Les pionniers du Steampunk

Genèse du steampunk

Définissant par là-même le genre qu'ils créèrent, à partir du néologisme cyberpunk – et probablement aussi pour ironiser sur ce terme –, les ”pères fondateurs" du steampunk ont délibérément choisi pour cadre de leurs romans un Londres victorien du XIXe siècle, et évidemment revisité au gré de leur imagination fertile et de leurs fantasmes les plus délirants, le tout dans une ambiance assez proche du roman gothique.

Tout l'intérêt de retourner dans ce siècle revisité ou parallèle, outre le fait d'y trouver une technologie hypertrophiée (symbole de la Révolution Industrielle de l'époque) et d'y découvrir parfois des machines plus étranges encore, est d'y rencontrer aussi des personnages, que ce soient des personnalités célèbres et réelles de l'Histoire (à commencer par la Couronne d'Angleterre elle-même), de la Science, de la Littérature (poètes romantiques, dramaturges, écrivains réputés) ou encore des héros de fiction, inspirés de romans d'auteurs de ce dix-neuvième siècle principalement, comme Sherlock Holmes, Dracula, Frankenstein, Docteur Jekyll ou Philéas Fogg… Notons tout de même le paradoxe que constitue une littérature de science-fiction (souvent mêlée de fantastique d'ailleurs) allant résolument à rebours au lieu d'être tournée vers le futur !

Ces ”pères fondateurs” – appelons les encore comme cela –, sont au nombre de trois et leurs œuvres ont à jamais marqué de leur empreinte un courant particulier de la science-fiction. Assez curieusement, au vu du décor de leurs textes, aucun des trois n'étaient anglais, mais bien américains, et surtout amis de longue date lorsqu'ils donnèrent naissance au steampunk.
Autant vous les présenter tout de suite; il s'agit de K.W. Jeter, Tim Powers et James P. Blaylock, avec respectivement Morlock Night (1979), Les Voies d'Anubis (1983) et Homunculus (1986).

K.W. Jeter

Il est à noter, malheureusement, que la pièce fondatrice du steampunk, Morlock Night, soit inédite en français. Mais, pour vous mettre l'eau à la bouche, sachez qu'il s'agit en quelque sorte d'une prolongation de La machine à voyager dans le temps d'H.G. Wells. Vous l'aurez sans doute deviné au titre, ”La Nuit des Morlocks” fait référence à ces fameuses nuits de nouvelle Lune dans un avenir lointain, nuits durant lesquelles les infâmes créatures que sont les Morlocks terrorisent les paisibles Eloï…
”Dans cette histoire, les Morlocks […] retournent dans le passé pour envahir les égouts de Londres au XIXe siècle.”(Daniel Riche, Le passé est l'avenir de l'Homme, préface de l'anthologie Futurs Antérieurs, p. 12)

Mais K.W. Jeter ne s'est pas arrêté en si bon chemin. Après avoir ouvert le feu avec Morlock Night, il a poursuivi avec Infernal Devices, A Mad Victorian Fantasy (1987), en français, Machines infernales. Une fantaisie baroque des temps victoriens. Le sous-titre en dit long !
Dédicacé en ces termes: ”A James Blaylock et Tim Powers, maîtres de l'absurdité !”, ce roman nous fait suivre les vicissitudes d'un petit horloger du quartier de Clerkenwell Green. Brillant par son incompétence à comprendre et à fabriquer de subtiles machines comme son génie de père, George Dower va être entraîné, malgré lui – et surtout à cause de sa maladive curiosité –, dans une aventure inimaginable, jusqu'à Wetwick, un quartier de Londres peuplé de créatures au crâne ichtyoïde. Le déclencheur ? La venue de cet ”Homme de Cuir Noir”, dernier survivant d'une race amphibie, et le ”Magnus Opus” de son père, une boîte contenant une machine, une invention qui pourrait bien être le Régulateur Ethérique, à moins qu'il ne provoque les Harmoniques cataclysmiques… Entre un appareil qui permet de voir le futur ou une infernale monstruosité capable, grâce à un rythme particulier – comme des soldats au pas sur un pont –, de pulvériser la planète ! Et pour tout ”talisman” à ce point de départ qui ne laissait augurer les sombres retombées qui entacheraient son nom, Dower ne possède qu'une pièce d'argent à l'effigie de Saint Monkfish (inutile de chercher ce saint sur vos calendriers !)… Au sein de machines, encore et toujours, aussi étranges que des automates d'un réalisme époustouflant, tel ce paganinicon (un violoniste mécanique inspiré du grand Paganini lui-même), pourchassé à la fois par l'Anti-Société Royale, l'Armée de Dieu et la très morale Association des Femmes pour l'Elimination du Vice Charnel, nul doute que la course de Dower, loin d'être ennuyeuse, l'emmènera bien plus loin qu'il ne l'avait espéré…

Tim Powers

Le deuxième roman steampunk, également considéré comme le chef-d'œuvre de son auteur, est Les Voies d'Anubis (The Anubis Gates, 1983 – Prix Apollo 1987). De 1983, le héros de cette histoire, Brendan Doyle, va être projeté en 1810 à Londres, dans une ambiance misérabiliste à la Dickens, pour y entendre une conférence du poète William Ashbless. Bien entendu, le retour à travers la porte dans les courbures du temps ne se fera pas comme prévu… Et le voilà coincé dans une époque qui n'est pas la sienne ! Et pour couronner le tout, il est épié et poursuivi par le ka (ou double animé) d'une sorte de sorcier, serviteur d'un ancien culte panthéiste, puisant ses sources dans le monde souterrain de l'ancienne Egypte, le monde du dieu Anubis… Sans compter cette histoire ”à la Lovecraft” de créature velue, ce loup-garou qui terrorise les habitants, et ces ”homoncules” parcourant la Tamise sur des demi-coquilles d'œuf équipées de torches minuscules. Comme un hommage, à sa façon, à James Blaylock, ami et auteur, dont il donnera d'ailleurs, toujours dans ce roman, le nom à un bateau en provenance des Etats-Unis. Avec dans le crâne, cet air sifflé et entêtant de ”Yesterday” de Lennon et McCartney, Powers est, comme il le dit lui-même, toujours ”à la recherche d'anachronismes”. Seule consolation pour Doyle, se retrouver à l'époque de Madame de Staël, Lord Byron, Coleridge, Hazlitt, Wordsworth, Shelley et bien d'autres… Avec de la suite dans les idées, une accumulation de détails et force rigueur dans la construction du récit, Tim Powers réussit à nous surprendre dans les renversements de situation et en bouclant la boucle de fort magnifique façon, en guise de bouquet final !

Par extension, on a rattaché au steampunk d'autres de ses œuvres, ne se déroulant pas dans le Londres victorien, comme Le Palais du Déviant (Dinner At Deviant 's Palace, 1986) ou encore Sur des mers plus ignorées… (On Stranger Tides, 1988).
La première, Le Palais du Déviant, se déroule dans une Ellay (lire L.A. ou Los Angeles) du futur, détruite, où l'on fait la connaissance de Gregorio Rivas, joueur de Pelican, obligé de quitter sa ”retraite”, de renouer avec son ancienne activité de ”délivrant” et de repartir sur des routes peuplées de créatures sanguinaires, à l'instar de ces hémogobelins qui vous sucent le sang. Pourquoi se jeter dans la gueule du loup de cet ignoble Norton Jaybush et dans les griffes de ses sbires, les endoctrinés Oiselets de sa secte, si ce n'était pour sauver la femme qu'il aimait… Et, bien sûr, plus l'on avance, plus les énigmes s'épaississent, ressemblant de plus en plus à cette nouvelle drogue, le ”Sang de Venice”, menant aux Cases de Saignées puis au fameux Palais du Déviant, sur le compte duquel courent les plus terrifiantes histoires…
La seconde (dédicacée à Blaylock et à sa femme) se déroule à la fin du XVIIe siècle, dans le Nouveau Monde. On y suit les pérégrinations d'un John Chandagnac, prisonnier des pirates et contraint de vivre comme eux de la flibuste. Un héros déchiré entre le désir de s'enfuir pour recouvrer la liberté – et venger son père en récupérant les biens spoliés par son oncle – et poursuivre sa route en leur compagnie afin d'avoir une chance de délivrer Beth Hurwood de son cinglé de père qui s'adonne au Vaudou… Quelques spectres venus du passé pour se battre sur des vaisseaux fantômes complétant ce tableau; des amulettes pour entrer dans les bonnes grâces de ”l'Ami-Prend-Soin”, l'étrange Baron Samedi et en ”Guest Star” un Barbe-Noire plus vrai que nature, voilà en substance ce que l'on trouve en voguant Sur des mers plus ignorées…

On peut encore relier au courant ”steampunk” ses autres romans suivants : Le poids de son regard (The Stress of Her Regard), Poker d'âmes (Last Call), Les chevaliers de la brume (The Drawing of the Dark), Les cieux découronnés (The Skies Discrowned), Date d'expiration (Expiration Date), Les pêcheurs du ciel (An Epitaph in Rust)…

James P. Blaylock

A écrit, quant à lui, son propre roman steampunk en 1986 et l'a intitulé Homunculus (aujourd'hui épuisé). ”Dans ce livre frénétique et secoué, un acnéique paranoïaque, un milliardaire dépravé, un savant fou et bossu, une poignée de zombies et un club de gentlemen passionnés de mécanique et de sciences naturelles se disputent une créature minuscule prisonnière d'une mystérieuse cassette parce qu'elle est censée pouvoir abolir les frontières de la vie, de la mort et du temps en cette fin de XIXe siècle où tout paraît possible… L'action, bien entendu, se situe en grande partie à Londres mais toute ressemblance entre le Londres de Blaylock et celui des livres d'histoire serait purement fortuite…”(op. cit., p. 13)

Mais, James P. Blaylock est coupable d'un autre roman steampunk, il s'agit de Le temps fugitif (Lord Kelvin 's Machine). Mêlant science-fiction et policier – principalement –, cette histoire se déroulant également dans un Londres de l'époque victorienne, met en scène Langdon St. Ives, explorateur, savant et détective, qui va perdre sa bien-aimée Alice. Ne lui reste qu'une solution, espérer que l'invention de Lord Kelvin, une machine temporelle, pourra changer le cours de ce funeste coup du sort. Mais, il n'est pas le seul à convoiter la mystérieuse machine et, dès lors, une course contre la montre s'engage entre St. Ives et son ennemi, l'infâme Docteur Igniacio Narbondo, qui ne rêve pas moins que de devenir le maître du monde !

Il est à noter l'intérêt que porte James P. Blaylock aux ”homoncules”, comme si elles étaient des créatures fétiches – même présentant de légères différences d'une histoire à l'autre –, puisqu'il leur offre un rôle également, quelques années plus tard, dans ses Contes de l'Oriel, et plus particulièrement dans le troisième volet, Le géant de pierre (The Stone Giant, 1989).

Un courant est né

Voilà qu'avec ces trois romans, Morlock Night, Les Voies d'Anubis, et Homunculus, et après le dernier d'entre eux, celui de James P. Blaylock, naît donc le terme de ”steampunk” et se rattachent à ce dernier les contextes issus de sa terminologie (voir également l'article de Denis Labbé pour la définition de steampunk). Comme l'a défini un journaliste américain, Douglas Fetherling, il s'agit d'un genre qui imagine ”jusqu'à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt.”(op.cit., p. 11)
Il faut ajouter que le steampunk ”ne s'embarrasse guère de rationalité et encore moins de plausibilité scientifique”(Daniel Riche, Le passé est l'avenir de l'Homme, préface de l'anthologie Futurs Antérieurs, p. 14), ce qui le différencie de l'Uchronie, et qu'il emprunte à la fois aux deux genres, à savoir la science-fiction et le fantastique, mariant machines, prouesses techniques et créatures telles les vampires et les lycanthropes.

Bien entendu, cela a donné des idées à d'autres auteurs, mais aussi, on a pu leur rattacher des prédécesseurs. En fait, il existe quelques œuvres antérieures à Morlock Night, similaires par bien des points aux romans des ”pères fondateurs”, mais différant par le fait de leur isolement au sein des productions de leurs auteurs, éloignées du Londres de l'époque victorienne ou encore tenant plus ”du livre-hommage et de l'exercice de style que de l'exploration de voies nouvelles pour tenter de dire l'indicible”(op.cit., p. 15) et relayant ainsi leurs idées. Daniel Riche, dans sa préface à l'anthologie Futurs Antérieurs, a qualifié ces œuvres comme relevant du ”proto-steampunk”. Parmi celles-ci, citons La machine à explorer l'espace (1976) de Christopher Priest, Les aventures uchroniques d'Oswald Bastable (Le Seigneur des airs, Le Léviathan des terres, Le tsar d'acier) (1972-1981) de Michael Moorcock, Fata Morgana (1977) de William Kotzwinkle et Frankenstein délivré ou le nouveau Prométhée déchaîné (1973) de Brian Aldiss


Valérie Frances

 
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