Le Fantastique Végétal (2)
Femmes plantureuses et plantes féminisées
La
Nature revêt bien souvent des traits féminins lorsque
nous voulons la représenter. Les artistes de l'Art Nouveau
tel qu'Alphonse Mucha présentèrent une
série de femmes à la chevelure de lianes ou baignant
dans un univers de verdure et de fleurs. Anne Richter
dans Un sommeil de plante choisi de raconter l'histoire
d'une femme au comportement bizarre mais qui nous aide encore
à percevoir un rapprochement femme/plante:
" Voici comment elle procéda : elle prit un vaste
pot de grès, un grand sac d'humus. Elle entra dans la
vasque, recouvrit ses jambes d'un manteau de terre. Elle disparut
jusqu'aux hanches. Comme elle était bien maintenant !
Jamais elle n'avait éprouvé une telle jouissance.
Elle avait retrouvé son élément ".
Enfin, si l'on explore les légendes,
c'est bien une figure féminine, en l'occurrence la nymphe
Syrinx, qui se change en roseau pour échapper au dieu
amoureux. Et c'est tout naturellement une fille que Hans
Heinz Ewers verra pour jouer le rôle de la Mandragore.
Tirant son nom de cette plante légendaire que l'on dit
née de la semence d'un pendu (André Ruellan
en fera d'ailleurs le titre d'un de ses livres : L'Herbe
aux pendus). Les affinités de la jeune fille
avec les plantes servent encore ce rapprochement femme/végétal
:
" Mandragore cueillit une fleur après l'autre.
Elle devait se hisser pour les atteindre ; partout ses bras
touchaient les feuilles empoisonnées, pourtant nulle
part elle ne fut brûlée ".
Enfin, Clark Ashton Smith
liera lui aussi êtres féminins et plantes dans
sa nouvelle intitulée Les femmes-fleurs
:
" Il y avait là plusieurs dizaines de ces charmantes
créatures, dont le corps féminin perlé
de rose reposait sur le velours vermillon d'une vague de pétales.
Ces pétales s'étalaient sur un matelas de larges
feuilles aux tiges épaisses et courtes, profondément
enracinées. Les fleurs étaient disposées
en cercles irréguliers, formant des parterres de bouquets
très compacts en leur centre, mais plus aérés
sur les bords "
Le plus souvent, ce rapprochement
avec la féminité se traduit par un mélange
subtil de séduction et de cruauté. Une cruauté
purement prédatrice, voire vampirique. Encore plus que
l'animalité, l'état de plante semble obéir
à l'instinctif. Et tous les artifices (parfums, couleurs,
formes) élaborés par la nature pour séduire
d'innocentes proies cachent le plus souvent des armes redoutables
et imparables. Et les auteurs fantastiques d'y voir un rapprochement
avec les atouts féminins
Légendes rampantes et
créatures hybrides
Dans ces rêves ou cauchemars,
l'homme se plaît à découvrir des apparences
mixtes, mélangées. Et dans ses expériences
scientifiques, il essaye d'accomplir ces rêves étranges.
Tel un docteur Moreau, l'homme songe très souvent à
des créatures hybrides. Si dans les fictions, ces créatures
sont la plupart du temps mi-homme et mi-animal, il en existe
certaines qui partagent leur existence entre l'humain et le
végétal.
William
Hodgson par exemple, dans Les Canots de Glen Carrig
nous présente des créatures à la limite
de l'animal, de l'humain et du végétal. Lovecraft
parle de la Grand-Race comme d'êtres aussi
proches du végétal que de l'animal. Et leur manière
de se reproduire uniquement grâce à des spores
ainsi que leur "sang" vert sont bien des traces de
nature végétale.
Bien moins abjectes sont ces
femmes-hybrides dans la bande dessinée de Orchidée
noire (Neil Gaiman/Dave McKean aux éditions
Zenda). Cette BD pleine de poésie pose la question de
l'homme et de sa cruauté. En définitive qui est
le monstre ?
Autre exemple de créature
à mi-chemin entre l'humanité et le végétal
: dans la nouvelle Aurora d'Alain Dorémieux, le lecteur
découvre une femme qui n'est autre qu'une créature
hybride appartenant elle aussi à cette catégorie
d'êtres mi-humains, mi-végétaux :
"Avant que la déglutition commence, Wilfrid comprit
quel était le sort des amants d'Aurora. Elle avait un
système digestif analogue à celui d'une plante
carnivore"
Parmi toutes les croyances concernant
un être hybride liant humanité et végétalisme
se trouve celle de l'Homme Vert. On la rencontre sous diverses
formes dans les pratiques folkloriques ou carnavalesques en
Europe mais cette légende a également inspiré
quelques auteurs fantastiques. En BD, on pense immédiatement
à La Maison où rêvent les arbres
de Comès. Et en littérature on se plongera
dans Sang Impur de Graham Masterton. Un
extrait de cette uvre terrifiante vous en apprendra plus
sur ce monstre vert :
"Janek-le-Vert aura le pouvoir de faire pousser les
choses, de rendre la récolte bonne. Il lui suffira d'aller
de ferme en ferme, de frapper à la porte, et d'offrir
de rendre la récolte bonne. L'ennui, c'est que l'arbre
dans les intestins de Janek mangera ses intestins, et il aura
constamment besoin d'autres intestins afin de rester un homme,
au lieu de devenir un arbre. Toujours plus d'intestins! Peu
importe d'où ils viennent, du moment qu'il les a. Par
signes il fera comprendre au fermier ce dont il a besoin. Il
a besoin d'intestins, et il doit les manger alors que la personne
éventrée est encore vivante! Vous vous imaginez
la scène ? Ainsi donc le fermier a le choix : lui donner
des intestins en échange d'une bonne récolte,
ou bien supporter les conséquences d'une autre mauvaise
récolte".
Dans ces exemples se trouvent,
une fois de plus, inscrite l'idée d'une dualité.
D'autant plus forte que nous avons à chaque fois affaire
à des créatures doubles, déchirées
entre leur part d'humanité et leur part de "monstruosité"
végétale.
Au cur du monde et de
ses forêts
Incontestablement, au travers
de toutes ces histoires, peintures, bandes dessinées
ou films, ce qui transparaît est la recherche d'un lien
ou la volonté de le montrer du doigt. Un lien qui unit
la Nature sauvage et verte à l'Homme qui tantôt
semble en être le maître, tantôt un rival
ou encore un disciple. Semblables à la croyance des anciens
druides qui étaient convaincus de l'importance des forêts
et de la nature, les uvres fantastiques renouent quelque
part avec cette intention de retrouver dans les plantes, les
fleurs ou les arbres une communication avec l'homme. Claude
Farrère dans L'arbre qui trembla présente
des arbres qui vibrent à certaines prémonitions.
Dans Une santé de cerisier, Claude Seignolle
va jusqu'à nouer la vie d'une femme à la santé
d'un arbre. Les Cités obscures de Schuiten
et Peeters semblent elles aussi rechercher un dialogue.
Blossfeldtstad, Calvani ou Brüsel sont autant de villes
où se posent des questions autour du végétal,
dans ses formes, dans ses idées, dans ses " messages
"
Enfin, la peinture contribue
également à cette envie qui préoccupe l'homme.
Une envie de se fondre dans la nature et d'en retirer sa sagesse,
sa puissance et sa paix.
On se souvient des uvres
des Têtes composées d'Arcimboldo qui bien souvent
donnait à des mélanges végétaux
des aspects humains. On pense encore aux gravures effrayantes
de Rodolphe Bresdin qui plongeait ses personnages dans des forêts
menaçantes.

Plus proche, Séverine
Pineaux nous éblouit de ses personnages d'hommes-arbres
que l'on retrouve dans plusieurs de ses uvres. Dernièrement
elle a illustré un carnet de voyages appelé Ysambres
(limité à 150 exemplaires), qui conte un voyage
en forêt d'Ysambre, lieu habité de créatures
féeriques à mi-chemin entre l'homme et le végétal,
les Sylphes.Le végétal a donc toujours inspiré
à l'homme un imaginaire grandiose. Que ce soit sous une
forme poétique ou plutôt effrayante (Notons que
la découverte de plantes carnivores a beaucoup contribué
à un développement d'un imaginaire végétal.
On pense immédiatement à la Petite Boutique
des Horreurs de Corman ou à Les
dieux verts de Nathalie Henneberg). Il n'y a
qu'à faire l'expérience de s'arrêter, seul,
au cur d'une forêt et de se laisser bercer par le
murmure des arbres. De ces chants de sagesse naissent des images
multiples. Transposez cette même expérience au
milieu de la nuit, et la forêt deviendra un foyer de menaces.
On se souvient de Blairwitch Project. Imagination,
sorcière ou quelque esprit sylvestre ? Nul n'a de véritable
réponse
La nature est un foyer pour l'imaginaire
fantastique ou féerique. L'auteur de La Forêt
des mythimages, Robert Holdstock ne s'y ait pas
trompé. Dans Le passe-broussaille, c'est bien
une forêt qui est le berceau pour mille créatures
surgies de notre inconscient. Notons au passage qu'il s'y trouve
un être mi-humain, mi-végétal, une sorte
de femme-arbustre. L'homme est lié à la Nature,
il entretient avec elle des rapports quasi filiaux. Des rapports
oscillants entre l'amour et la rivalité. Et l'imaginaire
est en première place pour observer ou faire observer
ces rapports, il glisse sur le papier l'idée d'un homme
hésitant entre le concept du jardin paradisiaque et celui
de l'enfer vert.
Christophe Van De Ponseele - 07/2001
Photographies de Séverine Stiévenart