U
comme Utopiales 2003
Entretien
avec Juan Miguel Aguilera
LeFantastique.Net:
Comment êtes-vous devenu écrivain
et pourquoi la
Science-Fiction ?
Juan
Miguel Aguilera: J'imagine que tout a commencé avec Jules
Verne. Enfant, j'ai lu la quasi-totalité de ses romans et
je suis sûr qu'à cet âge, cela a été quelque chose de décisif.
Les histoires sur les récits merveilleux et les héros intrépides
qui mènent à l'inconnu ont, depuis lors, saisi mon imagination.
De plus, de Jules Verne, de Mark Twain et Haggard, les films
de Simbad, avec ces monstres terribles de Ray Harryhausen… tout
cela a fait vibrer mon sentiment de merveilleux et La
Folie de Dieu et Rihla restent dans cette même
tradition du roman d'aventures.
Premièrement, c'est lire;
ensuite, imaginer des aventures et des voyages et finalement
les écrire. Mais j'ai commencé à expérimenter le sens du
merveilleux avec Jules Verne, de même que la recherche de
la précision dans la documentation. Au fur et à mesure que
les ans ont passé, et de tout ce que j'ai pu lire plus tard,
je crois que cela constitue ma principale influence.
LFN :
Quelles sont les spécificités de la
SF espagnole et comment est-elle perçue dans votre pays ?
JMA:
La S.F. en Espagne a toujours occupé une place difficile.
Il y a quelque chose dans le caractère espagnol qui nous
fait être très réalistes et l'imagination débordante a toujours été considérée
comme suspecte. Notre livre le plus fameux, Don Quijote
de la Mancha, est une critique de l'excès de fantaisie
dans les romans de chevalerie. Je me suis adonné à la S.F.,
sans arriver à lire aucun roman d'un auteur espagnol (par
contre, j'ai lu quelques romans d'un auteur français : Gérard
Klein). D'autre part, il existait le mythe parmi les éditeurs
que les auteurs espagnols n'en vendraient pas, jusqu'à ce
qu'un éditeur aussi prestigieux que Domingo Santos ne se
mette à publier mon premier roman (écrit avec Xavier Redal)
dans la collection Ultramar, qu'il dirigeait. C'était en
1987 et le roman était Les Mondes dans l'Abîme, qui
est publié maintenant par I.S.F. sous le titre Les Enfants
de l'Éternité, et qui a été un succès à la hauteur de
n'importe quel roman anglo-saxon. Les Mondes dans l'Abîme a été le
premier, mais depuis lors, les choses se sont beaucoup améliorées
dans le domaine de la S.F. espagnole, et maintenant il y
a beaucoup d'auteurs nationaux qui publient de la S.F. avec
régularité.
LFN: Dans vos 2 romans que
sont La Locura
de Dios et Rihla, vous abordez de nombreux thèmes
comme la religion, la science, l'histoire, le fantastique.
Pourquoi cet intérêt pour ces thèmes ?
JMA:
Parce qu'ils me passionnent. Au fond, il y a toujours le
roman d'aventure, le voyage initiatique et la rencontre avec
l'Autre. L'homme peut seulement arriver à se connaître réellement à partir
de la rencontre avec d'autres hommes, d'autres sociétés et
d'autres manières de voir la réalité, et de s'ouvrir à de
nouvelles conceptions religieuses ou scientifiques. Cette
idée est la base de la meilleure S.F., mais elle était déjà implicite
dans les livres de voyages médiévaux, depuis Pian de Carpine
jusqu'à Marco Polo ou Ibn Battûta. Les récits de voyage partagent
une caractéristique avec la S.F. dure, le réel sert de base,
de point d'appui pour mener au fantastique. Mais le concept
du réel et l'imaginaire ont beaucoup changé depuis le temps
de Marco Polo et de Ramon LLull. Dans La Folie de Dieu par
exemple, j'ai tenté de combiner ces deux visions. La narration
d'un roman de S.F. m'a pris depuis le début, quoique la limite
doive s'imposer pour être intelligible pour un lecteur de
l'époque de Ramon LLull. Naturellement, il y a des choses
dans le roman qui ne pourront seulement être interprétées
correctement qu'à la lumière de la science actuelle; mais,
de la même "forme", quelques passages de ce voyage finiraient
par être plus compréhensibles pour un lecteur médiéval. Quelques
symboles très clairs sont donc devenus obscurs ou ont été perdus
aujourd'hui. L'Essence du Mal, par exemple, se présente sous
les yeux étonnés de R. LLull de très diverses manières, quelques-unes
sont reconnaissables pour nous, et d'autres non. Le lion,
par exemple, sera un symbole satanique assez évident au Moyen-Âge,
alors qu'il a un caractère complètement différent pour nous.
LFN: La reconstitution historique est impressionnante,
mais la fiction vient s'y greffer sans que le lecteur puisse
vraiment les distinguer. Quel est votre secret ?
JMA:
Je crois qu'écrire de la "Fantasy", c'est comme faire un
truc de magie, ce qu'en Espagne on appelle l'illusionnisme.
Pour que le truc soit bon et impressionne le spectateur,
il faut roder une certaine "mise en scène" qui soit très
crédible. Pour moi, la documentation est très importante,
c'est curieux parce que c'est un point sur lequel j'ai l'habitude
de me distinguer de mes collègues espagnols. Dans la S.F.
espagnole, on a l'habitude de déprécier la documentation,
et cela m'a toujours paru une erreur, parce que nous jouons à suspendre
la crédulité du lecteur, et cela est impossible si celui-ci
est constamment contrarié par des erreurs scientifiques ou
historiques dans le texte. Si nous lisons un roman situé dans
un bateau et que nous découvrons que l'auteur ne distingue
pas bâbord de tribord, il va nous en coûter beaucoup de prendre
au sérieux le reste de l'œuvre. Et, d'autre part, la recherche
de la documentation est la partie de l'écriture qui me paraît
la plus chargée d'émotion. Normalement, je pars d'un schéma
très simple, une ligne argumentale qui va gagner en complexité de
manière que je puisse obtenir des données d'investigation.
Dans le cas de "Rihla", j'ai été pendant 5 ans obsédé par
les cultures indigènes de l'actuel Mexique. Parmi beaucoup
d'autres choses à cette époque, je n'ai pas été seulement
occupé à chercher de la doc. Pour mon roman, mais entre autres
choses, j'ai réalisé un voyage dans le Yucatan et j'ai fouillé tous
les scénarios qui apparaissent dans mon histoire, j'ai pris
des photos et j'ai connu la vie du peuple maya. Ces types
de choses sont celles qui te font sentir le roman comme quelque
chose de certain et si tu commences à croire en ton histoire,
tes lecteurs le feront aussi.
LFN
: Vous aimez confronter des civilisations diamétralement opposées : le 13ème siècle et la technologie
avancée dans La Locura de Dios, la civilisation hispano-musulmane
du 15ème siècle et les civilisations pré-colombiennes dans
Rihla. Qu'est-ce qui vous intéresse dans ces confrontations
?
JMA:
Je cherche surtout la "sensation de merveilleux". Le côté sombre
et l'émotion, avant qu'ils soient devant mes yeux, et que
nous finissions de les comprendre complètement, nous donnent
un nouveau point de référence. Le titre même du roman La
Folie de Dieu, fait référence à une phrase de St Paul
en 1. Corinthiens 1/25 : "La folie de Dieu est plus sage
que la sagesse des hommes." Cela renferme une pensée terrible
: comme Dieu sait tout et que rien n'est plus sage que Dieu,
on ne doit pas perdre son temps à étudier le monde. Ce mépris
contre la science est quelque chose que j'ai bien connu.
Heureusement, à partir de la fin du XIIIe siècle, les choses
ont commencé à changer, en grande partie grâce à un nouveau
point de vue incorporé par des Franciscains qui prétendaient
arriver à Dieu à travers ses créatures. Ramon Llull est un
personnage surprenant. Sa vie a été un voyage perpétuel de
par le monde connu, à la recherche de quelque chose qui obsédait
ses contemporains : la logique du monde et de Dieu. Je crois
que le désir d'apprendre et d'explorer, de connaître d'autres
mondes et d'autres personnes est (selon mon point de vue)
le meilleur de l'esprit humain. Cela, les voyageurs arabes
le savaient très bien. Le genre du livre de voyage est très
important dans la culture islamique et peut-être que cela
fut un des motifs pour lesquels son degré de civilisation
fut de loin antérieur à celui de l'Occident pendant de nombreuses
années. Spécialement dans les derniers temps de Grenade,
on a atteint une cote très haute de raffinement culturel.
Lysan est le prototype du voyageur andalou, c'est un faquih,
un érudit et son unique objectif dans la vie est d'apprendre.
Et comme voyageur, il est obligé de confronter ses idées à celles
des autres, et cela est très enrichissant.
LFN:
Dans les 2 romans, le héros (Ramon Lull
et Lysan) est un homme de foi et un scientifique. Ce sont
deux facettes un peu contradictoires, non ?
JMA:
L'image du petit être humain se confrontant à un cosmos complet
et immense m'émeut. En l'essayant, en le comprenant et en
le rationalisant. Le premier pas dans cette aventure de la
connaissance est toujours la religion, et le suivant est
la science, mais les hommes qui vivront et lutteront dans
les zones frontières me fascinent. C'est dans la seconde
moitié du XIIIe siècle, quand commence l'authentique confrontation
entre la foi et la raison ou, comme diraient d'aucuns, entre
la superstition et la science. Albert Magne, Thomas d'Aquin
et Roger Bacon avaient déjà défendu l'autonomie de ces 2
positions et les conséquences de cette confrontation d'où dérive
toute notre civilisation occidentale. R. Llull a essayé,
par contre, d'arriver à la foi par la science et la raison,
et pour atteindre cet objectif auquel il a dédié toute sa
vie, il a inventé une série de mécanismes (considérés dans
le monde entier comme les premiers précurseurs de nos computers
modernes). Son intention était d'arriver à Dieu, c'est-à-dire
tenter de comprendre l'univers tel que pouvait le comprendre
un homme du Moyen Age, avec l'aide d'une machine et de la
science combinatoire (il l'appelait son Art), qu'il a créée
pour son utilisation. Des intentions merveilleusement modernes,
comme était aussi sa pensée de considérer que tout homme
pouvait accéder à la vie éternelle, qu'il connaisse ou non
la Révélation, si son comportement était juste. Cela l'a
amené à rechercher l'amitié des Musulmans et des Juifs, à tenter
de comprendre la mentalité et la perspective des choses des
autres cultures.
LFN:
Parlez-nous des "récits de voyage", qu'elle
est cette forme littéraire à laquelle vos romans se rattachent
?
JMA:
Le voyage fantastique est probablement le genre qui influence
le plus la S.F. Voyage dans le temps, dans l'espace, à l'intérieur
du corps humain. Les récits de voyage, réels ou imaginaires,
ont toujours satisfait notre nécessité du nouveau et du surprenant.
Pour le narrateur médiéval, l'expérience du voyage dans des
pays lointains était similaire aux sensations que nous donnent
aujourd'hui les récits de S.F. qui parlent d'expéditions
vers d'autres planètes. Pian de Carpine, un Franciscain,
qui a précédé Marco Polo dans son voyage en orient, parle
clairement de la sensation de pénétrer dans un autre monde,
peuplé de créatures étranges et incompréhensibles. L'Orient était
un immense territoire peuplé de monstres fantastiques et
de tribus de démons. Les audacieux voyageurs qui finiraient
par traverser ses plaines immenses et désolées, rencontreraient
le paradis terrestre au bout de leur route, entouré de hautes
montagnes, peuplé de dragons, de démons et de bêtes inconnues.
L'ignorance est souvent l'aliment de l'imagination. Pour
l'immense majorité des gens de cette époque, ils avaient
perdu les immenses connaissances géographiques que les Grecs
avaient atteintes. Dès que les Indes et les îles de l'Océan
Indien ont été fréquentées par de nombreux voyageurs et commerçants,
on n'avait pas une idée exacte de l'aspect et de la localisation
de ces territoires. De l'Afrique était seulement connue l'étroite
zone qui allait de la côte méditerranéenne aux monts Atlas.
Le Nil se perdait en un continent mystérieux et inconnu.
Au-delà de Cadix, des Colonnes d'Hercule, on supposait l'existence
de quelques îles magiques, San Barandan, Thule, etc., excepté la
mer océane qui entourait le monde et qui se répandait autour
d'elles.
LFN:
Vous êtes aussi scénariste de Bandes
Dessinées sur la série Avatar avec Rafael Fonteriz
traduit chez Erko. Pouvez-vous nous parler de cette série
?
JMA:
Cet Avatar est pensé comme une trilogie d'histoires policières
avec une composante technologique. La série est située dans
un monde très défini, un futur de "demain après-midi" pourrions-nous
dire, d'où l'avance très évidente par rapport à notre époque
a produit l'informatique et l'Internet. Dans cette société,
il y a une nouvelle espèce de criminels qui font usage des
nouvelles technologies et du "Net" pour commettre ses forfaits.
Les protagonistes sont un policier sourd-muet avec un passé louche
de "hacker" informatique, et une psychologue qui commence à se
spécialiser dans les mutations que l'informatique provoque
dans l'esprit humain. La première histoire était pensée à l'origine
comme un guide cinématographique, mais Rafa Fonteriz (le
dessinateur de la série et un bon ami à moi) l'a lue et m'a
demandé de l'adapter à la B.D. Il était précisément à la
recherche d'une histoire avec des scénarios simples d'où pouvaient
découler des personnages complexes peu à peu, d'épisode en épisode.
Pour le moment, nous avons 2 albums terminés (Un Regard
dans l'Abîme et Les Griffes dans le Vent) et nous
travaillons déjà au troisième.
LFN:
Comment travaillez-vous en tant que scénariste
? Qu'est-ce qui change par rapport à votre approche de l'écriture
romanesque ?
JMA:
En plus de scénarios de B.D., j'ai réalisé des scénarios
pour le cinéma. Un de ceux-ci, Stranded, a été adapté sous
forme d'un premier film espagnol qui traite le thème de l'exploration
spatiale [réalisé par Maria Lidon, Niggeman
Indiefilm, primé au Festival de San Sebastian 2001,
NDLR]. L'expérience a été fantastique, mais les résultats
ne m'ont pas entièrement satisfait. La question est que l'auteur
d'un roman est maître et seigneur de son œuvre, mais, au
cinéma, on est seulement un rouage, très important en principe,
mais très peu au final. Le réalisateur, le photographe, l'éclairagiste
et jusqu'au compositeur de la musique peuvent altérer ton
idée. Et quand vient le moment du montage final, tu peux à peine
la reconnaître comme tienne. Au cinéma, l'argent commande
et un papier mécanographié est une des choses les meilleur
marché qui soient, que l'on prête si peu attention au guide
et tant attention aux effets spéciaux quand la logique demanderait
le contraire. Le cas de la B.D. est complètement différent.
Ici, j'ai seulement travaillé avec de bons amis avec lesquels
j'avais une synergie très spéciale, Paco Roca et Rafa Fonderiz,
et je suis très satisfait des résultats.
LFN:
Quels sont vos prochains projets littéraires
?
JMA: Je suis en train de travailler à la suite des Enfants
de l'Éternité pour
ISF. Le "Space-Opera" me paraît être un genre plein de possibilités, une forme
passionnante de confrontation des êtres humains à l'immensité. Je compte écrire
mon prochain roman pour Au Diable Vauvert, qui sera situé à la Cour de Charles-Quint
et j'entrouvre le mystère de Jeanne-La-Folle. Le genre d'histoire qu'ont l'habitude
de nous raconter les romans anglo-saxons m'intéresse surtout. Nous tenons ici
un grand champ pour exploiter et créer un genre fantastique davantage à la
portée des Européens.
Note
Les photos © Juan Miguel AGUILERA ont été prises lors d'un voyage
au Yucatan. On peut y voir un arbre "fromager" (l'arbre sacré des Mayas), la
forêt plate du Yucatan et l'entrée d'un temple avec le Dieu descendant sur
elle. Toutes choses qui apparaissent dans son roman Rihla. Merci à l'auteur
pour ce complément visuel.
© Propos recueillis par Christian
Simon
Traduction : Serge Frances