U
comme Utopiales 2003
Entretien avec Thomas
Day
A l'occasion de la sortie de
la suite de La Voie du Sabre (et juste après
la remise du prix Julia Verlanger 2003 pour ce même roman)
dans le Bifrost n°32 (Le Bélial'), nous avons rencontré l'auteur
de L'Homme qui voulait tuer l'empereur... Quelques
moments d'intimité avec Thomas Day, que nous
connaissions pour ses nombreuses nouvelles, ses romans en solo
(L'instinct de l'équarisseur) ou co-écrits
avec Ugo Bellagamba (L'école des assassins et Le
double corps du roi), ses recueils (Sympathies for the
Devil et Stairways to hell) ou encore sa novellisation
du film Resident Evil...
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Lefantastique.net:
Qu'est-ce qui vous a poussé à écrire une suite à La Voie du Sabre (L'Homme
qui voulait tuer l'empereur)? Etait-ce une commande de Bifrost
ou bien le succès du premier était-il à la source de votre
désir de poursuivre cette aventure atypique en fantasy japonaise
(par ailleurs plus riche en créatures et en magie) ?
Thomas Day: Ce n'était pas une commande du tout. Un jour, j'ai eu une idée.
J'ai dit à Olivier Girard : "je vais écrire une nouvelle dans le même univers
que La Voie du Sabre". Et puis, la nouvelle est devenue une très longue
nouvelle, la très longue nouvelle est devenue quasiment un roman et le quasiment
roman est vraiment devenu un roman. C'est comme ça que cela s'est passé. Quand
j'ai commencé à l'écrire, La Voie du Sabre n'avait pas encore de succès.
J'avais juste envie de revenir sur cet univers.
LFN:
Pour ceux de nos lecteurs qui n'auraient pas encore lu votre œuvre (qui seraient comme
des étrangers, des gaijin par rapport à celle-ci), pourriez-vous
expliquer comment on passe de
la
Voie du Désespoir à Celle de la Vengeance ?
TD: D'abord, je n'aime pas le mot œuvre. Cela voudrait dire qu'il y a une espèce
de globalité, de finalité ou de plan. Cela ne me convient pas du tout. Je considère
chaque texte comme un texte ayant des contraintes différentes, un style différent
et une recherche différente. Je ne trouve pas que La Voie du Sabre soit une
sorte de Voie du Désespoir, je ne crois pas non plus que ce soit une histoire
de Vengeance…
LFN:
On parle ici, concernant ces deux Voies, de L'Homme qui voulait
tuer l'empereur…
TD: Pour moi, L'Homme qui voulait tuer l'empereur est l'histoire de
quelqu'un qui, justement, ne va pas commettre ce meurtre. Ce qui m'intéressait
et que je voulais raconter, c'est comment, en arpentant la voie bouddhiste,
il va être illuminé et se dire : "ce qui est important, je l'ai fait, et le
meurtre de l'empereur n'a plus de sens". Pour moi, ce personnage n'est pas
désespéré. C'est même un personnage étrangement calme et étrangement désincarné vis-à-vis
de tout ce qu'il a vécu. Il a perdu sa famille, il a vu la femme qu'il aimait
vraiment devenir un démon, se sacrifier pour qu'il puisse se venger et, en
fin de compte, je trouve qu'on ne le sent pas tellement concerné par cela.
On sent qu'il se venge parce que c'est la tradition, c'est le poids d'une société.
J'aime bien ce personnage parce que, quelque part, il est difficile à cerner.
Je pense qu'il a une mentalité qui n'est pas une mentalité européenne mais
qui est vraiment particulière.
LFN:
Pourriez-vous nous parler aussi un petit peu du narrateur
particulier, de celui qui
présente le récit, le Feu, qui devient un démon (Onireiko)
?
TD:
Ah ça, c'est évidemment de la faute de David Lynch ! (rires).
Cela date du jour où j'ai vu Les sept derniers jours
de Laura Palmer… Dans le film, il y a cette phrase
géniale, à un moment "Fire walk with us" et cette idée
du feu qui marche avec nous, qui nous accompagne, m'a carrément
fasciné. Je pense que David Lynch avait une idée différente
de la mienne, mais c'est vrai que quand je me suis mis à l'écriture
de L'Homme qui voulait tuer l'empereur, j'ai surtout
commencé à raconter l'histoire du Feu. Daigoro est apparu
bien après que je réfléchisse, que je construise, que je
trouve une "architecture" à ce Feu qui raconte l'histoire,
qui est dans toutes les bougies, toutes les flèches (enflammées),
qui suit tous les événements, qui va passer du campement
au château et du château au campement. Au départ, j'avais écrit
quelque chose de similaire avec l'Eau. Mais j'ai choisi
le Feu, parce que c'était plus intéressant, qu'il y avait
plus de recherches à faire et que cela ouvrait beaucoup
plus d'horizons stylistiques.
LFN:
Si nous devions décrire
l'ambiance de cette histoire en trois mots, accepteriez-vous
que nous disions violence, démence et semence ?
TD: Je ne sais pas… Semence, ça voudrait dire qu'on enlève le côté "amour" et
je pense que c'est plus une histoire d'amour qu'une histoire de semence, mais
je n'en sais rien…
LFN:
C'est en référence avec
le côté "trash", un peu plus violent, de cette suite…
TD:
Je ne trouve pas ça "trash". C'est l'histoire d'un homme
qui est amoureux fou d'une femme qui ne peut pas avoir
d'enfant et qui va au bout de cet amour, sans jamais reculer… Je
pense que sa sexualité découle de l'amour et non l'inverse.
Et c'est vrai que quand on est fou d'amour, on est fou
de sexe envers la personne avec qui l'on vit… Mais Daigoro
est d'abord fou d'amour. C'est comme cela que je ressens
le personnage et que j'ai voulu le faire passer dans le
texte.
LFN: En fait, nous dirions
que nous le situons, entre La Voie du Sabre et certaines
de vos nouvelles plus violentes, comme on peut en lire, par
exemple, dans Stairways to Hell…
TD: Oui, il y a un vrai pont. Je suis tout à fait d'accord avec cela. La
Voie du Sabre est peut-être mon roman le plus posé, le plus bichonné tandis
que Stairways to Hell est "brut de décoffrage". C'est ce que je suis
vraiment; ce sont dix ans de ressenti, de souffrance, mais aussi d'amour, de
choses que je n'avais pas pu exprimer jusque-là et qui sont ressorties en un
seul livre. L'Homme qui voulait tuer l'empereur, lui, se situe entre
les deux. Il comprend des choses de l'un et des choses de l'autre.
LFN:
L'essence des deux romans réunis (La Voie du Sabre et L'Homme qui voulait
tuer l'empereur) comprend également un enseignement philosophique
non négligeable. Citons "C'est la volonté qui compte, pas
la réussite", ou encore "la voie est plus importante que
la destination"… Est-ce que vous pouvez nous parler de ces
messages sous-jacents que vous essayez de faire passer ?
TD:
Je peux en parler tout simplement, dans le sens où ces
messages ne sont pas de moi; c'est la voix du Bouddha.
Le but n'est pas de rechercher le bonheur mais de le
trouver en arpentant la Voie du Bonheur. On arpente la
Voie du Bonheur en refusant la souffrance. On refuse
la souffrance en passant par l'abstraction. Mais, mes
personnages ne sont pas aussi puissants que Bouddha et
ne sont pas capables de passer par l'abstraction. Alors,
comme ils ne sont pas capables de passer par l'abstraction,
ils vont renoncer. Et ils vont arpenter la Voie, qui
n'est pas tout à fait celle de Bouddha, mais qui est
quand même une Voie du Renoncement, une Voie où il n'est
plus nécessaire de se venger, une Voie où il est inutile
de tuer son maître… Mais une fois qu'on l'a fait, il
n'y a plus de solution, il faut se tuer à son tour. Quelque
part, le chemin est plus important que le but. Je pense
que c'est comme cela dans la vie; on n'est jamais arrivé.
Même quand on meurt, on n'est pas arrivé, on continue à rester
agité dans des choses qui sont autres que la vie. Et
je ne me considère pas comme "arrivé" en tant qu'écrivain,
je pense que j'ai encore beaucoup de progrès à faire,
et je pense que je n'arriverai jamais.
LFN:
L'immersion dans le Japon médiéval semble si aisé pour le lecteur. En est-il
autrement pour l'auteur ? Avez-vous fait des recherches particulières
pour l'écriture de ces romans ou est-ce vraiment une passion
liée à des lieux et à des voyages ?
TD:
Comme je l'expliquais, aujourd'hui, à la conférence, ma
culture est principalement cinématographique. Je suis quelqu'un
qui voit beaucoup plus de films qu'il ne lit, parce que
je suis éditeur et que, quand je rentre à la maison, je
n'ai vraiment pas envie de me replonger dans un bouquin
mais plutôt dans un film où ça "trashe". La naissance de La
Voie du Sabre, c'est la conflagration entre deux trucs
très différents. D'une part, j'adore les films de sabre
comme Baby Cart (saga japonaise provenant du monde
du Manga, inventée par Kazuo Koike et Goseki Kojima, révolutionnaires
du genre Samouraï, et comprenant Le Sabre de la Vengeance, L'Enfant
du massacre ; Dans la terre de l'ombre, L'âme
d'un père, le cœur d'un fils, Territoire des Démons, Le
Paradis Blanc de l'Enfer, NDLR), certains films de
Kurozawa, comme Ran que j'ai dû voir trente fois.
D'autre part, j'ai découvert le Bouddhisme, un peu à cause
de mon père. Tout vient donc de la rencontre de ces deux
univers qui, quelque part, sont incompatibles ; l'univers
hyper violent et hyper graphique du film de sabre et puis
l'univers plus profond du Bouddhisme. J'ai passé pas mal
de temps avec les moines au Laos et en Thaïlande. Même
si je ne suis pas bouddhiste, cette religion me fascine
et répond, en la détruisant, à ma culture catholique. C'est
vrai que le catholicisme m'a toujours semblé aberrant,
aussi aberrant que l'Islam. Ce sont deux religions que
je ne comprends pas et que, probablement, je ne comprendrai
jamais.
LFN:
La manière dont l'histoire
se termine (L'Homme qui voulait tuer l'empereur) laisse
sous-entendre clairement que l'histoire est loin d'être terminée… Alors
est-ce qu'il va y avoir une trilogie ? Est-ce qu'il va y
avoir une suite pour fermer la porte des enfers et empêcher
le déferlement des esprits suppliciés (ou damnés) sur Edo
? Et, surtout, si vous voulez bien en parler, est-ce que
les personnages arriveront à stopper l'hémorragie ?
TD: Il y a deux parties dans la question. Pour répondre à la première, sur L'Homme
qui voulait tuer l'empereur, ce qui est publié dans Bifrost est incomplet.
Dans la version roman, tout est clôt. Il ferme les enfers, (Ichimonji) Daigoro
rencontre une autre femme; Bertrand (Merteuil de Courcelles) a un destin très
particulier, Gizo, le moine, va réapparaître et va ensemencer l'esprit des
personnages avec cette philosophie qui n'est pas forcément bouddhiste. Malgré cela,
malgré le fait que tout est clôt, j'ai commencé à écrire un troisième roman
dans cet univers qui s'appellera La Trajectoire du Sombre et qui va
commencer en Chine. On va suivre un personnage, nommé le "Sombre", qui tire
le cercueil dans lequel se trouve le squelette de sa femme, et qui, voulant
revivre avec elle, va aller voir l'empereur de Chine, Immortel, pour lui demander
de la ressusciter… Ils vont passer un marché terrible, qui sera : "je fais
revivre ta femme, si tu m'aides à déstabiliser le Japon". Dans l'histoire,
on va retrouver Daigoro ainsi que la nouvelle impératrice des Quatre Poissons-Chats
(les quatre îles principales du Japon : Hokkaidõ, Honshu, Shikoku et Kyushu,
NDLR) et rencontrer un nouveau personnage, la tueuse parfaite de la mythologie
japonaise. Tout cela va se mélanger dans un grand roman d'action qui est en
même temps une réflexion sur l'idée suivante : "Est-ce que les personnages
divins peuvent vivre avec des personnages normaux ?" Je pense que la réponse
est non et que Daigoro ne peut pas vivre avec une femme normale. Je pense que
tous ces personnages vont s'aimer, se détester, combattre, ensemble, l'un contre
l'autre et vont découvrir des choses intéressantes. Maintenant, il me faudra
probablement un an et demi de travail pour arriver au bout du livre. Il y a
un travail de recherche hallucinant sur la Chine, un pays que je ne connais
pas du tout. Cette part du travail me motive parce que j'adore faire des recherches
sur les sujets dont je parle, même si je n'utilise pas tout ce que je trouve…
Pour L'instinct
de l'Equarrisseur, j'avais fait un travail de recherche sur Sherlock Holmes
et Jack l'Eventreur, ainsi que sur Oscar Wilde, qui ne m'a pas servi mais qui
m'a permis de me noyer dans une époque, dans une façon de penser. J'adore découvrir
l'extraterrestre qui est dans l'humain, l'altérité des sociétés qui sont humaines
mais qui sont aussi autres. Et c'est ça qui me fascine dans le Japon. Le Japon,
c'est la seule planète extraterrestre qui est à portée d'avion. Quand je dis,
dans Bifrost : "ils sont fous ces japonais", et bien je le pense. Il sont fous,
on ne les comprend pas et on ne les comprendra jamais. Je n'essaye même pas.
Je raconte mon Japon à moi, qui n'est pas le Japon véritable et qui ne le sera
jamais.
LFN:
A propos de ce que vous venez de dire, si la version de L'Homme
qui voulait tuer
l'empereur que nous avons lu dans Bifrost (n°32) n'est pas
la version longue. Où et quand sera-t-elle publiée ?
TD: Je n'en ai pas la moindre idée. C'est en lecture chez Gallimard, mais je
n'ai pas encore de réponse définitive…
© Propos recueillis par Valérie
Frances
le samedi 8 novembre 2003 aux Utopiales de Nantes
(merci à Bernard Lehmann pour l'aide technique)