Steampunk "à
la française"
Eh oui, le steampunk
n'aura pas mis longtemps à traverser l'Atlantique ! Mieux,
on peut aujourd'hui constater que les Français apprécient
vraiment le courant. D'abord du côté des lecteurs
qui ont découvert les traductions des ”pionniers”,
mais également des auteurs qui s'y sont essayé
et s'y complaisent encore, mettant tout leur talent et leur
humour au service et au profit de la plus ”british”
des époques… L'occasion pour d'autres enfin de
”franciser” la vapeur victorienne ! Un tour d'horizon
de la production française s'imposait donc, car on ne
peut plus parler, désormais, du courant steampunk
sans jeter un coup d'œil à ce qui se fait dans l'hexagone…
Si
le steampunk sert de prétexte aux élucubrations
des auteurs se replongeant dans un siècle aussi riche
en inventions, en progrès techniques – et en personnages
hauts en couleurs, qu'ils soient réels, imaginaires ou
encore auréolés d'une part de légende –,
alors ils ont bien saisi le principe du courant et jouent particulièrement
bien le jeu ! Pour certains, il paraissait évident de
prolonger le rêve des précurseurs en situant leur
intrigue dans un décor similaire quoique totalement imprévu…
Ainsi, le Londres du XIXe siècle subit-il encore les
remodelages de leur imagination.
C'est le cas dans Viktoria
91 de Pierre Pevel
qui, comme son titre l'indique, se déroule sous le règne
de Victoria, en 1891. Dans le Londres ”ambiance futuriste”
qu'il a imaginé, les bobbies ont beau être androïdes,
les fiacres tirés par des chevaux mécaniques,
cela n'empêche pas Scotland Yard de sécher sur
une série de meurtres commis dans le misérable
quartier de Whitechapel. Evidemment, tout autant que Sherlock
Holmes – qui apportera son grain de sel à cette
histoire –, le personnage de Jack l'Eventreur fait office
de figure emblématique pour nombre de récits ”steampunk”.
Un
autre exemple évident vient appuyer cette allégation,
il s'agit de L'Instinct de l'Equarrisseur,
Vie & Mort de Sherlock Holmes de Thomas
Day. Un roman renversant où l'on découvre
la face cachée du célèbre détective
dans un univers parallèle, un ”Londen” si
proche et pourtant si différent du Londres où
évolue son ”créateur”, sir Arthur
Conan Doyle, comme un reflet inexact. Mais, Sherlock Holmes
existe bel et bien dans cette autre réalité –
toute la magie du steampunk – ainsi que le professeur
John H. Watson et leur ennemi de toujours, l'infâme James
Pretorius Moriarty ! J'aurais aimé disposer de plus d'espace
pour vous raconter leurs aventures; la poursuite de Jack l'Eventreur,
la recherche de l'arche interstellaire des Worsh, l'intervention
d'Oscar Wilde, leur rencontre avec le baroudeur Jack London
ou encore la découverte du plus grand secret de tous
les temps, ce fameux Instinct de l'Equarrisseur ou ”le
chemin de sang versé et de chairs injuriées qui
menaient à l'immortalité”… Et enfin,
le dernier duel Moriarty-Holmes qui ne pourra être qu'un
affrontement à mort !
|
"En tant qu'auteur, ce qui m'a le plus intéressé
quand j'ai écrit L'instinct de l'équarisseur,
c'est la liberté que le Steampunk confère,
véritable invitation à mélanger Histoire
et mythes. Créatures surnaturelles, personnages
historiques et créatures romanesques. Puis de tout
touiller pour créer une sorte de nitroglycérine
littéraire des plus réjouissante."
Thomas Day
pour Khimaira (n°18 - avril 2003) |
Tout
comme Doyle, d'autres auteurs renommés sont souvent à
l'honneur et reçoivent, à l'occasion, des rôles
d'importance dans les aventures incroyables qui se déroulent.
On peut citer, parmi eux, Oscar Wilde bien sûr, mais aussi
H.G. Wells, Bram Stoker, Mary Shelley, Robert-Louis Stevenson,
et j'en passe. Ce dernier intervient d'ailleurs, de manière
plus marquée, dans Les grandes
profondeurs de René
Réouven, rappelant, si besoin en était,
l'écriture de ce roman-phare – bien qu'édulcoré
sous les instances de sa femme – Le cas étrange
du Docteur Jekyll et de Monsieur Hyde, un texte aux antipodes
de son Ile au trésor… Mais le roman de Réouven
est, avant tout, une histoire de science, d'une terrible découverte…
faite par sir William Crookes himself ! Une passionnante étude
de phénomènes ectoplasmiques conduisant –
tout naturellement – le savant à la recherche obsessionnelle
de la matérialisation des émanations éthérées.
Tout un programme ! Mais est-il seulement possible ”que
la seule puissance de l'esprit réussisse à susciter
la matière ?” N'aurait-il pas plutôt recréé
la boîte de Pandore et libéré ce monstre
de Jack l'Eventreur qui fait trembler Londres, à cause
de la rémanence des obsessions refoulées des sujets
qu'il a soumis à sa machine ? Reste cette subsistante
lueur verte, vestige de toutes ces expériences dont il
cherche aujourd'hui à effacer la trace…
Encore une fois, les scientifiques
vont avoir la part belle, et Crookes est loin d'être le
seul à récolter les lauriers… On recense
aussi, parmi les plus cités, Nikola Tesla, Albert Einstein,
Marie Sklodowska – devenue Curie par la suite –,
sir Joseph John Thomson, Thomas Edison, etc.
Mais,
Londres n'était pas la seule ville existante et fourmillante
du XIXe siècle. Comment passer à côté
de la capitale française ? Paris, 1889, l'Exposition
Universelle battant son plein et la Tour Eiffel tendant fièrement
sa flèche vers le ciel, au beau milieu du Champ-de-Mars,
dans un subtil équilibre entre Art et Progrès…
C'est dans ce tableau – idyllique ? – que se déroule
l'action de Confession intimes d'un
automate mangeur d'opium, sous-titré Steampunk,
la magie des temps modernes de Fabrice
Colin et Mathieu Gaborit
(à qui l'on doit également Bohème,
en 2 volumes: Les Rives d'Antipolie
et Revolutsya, dont l'action se passe
à l'Est, entre Prague et Moscou). Impossible d'ignorer
ce roman ”steampunk”; jetez un
coup d'œil à la couverture ! Ils ont, quant à
eux, créé un Paris parallèle qui doit son
essor à la magie d'une substance, aussi utile que dangereuse,
l'Ether. Un meurtre qui paraît ”suspect” à
la meilleure amie de la victime, un automate doué d'intelligence
mais dont le cerveau a été ”emprunté”
a un opiomane… et le ton est donné, en même
temps que l'on découvre, assez vite, qu'Ether et opium
ne font pas bon ménage. Est-ce cette incompatibilité
qui nous laisse à penser qu'à l'instar du modus
operandi d'un psychopathe, un meurtre en amène un autre
? Mais quelle sera la prochaine cible ? Un panneau d'affichage
annonce partout dans la ville : ”A l'occasion des soirées
inaugurales de l'Exposition Universelle 1889, la Ville de Paris
accueillera en ses murs sa Majesté la reine Victoria
d'Angleterre, le dimanche 26 mai…” Le même
Fabrice Colin conçoit,
dans Arcadia
(tome 1: Vestiges d'Arcadia et
tome 2: La musique du sommeil),
un Londres victorien, féerique, magique et défendu
par le peintre Rossetti et les chevaliers arthuriens...
Johan
Heliot, de son côté, revendique une forme
particulière de ”troc”, avec La
Lune seule le sait… La reine Victoria remplacée
par l'empereur Louis Napoléon – dit ”Le Petit”
–, Conan Doyle par ce vieux capitaine à la barbe
blanche – digne représentant de Nemo – qui,
pour atteindre la Lune, n'aura nullement besoin d'être
expulsé d'un canon géant… Vous aurez reconnu
les allusions à Jules Verne. Héros, malgré
lui, de cette histoire, le célèbre auteur, sous
sa couverture de journaliste, sera investi d'une mission de
la plus haute importance sur le satellite de la Terre : observer
et prendre contact avec les Ishkiss – ces extraterrestres
évanescents –, fomenter la rébellion des
bagnards d'un Pénitenciaire digne de l'Enfer de Dante
et aider ainsi la cause des Révolutionnaires et autres
Communards, prisonniers du joug d'un empereur tyrannique et
mégalo, aux ambitions de conquêtes spatiales. Ce
sera la Nuit Sanglante, la Grande Evasion ou la mort d'un idéal
et de tout espoir d'association en bonne intelligence avec les
entités Ishkiss… La
Lune seule le sait a depuis été suivie
par La Lune n'est pas pour nous,
qui se déroule cinquante ans après l'épisode
précédent et met en scène, dans le rôle
de l'oppresseur, un certain Hitler ! Et dans Pandemonium,
qui se déroule toujours à Paris, Johan
Heliot nous propose une rencontre inédite avec
le célèbre Vidocq.
Enfin,
l'un des premiers romanciers français à nous avoir
emmenés sur les routes d'un genre nouveau a très
probablement créé un chef-d'oeuvre du genre. Avec
son Equilibre
des Paradoxes, Michel
Pagel nous catapulte en Bretagne,
au début du XXe siècle, dans un manoir qui servira
de point de chute aux "déracinés" du
temps, d'étranges personnages qui n'appartiennent ni
à ce temps ni à ce lieu. Alors que les protagonistes
tentent de retrouver leurs univers parallèles respectifs,
l'Histoire les ratrappe et leurs doubles se dévoilent.
En intervenant, c'est tout un équilibre qui risque d'être
rompu... A moins que la solution ne se trouve justement dans
un autre paradoxe !
Vous l'aurez compris, des
personnages que l'on souhaiterait ardemment rencontrer, des
mondes basés sur ceux que l'Histoire nous dépeint,
mais dérivant allègrement vers l'Inconnu, des
Cités Interdites (L'Instinct
de l'Equarrisseur),
Métropolis (Confessions
d'un automate mangeur d'opium)
et autres Newden (A vos souhaits!,
Fabrice Colin), sans compter les mondes virtuels… Des
créatures extraterrestres, la Science et les machines
– à rouages et à vapeur ou à voyager
dans le temps – nous permettant toute hypothèse
(Worsh, Ishkiss, etc.), voire des créatures tout droit
sorties de la mythologie (faunes, centaures,
etc.) ou de la plus pure tradition de la fantasy (dragons, elfes,
nains, fées, fleurs chantantes, forêts hantées,
etc.), Fabrice Colin et David Calvo, entre autres, arrivant
toujours à nous faire partager leurs délires les
plus exotiques, même ceux inspirés de Lewis Carroll
(Delius, une chanson d'été
ou encore La nuit des labyrinthes,
David Calvo)… Le steampunk est tout cela
et gageons qu'il nous fera encore rêver longtemps !

A signaler, ci-contre, l'excellente anthologie française
dédiée au steampunk. Dans Futurs
Antérieurs, Daniel
Riche rassemble non seulement des textes aux accents
steampunk des meilleurs auteurs d'Imaginaire SF français
mais présente également de nombreuses pistes afin
de mieux aborder le genre et d'en comprendre les objectifs.
Pour vous donner un avant-goût, vous retrouverez, au sommaire,
des textes de:
Daniel Walther, Roland C. Wagner, Christian Vilà, Francis
Valéry, René Réouven, Daniel Prasson, Michel
Pagel, Jean-Marc Ligny, Laurent Genefort, Jean-Claude Dunyach,
Sylvie Denis, Michel Demuth, Gilles Dumay, David Calvo, Fabrice
Le Minier...
Valérie Frances