Voyage au coeur de l'année 1855 parallèle

 

Nous sommes à Londres, en 1855, les hommes portent favoris et canotiers, les femmes corsets et crinolines, dans les journaux on parle de Byron comme Premier ministre de la reine Victoria, et dans les rues se mêlent vendeurs à la criée, colporteurs, fiacres et… vapomobiles ! Bienvenue en uchronie, dans un passé qui n’a jamais été vraiment présent, spéculation rétrospective imaginée par ”les hommes du futur” où seuls quelques paramètres essentiels ont été changés pour créer une réalité parallèle.

En parfaite uchronie steampunk, La machine à différences de Bruce Sterling et William Gibson revient sur le passé en en changeant un paramètre essentiel : dans les années 1840, au lieu de se disperser et de dilapider les fonds qui lui avaient été alloués pour ses recherches (ce qui s’est passé en réalité), lord Charles Babbage a réussi la mise au point de sa machine à différences -une machine programmable utilisant la technique des cartes perforées mise au point par le Français Jacquard au début du siècle sur des métiers à tisser. En découlent d’innombrables applications, l’émergence d’une révolution de l’intelligence qui se mêle à la révolution industrielle du charbon, du gaz et de la vapeur, et au final un monde nouveau où les machines sont partout, à la fois futuristes et surannées.
Entreprenons donc un petit voyage dans le monde des possibles et suivons le journaliste Oliphant dans cette année 1855 parallèle pour un petit panorama des meilleures inventions de ce roman, à bien des points de vue l’une des uchronies les plus détaillées et solides qui soient.

Conséquence directe de l’invention de la machine à différences de Babbage, dans notre royaume fictionnel l’ordinateur existe déjà, mais il fonctionne à l’aide de bielles et de cartes mécanographiques. Il règle d’ores et déjà toute la vie des pays ”développés” tandis qu’une multitude de machines à roues dentées, bielles et leviers, contrôlent l'information. Chaque individu possède ainsi une carte de citoyen avec un numéro unique et pour tout savoir de lui, il suffit de le faire passer dans une ”machine du gouvernement” où sont enregistrées toutes les informations, même les plus confidentielles, à son sujet. Big Brother n’est déjà plus très loin ! De même, chaque individu disposant d’un compte en banque possède également un numéro personnel de crédit national pour régler ses achats les plus divers, des vêtements aux droits d’entrée des clubs en passant par les paris aux courses de vapomobiles. Il suffit de reporter ce numéro sur une ”machine à crédit de comptoir” (”Zip !Clic ! une traction sur le levier au manche d’ébène” et voilà !), et un reçu s’imprime au moyen de la mécanographie. On utilise même des machines comptables pour faire des inventaires.
Dans ce monde devenu une véritable technostructure dépendante de machines en tous genres, les principaux enjeux sont par conséquent le contrôle de l’information et de l’avancée technologique. D’où de multiples complots et intrigues visant à mettre en échec les ordinateurs gouvernementaux comme l’ordinateur central de la France appelé ”le Grand Napoléon”, où a été implanté un virus informatique contenu dans des cartes perforées de cellulose camphrée.

La technologie des machines, réglée par une nouvelle science appelée ”la machinique”, envahit également presque tous les domaines de la vie. En matière de loisirs, on dispose du ”kinotrope”, ancêtre de notre cinéma, qui fonctionne avec des cartes, produit une lumière oxhydrique, et projette des images qui s’enchaînent selon des algorithmes, qui peut servir par ailleurs pour illustrer les conférences ou afficher les cotations aux courses. Et si l’on préfére la musique, il y a toujours le ”Panmélodium”, sorte de pianola à vapeur très en vogue dans la bourgeoisie. La bourgeoisie, qui d’ailleurs, est la première à s’amuser des créations de la machinique, comme l’automate en bois sculpté et peint, dont chaque cheveu a été implanté sur la tête, à la main, dont les mécanismes de facture japonaise sont constitués de crins de cheval tressés et de ressorts en fanons de baleine, et qui peut suppléer les êtres humains dans certaines taches de la vie quotidienne (servir le thé, par exemple).

En cette année 1855 parallèle, l’autre grand territoire conquis et modelé par la machinique est celui des communications, qui s’opèrent désormais à l’aide de nouveaux engins : l’ancêtre de l’interphone nommé ”tube acoustique” avec opercule de cuivre doublé de caoutchouc que l’on encastre dans le mur ; les pneumatiques, petits cylindres en gutta-percha noirs propulsés par air comprimé à travers des tuyaux, qui existèrent réellement et furent largement utilisés dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle ; les télégraphes récepteurs Colt & Maxwell (qui fonctionnent au moyen d’une aiguille qui oscille sur des lettres disposées sur un alphabet concentrique que quelque pièce au sein du socle en marbre imprime dans le papier) auxquels sont parfois adjoints des émetteurs à ressort et des perforateurs de chiffrage.

Voisin du domaine des communications, celui des transports est lui aussi bouleversé : Le mode de transport le plus en vogue est la Vapomobile, véhicule propulsé grâce à la vapeur (qui a d’ailleurs été réellement inventé au dix-neuvième siècle, l’année même où Daimler et Benz produisirent leur première automobile, mais dont le concept à vite été abandonné au profit du moteur à explosion).
Sans cela, on peut toujours emprunter le ”sous-terrestre” où circulent des engins à vapeur, et dans lequel ont dû être installés des ventilateurs-extracteurs tellement l’air y est pollué. De manière plus anecdotique, on peut également se déplacer sur des ”bottes à roulettes”, solides chaussures haut lacées munies d’axes miniatures et de rondelles de caoutchouc pleines.

En dehors de ces grands domaines, les machines servent à peu près à tout : imprimer, avec la machine dactylographique Colt & Maxwell, sorte de traitement de texte qui fonctionne au moyen d’une pédale pour l’énergie, et de manivelles qui font osciller des aiguilles qui s’alignent sur les lettres désirées qu’une roue et un ruban perforé impriment sur du papier accordéon ; tisser des gilets à motif crée en programmant un ”métier jacquart à tisser de l’algèbre pur”; coller des affiches sous les ponts, pour les bateliers, avec le ”tamponneur articulé extensible”. La médecine elle-même bénéficie de la machinique : pour soigner la maladie qui fait des ravages à l’époque, ”l’inversion de la polarité des vertèbres”, on allonge le patient sur une ”table de manipulation” segmentée avec des roues en cuivre à l’aide de laquelle on ”inverse la polarité” au moyen de câbles en cuivre connectés à une cellule voltaïque. Même la restauration de notre année 1855 parallèle commence à être envahie par les machines : on peut déjeuner à l’autocafé, ancêtre du self-service, où on prend un plateau rectangulaire en gutta-percha que l’on fait avancer sur un rebord de zinc poli au-dessus duquel s’étalent plusieurs douzaines de fenêtres miniatures encadrées de cuivre, derrière chacune desquelles est disposé un plat différent, on glisse une pièce dans la fente et on choisit. A noter, d’ailleurs, que les meilleures boissons sont ”faites machine” !

Voilà pour les incontournables de cette réalité parallèle. Le voyage touche donc à sa fin. Mais avant de revenir dans notre présent, jetons un dernier coup d’œil au présent parallèle au nôtre qui suit le passé parallèle imaginé par Sterling et Gibson : ”deux milles tours dressées, le vrombissement de cyclone d’un trillion de rouages tourbillonnants, l’air d’une obscurité sismique étouffant dans une brume d’huile, dans la chaleur de friction émise par les roues engrenées…”. Ce qui a disparu, ce ne sont pas les machines mais les humains. Et si ce présent parallèle rejoignait notre futur ?


Célia Schneebeli

 
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