Du rouge aux lèvres
Réflexions sur l'image de la femme dans la "Chronique des Vampires" d'Anne Rice

"Je n'étais pas faite pour être morte" Anne de Noailles

"Nous ne sommes pas nées femmes, nous le sommes devenu" Simone de Beauvoir

Si le vampire était autrefois considéré comme un animal féroce, l'œuvre d'Anne Rice a opéré un renversement en lui prêtant un certain caractère d'humanité. Ses personnages sont superbes, torturés entre les quelques restes de leur nature humaine et le Don Obscur qui les habite. Le vampirisme, libérant l'individu de (presque) toute entrave, lui permet d'aller plus loin dans son auto-réalisation et de mettre à jour sa réelle personnalité. Ainsi, même si les nombreuses analyses de la chronique ne s'y sont pas encore intéressés comme tels, les personnages féminins ont une réelle importance dans cette œuvre et participent à son ampleur dramatique. Alors qu'Anne Rice déclare s'être toujours senti mal à l'aise du fait qu'elle était une femme, on peut se demander si un léger vent de féminisme n'imprègne pas son travail…

Lucy, Mina et les autres…

Tout livre transmet des positions, rôles socioculturels et idées propre à l'époque et à la société dans lequel il apparaît. Le "Dracula" de Bram Stoker, paru en 1897 n'échappe pas à cette règle. Il est marqué par un discours chrétien rigoriste et sanctionnel. Le vampire est le Mal personnifié, la bête que la religion doit aider à combattre. En cette époque où la rigueur morale et l'importance des valeurs liées à la famille et au mariage s'affirmaient publiquement, ce puritanisme avoué avait tendance à figer les places respectives de l'homme et de la femme dans la société. Pourtant, dans les couloirs des grandes maisons, les aventures extraconjugales étaient considérées comme monnaie courante, marques de raffinement et de prestige social. L'ouvrage de Bram Stoker reflète bien cette ambiguïté de la société dans laquelle il vivait. L'image de la femme qui y transparaît nous dit quelque chose sur l'inconscient masculin et sur la misogynie de l'auteur.

La femme, en devenant vampire, symbolise l'interdit et la tentation tout à la fois. Sa proie est l'homme marié ou engagé (rappelez-vous cette superbe scène entre Jonathan Harker et les trois femmes vampires), son but premier serait la destruction du couple. L'insistance de Stocker sur la beauté fatale des femmes-vampires vient renforcer leur lubricité. Ce sont des créatures charnelles, plus guidées par l'instinct et par la bestialité que par l'intelligence, qualité que Dracula possède indéniablement. Ainsi, alors que la virilité surpuissante du vampire attire irrésistiblement Lucy et Mina (les instituant tout autant en proies qu'en objets de triomphe pour cet être dominateur), c'est le désir féminin qui représente le véritable danger, la femme contaminée par le sang maudit inspirant tout autant l'attirance que la répulsion. Et comme l'annonce Beaudelaire dans les vers suivants, le baiser du vampire n'est que celui de l'éternel féminin, une fleur trompeuse parmi toutes celles que propose le mal (cf. J-M Beurq et B. Lapeyre, Les vampires, Ed. Claire Vigne, 1995, p. 177) :

"Quand elle eut de mes os suceé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus
Qu'une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus"

Ce temps est en phase d'être dépassé, où la femme, dans la littérature et les médias en général, était comme un écran où étaient arbitrairement projetés les pires fantasmes masculins. Les mouvements d'émancipation de la femme, par leur critique des structures culturelles traditionnelles et leurs revendications d'égalité, ont permis une certaine évolution de mœurs. Et pourtant, est-ce une coïncidence si, encore actuellement , on qualifie une femme désirable et provocante de "vamp" ?

La femme comme incarnation du mythe vampirique

La société a changé, offrant une place plus grande aux femmes et les menant petit à petit vers l'émancipation. La religion (catholique de préférence) a perdu beaucoup de son emprise sur les individus. Elle ne sera pourtant pas absente de l'œuvre de Anne Rice, qui la réinterprétera librement. C'est une femme, ou plutôt des femmes, qui, dans l'œuvre d'Annie Rice, sont le berceau du vampirisme moderne. En effet, le premier vampire est Akasha, reine égyptienne dont un esprit malin (Amel, pour les intimes) a pris possession. Elle est la première "Mère" et fait partie de "ceux qu'il faut garder", jusqu'à ce que Mekare la détruise et se substitue à elle en se l'incorporant (elle mange son cœur et son cerveau). La genèse du vampirisme s'articule donc, dans l'imaginaire d'Anne Rice, autour de trois personnages féminins, Akasha et les jumelles Mekare et Maharet. Ces "vampires du premier sang" sont à la tête de la dynastie des vampires. Il est intéressant de remarquer que l'idée de la maternité se manifeste à plusieurs autres reprises, et notamment dans la descendance humaine de Maharet (dont Jesse) et à travers Gabrielle, mère adorée de Lestat, qui deviendra son premier enfant. Le besoin de Claudia de retrouver une mère à travers Madeleine témoigne également de l'importance de cette figure maternelle dans la saga, importance qui peut être liée à l'auteur elle-même. En effet, Anne Rice est mère de famille. Elle a perdu une fille de 5 ans, Michèle, qu'elle a fait revivre à travers le personnage de Claudia.

La lutte qui s'établit entre la Reine de Damnés et les jumelles est symbolique d'un passage de l'image d'une femme aussi cruelle, manipulatrice et autoritaire que belle (Akasha), à une autre génération de femmes-vampires, partagées entre le bien et le mal, entre une immortalité qui leur ouvre la porte à tous les possibles et une humanité qui les remplit parfois de confusion et de contradictions. C'est cette deuxième catégorie qui triomphe dans la chronique. Les vampires d'Anne Rice ne sont pas belles seulement par leur aspect, mais surtout par leur sensibilité et leur sagesse. Cette quête irrésistible de réponses qui semble les animer toutes, forge leur caractère et les pousse à l'accomplissement. Pandora, par exemple (mais nous aurions pu citer également Jesse ou même Dora), est un personnage tout à fait remarquable à cet égard. Femme "de tête", indépendante et intrépide depuis sa plus tendre enfance, où elle participait déjà aux discussions politiques en compagnie des notables de la Grèce Antique, elle mène sa vie à travers les temps et les lieux, trouvant sa liberté dans chacune des sociétés qu'elle rencontre et affirmant ses croyances au risque même de perdre son amour. Le seul personnage féminin qui ne parviendra pas à se réaliser aura une fin terrible. Il s'agit de Claudia, adulte emprisonnée dans un corps d'enfant, femme à l'esprit vif que ses pères (Lestat et Louis) ont eu tendance à réduire au statut de "poupée" et qui n'a jamais pu révéler son "vrai visage". Sa mort ne peut-elle pas symboliser le sacrifice de la femme que l'on refuse de reconnaître au-delà de son aspect esthétique ?

Les vampires seraient-ils des anges ?

Si on a l'impression que le genre féminin est reconnu et mis en avant dans la chronique à travers des personnages féminins indépendants, entreprenants, autonomes et réfléchis, c'est peut-être que la barrière traditionnellement établie entre les sexes est habilement dépassée. Hommes et femmes se rejoignent dans une figure commune teintée d'androgynie. Anne Rice transcende ces différences de genre, en faisant de ses personnages des êtres de désir, non asexués (au contraire des anges…), mais moins guidés par ce caractère sexuel que par leur affectivité. Cette ambiguïté paraît liée au caractère de l'auteur, qui considère que tout être est à la fois masculin et féminin, rejoignant par là certaines croyances africaines. Ici, c'est le fait de désirer l'autre pour ce qu'il est qui détermine l'union sentimentale entre les individus, mais aussi leur union charnelle, union de sang. Et ceci, qui ou quoi que soit l'autre. Toute convention traditionnellement admise est dépassée. La nouvelle liberté que confère l'état vampirique, dans la mesure où ils s'en accommodent et s'y fondent, laissant progressivement leur ancienne condition humaine s'effacer, semble permettre aux êtres de laisser s'exprimer leurs fantasmes, renforçant ainsi d'autant plus cette liberté. Le lien affectif précède toujours (lorsqu'il a lieu) le partage du don ténébreux et l'échange du sang reste un acte teinté d'affectivité, un moment où les cœurs battent à l'unisson et où les individus se communiquent secrètement leurs plus profonds désirs.

La relation ne doit pas nécessairement être "consommée" pour avoir une réalité et, à la limite, on peut penser que toute relation affective se trouve érotisée. Louis et Claudia sont amants et leurs sentiments sont extrêmes, comme témoigne très bien cet échange entre eux (cf. Interview with the vampire, 1976) : " 'Louis. Lover.'I remember holding her and burying my head in her small chest, crusching her bird-shoulders, her small hands working into my hair, soothing me, holding me… but the softness of her lips was evanescent, and in a moment she was looking past me like someone listening for faint, important music. 'You gave me your immortal kiss', she said, though not to me, but to herself. 'You loved me with your vampire nature'… 'I love you now with my human nature, if ever I had it', I said to her ". Les êtres se désirant perdent leur caractère propre et se fondent l'un dans l'autre, scellant un pacte qui les unira à tout jamais, au-delà des distances et du temps. L'exclusivité ne fait pas partie de ce pacte, les individus (Lestat est, à cet égard, l'archétype) pouvant nouer des relations affectives multiples.

Anne Rice, dans une interview qu'elle a accordée sur Internet en 1997 confie que, pour elle, sexe et séduction, au sens plus "traditionnel" des termes, ont beaucoup à voir avec les relations de pouvoir que les gens établissent entre eux. Les alliances sentimentales qui se nouent entre ses personnages, fortement érotisées, sont aussi des relations de pouvoir, mais le pouvoir d'attraction et le pouvoir affectif sont ceux qui prédominent (même si le sang scelle à jamais les destinée communes des individus, la destruction du plus anciens pouvant signifier celle de ses enfants). Le lien qui unit Lestat et Louis est de ce type, même si le sentiment fusionnel qui les rassemble et l'emprise du premier sur le second amène paradoxalement Louis à détester parfois son créateur tout autant qu'il l'admire. Si on va plus loin dans l'analyse psychologique des personnages, on peut même penser que Louis et Lestat représentent les deux faces d'un même être (sans aller jusqu'à dire qu'on peut les comparer au Docteur Jeckill et à Mister Hyde…). L'auteur elle-même avoue se retrouver elle-même dans cet être de complémentarité androgyne, voyant en Louis son propre reflet et en Lestat son modèle…

Les distinctions traditionnelles entre homme et femme, amour et amitié, désir et sexualité, homosexualité et hétérosexualité, relations socialement admises et relations tabous (inceste, pédophilie…) n'ont plus beaucoup de sens dans la Chronique des Vampires. Gabrielle, la mère de Lestat, devient sa fille et son aimée tout à la fois, se travestit en homme et s'enferme ensuite dans la solitude. Maharet fait de sa descendante biologique, Jesse, son enfant vampire en la sauvant de la mort. Lestat se lie successivement à Louis, Armand, Akasha, et même Gretchen, infirmière mortelle qui le sauve alors qu'il se trouve "enfermé" dans un corps humain fragile (nous pourrions multiplier les exemples) …

Ainsi, Anne Rice semble suivre, sans doute malgré elle, les préceptes de Simone de Beauvoir (parmi d'autres féministes), affirmant l'égalité et l'autonomie des sujets et recréant une société de totale liberté, où les relations entre les sexes sont idéalement vécue (elle n'ont… "enfin !", diront certains… plus d'importance) grâce au recours à l'androgynie. Mais ses personnages, comme nous l'avons vu, ne sont pourtant pas dénués de caractère sexuel… Il sont bien loin de notre représentation traditionnelle des anges, même si, comme l'avoue elle-même l'auteur "I don't have to work at it… characters are like angels, they spread their wings…"

Sylvie Navarre

 
 
 
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