'aucuns, entre la superstition et la
science. Albert Magne, Thomas d'Aquin et Roger Bacon avaient déjà
défendu l'autonomie de ces 2 positions et les conséquences de cette
confrontation d'où dérive toute notre civilisation occidentale. R.
Llull a essayé, par contre, d'arriver à la foi par la science et la
raison, et pour atteindre cet objectif auquel il a dédié toute sa
vie, il a inventé une série de mécanismes (considérés dans le monde
entier comme les premiers précurseurs de nos computers modernes).
Son intention était d'arriver à Dieu, c'est-à-dire tenter de
comprendre l'univers tel que pouvait le comprendre un homme du Moyen
Age, avec l'aide d'une machine et de la science combinatoire (il
l'appelait son Art), qu'il a créée pour son utilisation. Des
intentions merveilleusement modernes, comme était aussi sa pensée de
considérer que tout homme pouvait accéder à la vie éternelle, qu'il
connaisse ou non la Révélation, si son comportement était juste.
Cela l'a amené à rechercher l'amitié des Musulmans et des Juifs, à
tenter de comprendre la mentalité et la perspective des choses des
autres cultures.
LFN: Parlez-nous
des "récits de voyage", qu'elle est cette forme littéraire à
laquelle vos romans se rattachent ?
JMA:
Le voyage fantastique est probablement le genre qui influence le
plus la S.F. Voyage dans le temps, dans l'espace, à l'intérieur du
corps humain. Les récits de voyage, réels ou imaginaires, ont
toujours satisfait notre nécessité du nouveau et du surprenant. Pour
le narrateur médiéval, l'expérience du voyage dans des pays
lointains était similaire aux sensations que nous donnent
aujourd'hui les récits de S.F. qui parlent d'expéditions vers
d'autres planètes. Pian de Carpine, un Franciscain, qui a précédé
Marco Polo dans son voyage en orient, parle clairement de la
sensation de pénétrer dans un autre monde, peuplé de créatures
étranges et incompréhensibles. L'Orient était un immense territoire
peuplé de monstres fantastiques et de tribus de démons. Les
audacieux voyageurs qui finiraient par traverser ses plaines
immenses et désolées, rencontreraient le paradis terrestre au bout
de leur route, entouré de hautes montagnes, peuplé de dragons, de
démons et de bêtes inconnues. L'ignorance est souvent l'aliment de
l'imagination. Pour l'immense majorité des gens de cette époque, ils
avaient perdu les immenses connaissances géographiques que les Grecs
avaient atteintes. Dès que les Indes et les îles de l'Océan Indien
ont été fréquentées par de nombreux voyageurs et commerçants, on
n'avait pas une idée exacte de l'aspect et de la localisation de ces
territoires. De l'Afrique était seulement connue l'étroite zone qui
allait de la côte méditerranéenne aux monts Atlas. Le Nil se perdait
en un continent mystérieux et inconnu. Au-delà de Cadix, des
Colonnes d'Hercule, on supposait l'existence de quelques îles
magiques, San Barandan, Thule, etc., excepté la mer océane qui
entourait le monde et qui se répandait autour d'elles.
LFN: Vous êtes aussi scénariste de Bandes Dessinées sur la
série Avatar avec Rafael Fonteriz traduit chez Erko.
Pouvez-vous nous parler de cette série ?
JMA: Cet Avatar
est pensé comme une trilogie d'histoires policières avec une
composante technologique. La série est située dans un monde très
défini, un futur de "demain après-midi" pourrions-nous dire, d'où
l'avance très évidente par rapport à notre époque a produit
l'informatique et l'Internet. Dans cette société, il y a une
nouvelle espèce de criminels qui font usage des nouvelles
technologies et du "Net" pour commettre ses forfaits. Les
protagonistes sont un policier sourd-muet avec un passé louche de
"hacker" informatique, et une psychologue qui commence à se
spécialiser dans les mutations que l'informatique provoque dans
l'esprit humain. La première histoire était pensée à l'origine comme
un guide cinématographique, mais Rafa Fonteriz (le dessinateur de la
série et un bon ami à moi) l'a lue et m'a demandé de l'adapter à la
B.D. Il était précisément à la recherche d'une histoire avec des
scénarios simples d'où pouvaient découler des personnages complexes
peu à peu, d'épisode en épisode. Pour le moment, nous avons 2 albums
terminés (Un Regard dans l'Abîme et Les Griffes dans le
Vent) et nous travaillons déjà au troisième.
LFN: Comment
travaillez-vous en tant que scénariste ? Qu'est-ce qui change par
rapport à votre approche de l'écriture romanesque ?
JMA: En plus de scénarios de B.D., j'ai réalisé des
scénarios pour le cinéma. Un de ceux-ci, Stranded, a été
adapté sous forme d'un premier film espagnol qui traite le thème de
l'exploration spatiale [réalisé par Maria Lidon, Niggeman
Indiefilm, primé au Festival de San Sebastian 2001, NDLR].
L'expérience a été fantastique, mais les résultats ne m'ont pas
entièrement satisfait. La question est que l'auteur d'un roman est
maître et seigneur de son œuvre, mais, au cinéma, on est seulement
un rouage, très important en principe, mais très peu au final. Le
réalisateur, le photographe, l'éclairagiste et jusqu'au compositeur
de la musique peuvent altérer ton idée. Et quand vient le moment du
montage final, tu peux à peine la reconnaître comme tienne. Au
cinéma, l'argent commande et un papier mécanographié est une des
choses les meilleur marché qui soient, que l'on prête si peu
attention au guide et tant attention aux effets spéciaux quand la
logique demanderait le contraire. Le cas de la B.D. est complètement
différent. Ici, j'ai seulement travaillé avec de bons amis avec
lesquels j'avais une synergie très spéciale, Paco Roca et Rafa
Fonderiz, et je suis très satisfait des résultats.
LFN: Quels sont
vos prochains projets littéraires ?
JMA: Je suis en train
de travailler à la suite des Enfants de l'Éternité pour ISF.
Le "Space-Opera" me paraît être un genre plein de possibilités, une
forme passionnante de confrontation des êtres humains à l'immensité.
Je compte écrire mon prochain roman pour Au Diable Vauvert, qui sera
situé à la Cour de Charles-Quint et j'entrouvre le mystère de
Jeanne-La-Folle. Le genre d'histoire qu'ont l'habitude de nous
raconter les romans anglo-saxons m'intéresse surtout. Nous tenons
ici un grand champ pour exploiter et créer un genre fantastique
davantage à la portée des Européens.
Note
Les photos © Juan Miguel
AGUILERA ont été prises lors d'un voyage au Yucatan. On peut y voir
un arbre "fromager" (l'arbre sacré des Mayas), la forêt plate du
Yucatan et l'entrée d'un temple avec le Dieu descendant sur elle.
Toutes choses qui apparaissent dans son roman Rihla.
Merci à l'auteur pour ce complément visuel.
© Propos recueillis par Christian
Simon
Traduction : Serge Frances